De Talleyrand, 23 novembre
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d'autres sentiments ni obéir à d'autres principes. Mais les grandes puissances sont liées par la Convention de Londres, et leur réunion seule pourrait résoudre sans difficulté la question qui vous intéresse. Je regrette donc bien vivement, sous ce rapport comme sous bien d'autres, que l'Angleterre ait refusé d'assister au congrès que j'avais proposé (10 décembre 1863). »
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Le général Fleury, envoyé à Copenhague pour complimenter le nouveau souverain, lui développa amicalement, toutefois sans ambages, les raisons qui empêcheraient l'Empereur d'intervenir par les armes en sa faveur. Il insista sur la nécessité pour le Danemark d'éviter la guerre. Sa cause serait bien mieux protégée dans un congrès où il trouverait l'appui moral de la France, que dans une lutte inégale et féconde en malheurs. (( Ce langage est, dit-il, celui d'un allié loyal, préoccupé des dangers dont vous êtes menacé, qui ne veut pas les aggraver en vous laissant des illusions sur un secours que la France ne peut pas vous apporter. »
Fleury trouva à Copenhague les envoyés d'Angleterre, Woodhouse, et de Russie, Evers, chargés d'apporter des compliments et d'engager vivement le roi et ses ministres à retirer sans délai, comme la Prusse et l'Autriche les en sommaient, la Constitution. Woodhouse était arrivé à Copen-
hague en passant par Berlin. Il y avait vu Bismarck et avait cru Tembarrasser fort en lui disant : « Vous dites que le Danemark ne remplit pas ses engagements, expliquez-moi donc ce qu'il faut quil fasse pour vous satisfaire? » — Talleyrand avait posé la même question au nom de l'Empereur. — « A lui de le trouver, répondit Bismarck à chacun d'eux, ce n'est pas à moi de le lui dire. Vous êtes un homme d'affaires trop distingué pour vous attendre à une réponse de ma part. Si j'avais à vous vendre un cheval de 200 louis, je ne vous confierais pas que je finirai par vous le céder pour 100, car alors vous n'en offririez plus que 80. » Woodhouselui dit encore: « Vous exigez que le cabinet danois retire la Constitution; cela ne lui est guère facile, car il faut qu'il obtienne le concours du Risgraad. — Eh bien I que le roi renvoie ses ministres I S'il le faut, qu'il fasse un coup d'État! »
A Copenhague, l'envoyé anglais et son collègue russe priaient donc le roi de retirer cette Constitution avec laquelle aucun arrangement n'était à espérer et de ne pas s'opposer à l'exécution fédérale dans le Holstein. Le roi ne demandait pas mieux; c'était avec son assentiment, transmis à Pétersbourg par son ministre et son ami Plessen,que la Russie s'était décidée à la démarche conciliatrice que son envoyé tentait avec celui d'Angleterre. Les deux envoyés sollicitèrent Fleury de s'associer à leurs instances afin d'en accroître le poids. Fleury fut autorisé par un télégramme de l'Empereur à appuyer les conseils an-
glais et russes, mais par une démarche isolée. Collectives et isolées, ces déuiarclies n'ébranlèrent pas la ferme résistance de Hall. « La Constitution, répondait-il, ne viole pas nos engagements. La retirerions-nous, le conflit ne serait pas concilié. Avons-nous cessé, depuis quinze ans, de faire des concessions? Quel gré nous en a-t-on su? En accorderions-nous une nouvelle, on nous en réclamerait une autre plus grave. On veut nous enlever les Duchés ; tant que nous ne les abandonnerons pas, on ne sera pas satisfait, et à cela nous ne consentirons jamais. » Et il congédia le Risgraad, sans le consentement duquel la Constitution ne pouvait être retirée, et dans un discours de clôture (21 décembre) prononcé au nom du roi et approuvé par lui, il célébra sa politique, annonça que, quoique ne reconnaissant pas la légalité de l'exécution fédérale, il ne s'y opposerait pas et retirerait ses troupes dans le Sleswig, derrière l'Eider pour y défendre l'intégrité de la monarchie. Il ne dit pas un mot qui indiquât l'intention d'obtempérer aux sommations prussiennes et autrichiennes.
