LA POLITIQUE DE BISMARCK DANS L'AFFAIRE DES DUCHÉS
Le premier don de l'homme d'État est d'écarter ies apparences, de ne pas tenir compte des bourdonnements superficiels et d'envisager les situations telles qu'elles sont réellement en ellesmêmes. Bismarck va déployer cette qualité à un degré supérieur.
Il vit, tout d'abord, que le conflit avec le Danemark, après tant de replâtrages et d'atermoiements, arrivait à ce point où, les finasseries et les transactions épuisées, la guerre doit inévitablement trancher le différend. Il vit non moins clairement que cette guerre amènerait la séparation complète des Duchés et du Danemark et qu'il ne s'agirait plus que de savoir qui recueillerait le morceau détaché. L'idée de le laisser prendre par Augustenbourg lui était intolérable. Il avait négocié la troisième renonciation et n'estimait guère le personnage : s'il lui permettait de s'installer comme Duc dans les Duchés, « ce pleutre,
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disait-il à Talleyrand, tremblant d'être absorbé par son puissant voisin, augmenterait d'une voix la majorité fédérale hostile à la Prusse et dont l'Autriehe disposait le plus souvent ». Il préférait Kiel entre les mains du Danemark plutôt que dans celles d'nn nouveau principicule suspect ou ennemi. Mais il pensait qu'il y avait une solution meilleure : annexer les Duchés à la Prusse.
Des obstacles formidables s'élevaient contre ce dessein. Le roi, la reine, le prince héritier, d'accord en cela avec le parlement prussien et la Diète, voulaient établir la souveraineté d'Augustenburg dans les Duchés délivrés. Les puissances européennes conduites par l'Angleterre manifestaient leur intention d'exiger le respect du traité de Londres. Bismarck avait donc à lutter contre son souverain, contre son parlement, contre la Diète, contre l'Europe.
Le plus orgueilleux et le moins vaniteux des politiques, il avait conscience de sa force, et sentait que son habileté dans l'affaire de Pologne et du Congrès l'avait considérablement accrue. Il y avait gagné ce que Napoléon ÏII y avait perdu. L'Empereur s'était séparé de la Russie, sans avoir trouvé une compensation dans l'amitié de l'Angleterre. Lui avait su obtenir les bonnes grâces des Anglais et conserver l'amitié russe en acquérant par-dessus le marché celle de Napoléon 111 : en réalité, la sottise polonaise n'avait profité qu'à lui. A l'intérieur, son influence sur le roi s'était fortifiée à mesure que s'était exaspérée l'hostiHté du Parlement, et il était l'homme né-
cessaire encore plus que le jour où le roi avait déchiré son acte d'abdication. Par toutes ces raisons, il crut qu'il pouvait oser beaucoup et aucun obstacle ne lui parut insurmontable.
Dans son audace entrait toujours beaucoup de prudence. Il en manqua pourtant au premier moment et éventa trop tôt son projet. Dans une réunion des ministres prussiens, il dit au roi : a (Chacun de vos aïeux, sans excepter votre frère, a agrandi l'État, Frédéric-Guillaume a acquis Hohenzollern et le territoire de la Ghade, Frédéric-Guillaume ni la province rhénane, Frédéric-Guillaume II laPologne, Frédéric II la Silésie, Frédéric- Guillaume I" la vieille Poméranie antérieure, le Grand Électeur la Poméranie postérieure avec Magdebourg et Minden. Faites comme eux ; prenez les duchés danois. )^ Les ministres gardaient un silence de stupéfaction, le Prince royal levait les mains au ciel. Le roi ordonna qu'on rayât ces paroles au procès- verbal, pensant qu'il serait agréable à Bismarck que de tels propos ne fussent pas conservés, mais celui-ci exigea qu'on les réintégrât.
Il ne fut pas plus circonspect avec notre ambassadeur. Talleyrand lui ayant dit pour le sonder : « Le Sleswig réuni au Holstein, voilà un beau morceau; je ne pense pas que vous le laissiez au prince d'Augustenbourg. — Ohl non, répondit-il vivement, et en cas de réunion, ajouta-t-il, nous exigerions des conditions qui nous rendraient les maîtres des Duchés. )> En Autriche même, il laissa plus d'une fois entrevoir que l'ad-
jonction d'un million d'habitants, si toutefois il y arrivait sans mettre l'Europe sur pied, ne serait pas à dédaigner pour un pays aussi maigre que la Prusse.
