‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 142 sur 175 · Séance du 26 février i · texte numérisé non relu

Séance du 26 février i

Berryer, venant à l'appui d'une discussion très serrée de Lanjuinais, critiqua péniblement la lettre impériale sur l'Algérie, et lui reprocha de sacrifier les colons aux Arabes. 11 ne demanda pas qu'on exterminât les Arabes, quoique ce fût la véritable conclusion de ses raisonnements : il voulait qu'on fût sévère et surtout défiant.

Berryer était injuste envers la lettre impériale : elle recommandait sans doute la justice trop souvent méconnue, mais aussi la fermeté; elle ne sacrifiait pas les colons, elle les obligeait à être humains. Berryer était injuste envers les Arabes, en paraissant croire que la guerre à mort à l'infidèle est une des prescriptions de leur rehgion. Xi le Coran ni le Sounna n'enseignent rien de pareil. Il y est dit : « Dieu ne vous défend pas de témoigner de la bonté et de l'amitié à ceux qui ne cherchent pas à combattre vos croyances, ni à vous chasser de vos demeures, car il aime les Justes. Dieu vous défend seulement d'aimer ceux qui, pour cause de religion, portent les armes contre vous, vous ont chassés de vos demeures et y ont aidé. C'est de ces derniers qu'il a été écrit : « 0 prophète, « persécute les infidèles et les hypocrites et « traite-les avec rigueur. » Des premiers, il est écrit : a Tu leur pardonneras, car Dieu aime « les miséricordieux. )> — « Le musulman, a dit Lamartine, est Fhomme de la prière et de la tolérance. »

La joute oratoire annuelle sur la question romaine dut un attrait d'intérêt à l'intervention

d'un nouveau député, Chesnelong. Commerçant habile, homme naturellement éloquent, il avait acquis, comme conseiller général et maire d'Orthez, du renom dans sa province. Avant tout conservateur et catholique, il s'était, quoique légitimiste, rallié successivement par dévotion à l'ordre social, à Louis-Philippe, à la République modérée, à l'Empire. Son ami Larrabure, voulant le pousser sur un théâtre digne de lui, lui avait cédé son siège d'Orthez en se transférant à Pau,, rendu vacant par la nomination d'O'Quin, le titulaire, à une recette générale^

Chesnelong débuta en maître. 11 surprit, charma, enleva l'Assemblée par la belle abondance, l'ardeur colorée de sa diction. Sa foi trouva des accents non moins entraînants que ceux de Keller : « Il faut, par le maintien indispensable du pouvoir temporel, garantir avec son indépendance spirituelle la sécurité morale des fidèles et les conditions d'existence de l'Église. Non pas que si le pouvoir temporel venait à être emporté par les orages de l'avenir, je fusse inquiet des destinées de l'Église et de l'indépendance de son pontife. Non. Et permettezmoi de le dire, dans l'élan de mon âme, je verrais la religion redescendue aux catacombes que je croirais à son éternité. Toutefois, appartientil aux hommes de créer des situations où un

1. La démission de Larrabure ayant été donnée pendant les vacances, Buffet soutint opiniâtrement qu'elle devait être considérée comme non avenue, et par conséquent les^ deux élections annulées. Toutes deux furent validées.

héroïsme continu peut en quelque sorte devenir nécessaire pour couvrir l'intégrité des croyances et la dignité des âmes? Ce ne sera pas sous un tel règne que la France assistera l'arme au bras à la chute du pouvoir temporel. Si, après que nous avons sacrifié pour Tltalie 500 millions et 20000 de nos soldats, la révolution italienne venait menacer un trône que la France a relevé, que ses armes protègent encore, qu'il est de son honneur de garantir toujours, j'espère, oui j'espère, que le gouvernement de l'Empereur ne laissera pas faire ; qu'il assurera, quoi qu'il arrive, le maintien du pouvoir temporel et qu'il affirmera sa résolution en temps et lieu, avec un accent sur lequel ne puissent se méprendre ni la révolution italienne, ni le gouvernement italien. » [Bravo! Bravo! Applaudissements prolongés.)

Jules Favre répondit magnifiquement et, quoique en contradiction avec la majorité, il lui arracha des applaudissements lorsque, déployant l'ampleur mélodieuse de sa voix, il s'écria : (( Oui, les doctrines qui dessèchent l'âme; qui réduisent Fhomme à se contenter des satisfactions matérielles; qui le poussent à chercher son bonheur dans un intérêt périssable, au lieu de le placer dans le devoir, le dévouement et le sacrifice, ces doctrines sont détestables, elles doivent être condamnées. [Très bien! Bravo!) — Mais savez-vous quelle est leur origine? C'est précisément la servitude et l'abaissement des âmes. Et en vérité vous tombez dans une contradiction

singulière quand, après avoir flétri le matérialisme, Yous lui faites appel pour vous défendre et ne comprenez le pouvoir spirituel régnant sur les âmes qu'à la condition qu'il ait à côté de lui le glaive pour frapper les corps. [Mouvemejit d' approbation autour de F orateur. Rumeurs sur les bancs de la majorité.) — Quand le monde romain s'est affaissé sous le poids de ses vices, d'où est venue la régénération? D'un Dieu né pauvre dans une crèche ; de douze pêcheurs qui enseignaient sa doctrine; qui n'avaient ni capital, ni flotte, ni force matérielle ; qui n'avaient que le rayonnement de leur âme et de la vérité \ » [Vive approbation mêlée d' applaudissements .)

Les seules thèses vraiment politiques, auxquelles aurait dû se limiter la discussion, selon les règles de la saine méthode, eussent dû être celles sur les affaires allemandes et sur l'amendement des quarante-quatre.

La Commission de l'Adresse n'avait exprimé sur les affaires d'Allemagne qu'un vœu ; pacifique vague. Cela parut insuffisant à Jules Favre et à ses amis : ils conseillèrent une protestation « contre des conventions dans lesquelles la force dispose des peuples ». Jules Favre s'appropria les <léclarations quej'avais faites, l'année précédente, en lui répondant : « Il faut que la France en finisse une fois pour toutes avec les préventions injustes que l'Allemagne peut avoir conçues <îontre elle, et pour cela il faut qu'elle déclare

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