Le roi, nonobstant la signature de son message, finit par être plus accommodant que Hall et accepta de traiter sur la base du retrait de la Constitution. Hall donna sa démission. Le roi, conseillé par Woodhouse, le pria instamment de lui continuer son concours et de convoquer le Risgraad, Hall refusa : « C'était pendant que le Risgraad était assemblé que Sa Majesté, puisqu'elle
était décidée à sacrifier la Constitution, aurait dû le dire, au lieu de signer un message apologétique de la politique contraire. Des obstacles matériels s'opposaient d'ailleurs à une réunion du Risgraad, en une saison où les voyages sont difficiles, et à l'époque des fêtes de Noël. Le Risgraad reviendrait-il, il ne désavouerait pas son œuvre récente. Quant au ministère, il refusait absolument de se renier et de le lui demander. » — Le roi dut accepter la démission. Un des membres du cabinet, l'évêque Monrad, très distingué aussi, appartenant au parti national,, mais moins compromis que Hall, consentit à accepter le ministère (29 décembre 1863) et à négocier. Il marqua ses dispositions en confiant les Affaires étrangères à Ouaade, ministre à Berlin, un des signataires du traité de 1852.
Fleury s'était rendu à Berlin, convaincu d'avoir charmé les Danois, ce qui était vrai, et de les avoir persuadés, ce qui ne l'était pas du tout. Il apprit, en arrivant, les refus de Hall et sa démission. 11 trouva aussi un télégramme personnel de l'Empereur : « Si la Prusse se met à la tête des petits États de l'Allemagne, elle prendra sa revanche du Congrès de Francfort ; mais pour que nous la soutenions, il faut qu'elle s*entende avec nous. » Toujours mal renseigné par Goltz, l'Empereur persistait à croire le contraire de la vérité, puisque Bismarck, loin de traiter avec les petits États, entrait en guerre avec eux. Il l'expliqua à Fleury en se plaignant beaucoup de l'indocilité de son ministre à Paris.
Du reste, il était prêt à s'entendre avec l'Empereur. Mais pour le moment, la seule preuve de bonne volonté qu'il pût donner était de l'aider à mener à bien son projet de congrès restreint. 11 répéta ce qu'il avait dit quelques jours auparavant à Talleyrand : v( Je comprends que l'empereur Napoléon ne puisse abandonner sa large conception d'un congrès sur le refus de l'Angleterre et qu'il s'efforce d'obtenir une satisfaction dans la forme, si ce n'est dans le fond; j'y travaille de mon mieux. Je crois qu'il ne nous appartient pas de donner un assentiment dont la valeur sera fort diminuée s'il est isolé. Je me suis adressé au cabinet de Pétersbourg pour Teno^asfer à seconder votre désir ; mais savez-vous quelle est la pierre d'achoppement? Toujours la Pologne. Elle a créé entre la Russie, l'Autriche et nous une solidarité à laquelle aucune des trois puissances ne saurait loyalement se soustraire. Ainsi dans un congrès, je ne pourrais vous faire bénéficier de mon indifférence dans les questions italiennes parce qu'il me faut ménager l'Autriche si je veux que, de son côté, elle appuie la défense de nos intérêts polonais. Je l'ai déjà dit et je vous le répète, les provinces du duché de Posen sont pour nous d'une telle importance que si, par exemple, de grandes calamités venaient nous frapper, et qu'il nous fallût opter entre la cession de ce Grand-Duché et celle de la rive gauche du Rhin, je préférerais abandonner nos provinces rhénanes. Si vous consentez à soustraire la question polonaise au congrès, même
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restreint, et à le réduire à l'atTaire danoise, je me fais fort d'amener la Russie et toutes les autres puissances à une conférence tenue à Paris à laquelle on pourrait même donner un caractère plus solennel, en y admettant l'Italie, l'Espagne, le Portugal, quoique non signataires du traité de Londres. En ce moment donc, il n'y a qu'à essayer de rendre le Danemark raisonnable. Quant à nos projets de prépondérance au détriment de l'Autriche, c'est entendu, mais pour plus tard. En ce moment ne parlons que du projet danois. » En télégrapliiant le sommaire de cet entretien à l'Empereur, Fleury dit : (c Le mot de frontière du Rhin a été prononcé. Faut-il accentuer? » — L'Empereur lui répondit : « Nous avons fait visà-vis du Danemark tout notre possible. Pour le Congrès restreint au Danemark, répondez que vous en référez à votre gouvernement. Ne parlez PAS DU Rhin et tranquillisez sur Posen. »