Ses confidences n'avaient pas eu de succès ; elles avaient servi à lui donner plus clairement conscience des difficultés que son ambition allait rencontrer, il ne renonça pas, mais changea de méthode. 11 pousserait les événements vers son but en cessant de le montrer; il ne partirait pas en guerre à la fois contre toutes les oppositions qui, réunies, l'eussent mis à terre, il ne les affronterait que l'une après l'autre. La Diète ne pouvait être matée et congédiée qu'avec le concours de l'Autriche : il l'obtiendrait. Le traité de Londres ne pouvait être déchiré que moyennant la complaisance de Napoléon III : il se l'assurerait. Les Duchés arrachés au Danemark, à la Diète, à l'Europe, l'Autriche les refuserait-elle à la Prusse? Il l'exécuterait à son tour comme le Danemark, comme la Diète, comme l'Europe. Son roi résistait mais il lui mettrait le morceau à la bouche, et il ne le lâcherait plus. Voilà le plan inouï d'audace qu'il conçut dans les derniers jours de 1863. Pendant trois ans, il le poursuivra au milieu des incidents les plus compliqués, sans se laisser détourner par aucun mécompte, avec une sûreté de vue imperturbable et une inépuisable fécondité de moyens. Il ressemble vraiment pendant cette période à un magicien qui fait tomber ses adversaires à ses pieds en les touchant d'une baguette toute-puissante.
La Diète était la première à écarter, car s'il lui laissait prendre l'affaire en main, l'avènement d'AugustenboLirg à bref délai était certain. Le système qu'il adopta contre elle se résume en deux propositions. La succession aux Duchés a été internationalement réglée en 1852 par les puissances au profit de Christian ; ce point de vue domine toute la situation. ^lais il en est un second qui, quoique subsidiaire, n'en est pas moins essentiel : le droit successoral n'a été reconnu à Christian qu'à des conditions stipulées par la Prusse et l'Autriche et acceptées par Frédéric VIL Si ces conditions ne sont pas remplies, le traité de Londres devient caduc, et la succession s'ouvre de nouveau comme en 1852. Or, c'est où l'on en est, la Constitution du 18 novembre, sanctionnée par le nouveau roi, est une violation flagrante des engagements de 1852. « J'aurais pu, disait-il le lendemain même de la Constitution , déclarer qu'en incorporant le Sleswig, le Danemark nous avait déliés de toute obligation, mais tant que cette Constitution ne sera pas mise en vigueur, j'ai cru plus politique de rie la considérer que comme un morceau de papier auquel j'ai répondu par un autre morceau de papier, notre protestation; mais il faut que le roi la retire, ou ce n'est point par du papier que nous protesterons. Seulement, ce n'est pas à la Diète, qui n'a pas été partie au
traité, qu'il appartient d'en discuter rexécution ou d'en prononcer la déchéance ; c'est à la Prusse et à l'Autriche, cosignataires. Jusqu'à ce qu'elles aient déchiré le traité de Londres, la Diète n'a pas à s'occuper des droits d'Augustenbourg. Christian reste le roi légitime. »
Ce système à double tin n'atteignait immédiatement que la Diète, mais il préparait l'abrogation du traité de Londres. L'Autriche ne l'eût certainement pas favorisé, et ne se serait pas séparée de ses amis de Francfort, si la proposition du Congrès de Napoléon ne l'eût mise en alarmes pour elle-même. Elle y avait vu une menace contre la Vénétie, la Galicie, la Hongrie et, plus préoccupée de ses propres périls, qui paraissaient prochains, que d'un agrandissement problématique de la Prusse, elle chercha ses sûretés dans un rapprochement avec Berlin et consentit à seconder à la Diète les manœuvres de Bismarck.
L'accord se manifesta par une déclaration qui rejetait au second plan la querelle de succession et replaçait au premier celle de la Constitution danoise. Les deux hautes puissances reconnaissaient le droit de Christian à condition qu'il respectât les engagements à l'exécution desquels elles avaient subordonné leur adhésion au traité de Londres (28 nov. 1863).
