GUERRE DU DANEMARK
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un sens démocratique. Malgré leurs efforts, ils n'ont pu entamer la haute aristocratie et la classe opulente des agriculteurs. Si le Holstein pouvait s'incorporer à une Allemagne unitaire, pas une voix ne s'élèverait contre ce projet. Mais la perspective de devenir un petit État autonome n'a rien qui le séduise. Dans les petites principautés allemandes, l'administration est peut-être meilleure que chez nous, et cependant leurs sujets sont rien moins que fiers de leur appartenir. Il m'est arrivé souvent, à l'étranger, de confesser des Allemands sur leur nationahté ; ils se disaient volontiers originaires du Nord ou du Sud, des provinces de l'Elbe, du Danube ou du Rhin, mais c'est la rougeur au front qu'ils s'avouaient citoyens de A^assau, etc. »
II ne s'arrête pas à gémir. Il demande à la Diète d'expulser Augustenbourg; elle refuse. « Alors, dit-il au roi, faites quelque chose de plus simple, le prince est officier dans l'armée prussienne, rappelez-le à son régiment et, en cas de résistance, traitez-le en déserteur. )> Le roi n'y consent pas : il n'ose toucher à l'idole du peuple allemand. Mais il ménage moins la Diète, objet de l'animadversion du parti national : de concert avec l'Autriche, il lui demande de prendre le Sleswig en gage, afin de contraindre ainsi le Danemark à remplir ses engagements de 1832 (28 décembre 1863). — Sommer le Danemark de retirer la Constitution, objectèrent les logiciens de Francfort, ce serait reconnaître une fois de plus les droits de Christian à la succession du
Sleswig, et nous les nions formellement. — Sur ce raisonnement la motion austro-prussienne est rejetée par 11 voix contre 5 (14 janvier 1864). Le roi est froissé. L'occasion est propice pour aller de l'avant. Bismarck ne perd pas un moment : aussitôt les représentants de la Prusse et de l'Autriche déclarent que leurs gouvernements respectifs, à cause de leur intervention dans les actes de 1852 et de l'urgence d'agir, se croyaient obligés de procéder pour leur compte à l'exécution des mesures propres à sauvegarder les droits du Sleswig.
En conséquence elles conviennent entre elles (16 janvier 1864) que les troupes autrichiennes et prussiennes, placées sous le commandement prussien, occuperont le Sleswig comme gage. Si le Danemark s'oppose à cette occupation et crée l'état de guerre, elles ne se considéreront plus comme liées par le traité de Londres; elles ne reconnaîtront plus d'autres liens entre les duchés et le Danemark qu'une union personnelle souS' Christian IX ; toute décision ultérieure sur le sort des duchés ne sera prise que du consentement mutuel des deux puissances. Le jour même de la signature de cet acte, les deux alliés invitent expressément le Danemark à abroger la Constitution du 18 novembre 1863.
Bismarck demande un emprunt. La majorité du Reichstag ne laisse pas échapper l'occasion de pratiquer sa maxime : « Pas un groschen, pas un homme. » Elle refuse par un vote motivé : « Elle ne pouvait accorder des moyens d'action
au gouvernement pour une politique qui, en traitant comme européenne une affaire purement allemande, attire l'immixtion de l'étranger, provoque la légitime résistance des gouvernements allemands et la guerre civile en Allemagne. La politique des deux puissances allemandes ne peut avoir d'autre résultat que de livrer pour la deuxième fois les duchés au Danemark. »
Bismarck continue son système de tranquille impertinence : <( Il ne saurait admettre qu'une majorité de la Diète, représentant peut-être deux millions et demi d'habitants, piit disposer de toute la force réunie de la Prusse et de rÀutriche, c'est-à-dire des deux puissances qui garantissent la maison de verre de la communauté allemande contre le courant d'air européen. S'il ne voulait pas se subordonner à la Diète, il ne voulait pas, ministre du roi, devenir celui du Parlement. Il n'entendait pas davantage faire de la Prusse un domaine àw National Vere'm ; sa politique était celle de la main libre qui se réserve le choix entre tous les partis. Si le Reichstag lui refusait l'argent, il le prendrait où il le trouverait (22 janvier 1864;. » Ce langage porta à ce point l'irritation populaire, que les troupes autrichiennes envoyées dans les Duchés durent faire un détour par Breslau et par Berlin afin d'éviter les manifestations hostiles de la Bavière et de la Saxe.
L'important était de savoir comment se conduiraient les principaux signataires du traité de Londres. Il n'y avait aucun doute sur les dispositions de la Russie. « La Russie n'armera jamais
contre la Prusse, faisait dire Gortchacow à Bismarck, mais pour l'amour de Dieu, tenez ferme au protocole de Londres afm que, à côté du Danemark, la France, l'Angleterre et la Suède ne vous tombent pas aussi sur les bras. »
Le ministre anglais pressa Monrad de ne pas repousser la sommation allemande. Monrad répondit qu'il lui fallait le temps de convoquer le Risgraad, sans le consentement duquel il ne pouvait rien accorder : si on lui donnait ce temps, le roi emploierait son influence à déterminer le Risgraad au retrait de la Constitution et il s'en irait lui-même s'il n'y réussissait pas. Uussell essaya d'obtenir un délai de six semaines. L'Autriche et la Prusse refusèrent : la Constitution serait retirée dans les 48 heures ou bien elles entreraient dans le Sleswig.
Tout dépendait maintenant de Napoléon lïl; il tenait dans sa main la paix ou la guerre. Russell lui propose d'avertir la Diète par une note collective que l'invasion du Sleswig par les troupes fédérales serait considérée comme un fait de guerre. Il fait répondre par Drouyn de Lhuys : « La Diète n'a pas à être mêlée dans cet incident. Ce n'est pas la Confédération qui va envahir le Sleswig, c'est la Prusse et l'Autriche. Adressezvous à elles. » Russell aussitôt demande, par une note àVienne et à Berlin, la déclaration expresse d'une adhésion au principe de l'intégrité de la monarchie danoise. « Sans doute, répondent Bismarck et Rechberg, nous y adhérons jusqu'au moment où nous n'y adhérerons plus ; alors nous
VOUS en avertirons. >> On ne se moque pas plus lestement des gens. Avant de décider comment il prendrait le procédé, Russell fait encore demander à Drouyn de Lhuys par Cowley si, dans certaines éventualités, l'Empereur serait prêt à accorder une aide matérielle au Danemark. — « Il veut conserver toute sa liberté, répondit Drouyn de Lhuys. Le Irai té de 1852 est sans doute respectable, mais les aspirations des nationalités ne le sont pas moins. Or, il est impossible de nier que les Allemands tendent à une union plus étroite avec les Allemands du Holstein et du Sleswig. Une guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne serait comparativement facile et se limiterait toujours aux opérations maritimes, une guerre entre la France et rAUemagne serait la plus calamiteuse et la plus hasardée que l'Empire pût engager. Quelle force ne donnerionsnous pas à ces imputations injustifiables et sans fondement de nos convoitises sur le Rhin ^ >>
Arrêté par cette fin de non-recevoir, le cabinet anglais resta muet et, grâce à l'immobilité de l'Empereur, qui ressemblait à un encouragement, la Prusse et TAutriche purent donc passer l'Eider et envahir leSleswig, le 1"' février 1864 sans rencontrer de résistance d'aucun des signataires du traité de Londres.