Fleury parti, Bismarck agit comme si ses suggestions avaient été admises, et pressentit les puissances sur une conférence à Paris entre les divers ministres des Affaires étrangères, uniquement pour régler les questions internationales soulevées par le conflit dano-allemand. Gortchacow, qui était toujours l'bomme des Congrès, parce qu'on y parle, accepta. Palmerston etRussell lui firent un accueil encore plus empressé, car ils étaient fort perplexes. Russell écrivait à
Paget, avant la retraite de Hall : « Le refus du roi n'est pas surprenant. Nous ne pouvons donner un secours actif à un gouvernement qui se met si manifestement dans son tort. Il nous faut rester avec nos poches boutonnées et nos armes en faisceaux jusqu'à ce que les Allemands se mettent encore plus dans leur tort que le Danemark. Ils sont si ardents sur la question, qu'ils peuvent abdiquer toute prudence et sacrifier pour toujours leur unité (22 décembre 1863). » Palmerston écrivait à Russell : « Le Holstein fait partie de la Confédération allemande ; si les Allemands y commettent quelque injustice, nous ne pouvons que protester. Mais le Sleswig n'est pas allemand et son invasion par les troupes allemandes serait un acte de guerre contre le Danemark qui, selon moi, lui donnerait le droit de compter sur notre appui militaire et naval. Mais vous et moi ne pouvons formuler une telle décision sans le concours du cabinet, et l'assentiment de la Reine (26 décembre 1863). » L'assentiment du cabinet était douteux, le refus de la Reine certain. Cependant, puisqu'on s'était posé en directeurs de l'affaire, il fallait faire quelque chose, ou du moins en avoir l'air. L'ouverture de Rismarck fut donc accueillie comme une bonne fortune. Russell le fit presser de lui donner la forme d'une proposition formelle.
Rismarck n'eût pas mieux demandé. Mais l'Empereur l'avait informé qu'en lui sachant beaucoup de gré des bons sentiments exprimés à Fleury, il trouvait décidément trop restreint le
LA POLITIQUE DE BISMARCK. Sa
petit Congrès auquel l'Angleterre consentait après lui avoir refusé le grand. Bismarck crut inutile alors de prendre l'initiative à laquelle Russell le conviait. « Le différend, lui dit-il, ne me paraît pas mûr pour être traité diplomatiquement. Je n'ai parlé de conférence que pour offrir une satisfaction à l'Empereur. L'Angleterre, séparée de la France par la mer, peut s'accommoder de relations plus ou moins froides avec le gouvernement impérial ; il n'en est pas de même de nous qui sommes pays frontière, et c'est la considération qui m'a guidé : dès que l'Empereur ne veut pas de conférence, je n'ai plus aucun motif de la proposer. »
Russell reprit la proposition pour son compte (31 décembre) ; le refus français la fit échouer. Il se rejeta sur un projet de médiation. — Non, répondit encore la France. — « Vous ne voulez donc rien faire pour protéger le Danemark? demanda Cowley à l'Empereur lui-même. — Le Danemark m'intéresse fort, c'est un vieil allié, je lui ai donné les meilleurs conseils, répondit Napoléon III, mais je ne me soucie pas de m'opposer par les armes aux vœux des Allemands. »
Le dernier appui sur lequel avait compté le malheureux Danemark lui fit défaut comme les autres : la Suède, qui l'avait tant excité à la résistance, ne remua pas, malgré les instances de son ministre à Copenhague, Hamilton, qui protesta contre cet abandon en se retirant.
Maintenant allons au canon, c'est lui qui a la parole.