Les deux hautes puissances firent une seconde motion encore plus significative et qui, en paraissant dirigée contre le Danemark, l'était, en réalité, contre la Diète. Elles proposèrent qu'on procédât, dans le Holstein, à l'exécution fédérale
décrétée le J"^'' octobre et en suspens depuis ce temps ; nouvelle manière de reconnaître le droit de Christian sur le Duché, car s'il n'en eût pas été le souverain légitime, il n'y avait pas lieu d'exiger le retrait d'une Constitution qui, ayant été faite sans droit, aurait dû simplement être écartée sans examen comme inexistante. De plus, comme l'Autriche et la Prusse étaient chargées, en même temps que la Saxe et le Hanovre, de cette exécution fédérale , elles obtenaient ainsi la facilité d'arriver en armes sur le champ du conflit. Malgré l'opposition des petits États remuants, l'exécution fut ordonnée (7 décembre 1863).
La Diète cantonnée dans le Holstein et comme enclose dans le traité de Londres, Bismarck commença l'action qui devait conduire la Prusse et l'Autriche dans le Sleswig et produire Tanéantissement, pour le compte de ces deux puissances et par elles, de ce traité de Londres dont elles ne permettaient pas à la Diète de s'écarter. 11 notifia au Danemark qu'il considérait la Constitution du 18 novembre comme subversive des conventions de 1852, et que si elle n'était pas retirée avant le i^'" janvier, l'Autriche et la Prusse considéreraient le traité de Londres comme n'existant plus, et aviseraient à ce qu'elles jugeraient le mieux selon les intérêts de l'Allemagne.
L'Allemagne entière s'indigna de cette politique personnelle des deux puissances et de leur acceptation apparente du traité de Londres. La Chambre des députés, toujours prête à enveni-
mer son conflit avec Bismarck, vota que l'honneur et l'intérêt de l'Allemagne exigent que tous les États allemands protègent les droits des Duchés, reconnaissent le prince héritier Frédéric comme duc de Sleswig-Holstein, et lui prêtent une aide efficace pour le recouvrement de ses droits (décembre 1863). Dans une adresse au roi, on le suppliait de se dégager du traité de Londres et d'une pohtique qui sacrifie l'indépendance des Duchés et les intérêts les plus importants de l'Allemagne, sans éviter le danger des complications extérieures.
« Notre situation est bizarre, disait Bismarck à Talleyrand, car pour être logiques, nous devrions admettre la possibilité, comme puissance allemande, d'envoyer notre contingent dans le Sleswig, et l'obligation, comme grande puissance européenne signataire du traité de Londres, de charger nos troupes non fédérales de leur barrer le passage. » La perspective que le conflit qui commençait avec la Diète tournerait au tragique entrait dans ses prévisions, et ne l'épouvantait point. « Une guerre, disait-il, entre les Princes de la Confédération est une nécessité historique pour l'Allemagne une fois tous les cent ans. Au siècle dernier, la guerre de Sept ans; au xvii° siècle, celle de Trente ans; au xvi^ siècle, les luttes religieuses de la Réforme ; avant cela, les Guelfes et les Gibelins, etc. ; l'Allemagne a besoin de régler une fois par siècle l'horloge de ses destinées. »
Le roi n'avait pas la même sérénité, et il était
aussi mécontent que rAllemagne de la politique de son ministre; il la jugeait contraire aux intérêts allemands, qu'il persistait encore à identifier avec ceux d'Augustenbourg. Bismarck répondit à ses remontrances: a Je ne connais pas d'intérêts allemands, je connais des intérêts prussiens, bavarois, lippois, nassoviens, etc. Si Votre Majesté veut mettre en jeu les ressources de la Prusse à placer sur le trône le prince d'Augustenbourg, elle n'a pas à compter sur moi et, certes, personne n'est disposé à m'accuser de pusillanimité ^ » Le roi, mis au pied du mur, recula et laissa faire.
L'Europe ne s'arrêta pas au si et au )?iais que Bismarck ajoutait à son adhésion au traité de Londres; elle ne vit que l'adhésion et elle s'en applaudit, car elle espérait bien amener le Danemark à se soumettre aux exigences de l'Allemagne.
Napoléon III, mal instruit par Goltz des véritables dispositions de Bismarck et le croyant favorable à Augustenbourg, ne crut pas le contrarier en envoyant au prétendant un encouragement qui aboutissait au respect provisoire du traité de Londres. Il assurait le prince de sa sympathie puisqu'il était le représentant d'une cause qui s'appuie sur l'indépendance et la nationalité. « Je serai toujours, disait-il, conséquent dans ma conduite. Si j'ai combattu pour l'indépendance italienne, si j'ai élevé la voix pour les nationalités polonaises, je ne puis pas, en Allemagne, avoir