‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 143 sur 175 · Séances des 28 février et l''' mars · texte numérisé non relu

Séances des 28 février et l''' mars

avec une loyale fierté qu'elle ne veut plus de conquêtes [Très bien! très bien! autour de l'orateur) ; que ce fantôme de la rive gauche du Rhin, qu'on présente toujours comme un obstacle entre l'Allemagne et elle, la liberté le fasse complètement évanouir. Non! non! la France régénérée n'a pas besoin de se faire la gardienne de la pierre tumulaire de Charlemagne, et de pousser la ligne de ses légions jusqu'à l'antique cité de Cologne [M. Emile Ollivier: très bien! très bien!). Elle tendra la main à l'Allemagne ; elle lui dira que, désintéressée désormais de toute espèce de projet de conquête, elle se sent assez forte pour faire avec elle une loyale alliance. )> Mais il ne voulait rassurer ainsi l'Allemagne que pour mieux appuyer la résistance de la Diète et des États moyens aux projets menaçants de l'ambition de la Prusse. « Souffrir sans s'y opposer son téméraire agrandissement, ce serait une faute énorme que la France ne doit pas commettre. » — 11 semblait que la guerre dut êt:re la conclusion de ces conseils; Jules Favre s'en défendit : « Je ne conclus ni à la guerre, ni à la menace, mais à une attitude plus résolue. Ce serait une incroyable faiblesse de notre part que d'abdiquer par des paroles de renoncement philosophique semblables à celles que nous rencontrons dans le discours du Trône. N'ous ne devons pas paraître favoriser celui qui opprime la liberté. »

Parieu expliqua les diverses phases du conttit que Jules Favre avait indiquées confusément ;

il démontra que le droit n'était pas du côté du Danemark, qu'il serait bien dangereux d'intervenir par un jugement législatif dans une affaire purement allemande.

Morin refusa de s'associer à l'amendement de Jules Favre, « car un grand pays ne peut protester que quand il annonce en même temps l'intention d'assurer la protestation par la force. Mais il ne croyait pas qu'on dût se résigner au silence de l'Adresse; il proposa le renvoi de l'amendement à la Commission, afin qu'elle présentât un nouveau texte donnant satisfaction aux sentiments de la France envers le Danemarlv.

Je refusai de m'associer à l'amendement de Jules Favre, étant convaincu que toute immixtion de notre part arrêterait le mouvement de la résistance si général en Allemagne contre la Convention de Gastein : « Nous aurons le temps de réclamer le respect des véritables principes quand, voulant transformer le provisoire en définitif, l'Autriche et la Prusse réclameraient notre assentiment comme elles s'y sont engagées par leur vote du 31 janvier 1864. »

Thiers soutint très habilement la proposition de Morin : « Pourquoi se taire? La politique de la France, sans recourir à la guerre, aurait pu être plus prononcée, et aujourd'hui si cette poHtique prenait trop l'aspect de l'indifférence, elle pourrait amener des événements d'une gravité immense, car ce qu'on demande en Allemagne,, non pas du côté des petits États, mais du côté que j'appellerai le côté dangereux, le côté ambi-

tieux, c'est tout simplement l'indifférence de la France. [C'est vrai! c'est vrai!) Je ne demande pas que la politique de la France se montre menaçante et s'engage, comme je regrette beaucoup qu'on l'ait fait dans l'affaire de Pologne; je demande que la pensée de la France soit bien claire, car si la disposition de la France en faveur du droit est connue, soyez convaincus que personne ne voudra, malgré cette volonté ou cette disposition, s'engager dans une voie dangereuse. Qu'on ne dise pas que nos intérêts ne sont pas engagés dans ce qui se passe en Allemagne : ils le sont, parce que la France ne peut être étrangère à l'équilibre de l'Europe, et l'équilibre de l'Europe consiste surtout dans la proportion des forces en Allemagne. La paix est dans les mains de la France, et elle dépendra de la politique qu'elle fera seulement entrevoir ^ »

La Commission de l'Adresse demanda ellemême le renvoi de l'amendement et elle rapporta la rédaction suivante : « Nous donnons notre adhésion à la politique suivie par Votre Majesté,, à l'égard de l'Allemagne ; cette politique de neutralité, qui ne laisse pas la France indifférente aux événements, est conforme à nos intérêts. »

Jules Favre et Morin trouvèrent la rédaction insuffisante : elle n'indiquait aucune pensée précise; il fallait, selon le premier, s'en référer à la circulaire sur la Convention de Gastein et déclarer qu'on persiste dans les sentiments qui y sont

Page 1