‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 16 sur 175 · De Drouyn de Lhuys, 28 janvier · texte numérisé non relu

De Drouyn de Lhuys, 28 janvier

eO UEMPIRE LIBERAL.

Les troupes d'invasion, placées sous le commandement du maréchal prussien, Wrangel, ancien chef de cavalerie hardi et vigoureux, affaibli alors par ses quatre-vingts ans, se montaient à 61000 hommes pourvus de 160 bouches à feu, répartis en trois corps : le 1"' sous le prince Frédéric-Charles, le 2'' sous le feld-maréchal autrichien Gablenz, le 3"^ (garde prussienne) sous le général Mulhe. — La brigade saxonne et la brigade hanovrienne (soit 10000 hommes), chargées de l'exécution fédérale, étaient restées dans le Holstein. — L'armée danoise nominalement s'élevait à 55 000 hommes : en réalité , défalcation faite des non-valeurs, des dépôts et fractions détachées pour la garde des îles, des places fortes, elle atteignait à peine 37 000 hommes. Elle comptait d'excellents officiers, mais aussi un grand nombre d'oftîciers de réserve insuffisamment instruits, beaucoup de soldats n'ayant que dix mois d'instruction; une portion d'entre eux, ceux recrutés dans le Sleswig-Holstein, peu sûrs, parce qu'ils considéraient les Allemands comme des libérateurs plus que comme des ennemis. Cette armée était commandée par le général Meza, homme énergique, expérimenté, et d'un grand bon sens.

L'entrée en campagne des Prussiens démontra la sagesse de la réforme de Roon. La mobi-

LA GUERRE. Gl

lisation s'opéra bien plus facilement qu'en 1859. Sur 37 000 hommes, on n'en comptait que 3 000 de la landwehr, tandis que, d'après l'organisation précédente, on aurait du en appeler 20 000. Sur douze régiments d'infanterie mobilisés, huit appartenaient à la nouvelle formation.

Moltke n'exerçait point encore l'autorité dirigeante qu'il a obtenue dans les guerres ultérieures, quand il accompagna le roi commandant en personne; il n'était pas plus sous les ordres directs du souverain que les généraux commandants de corps ; le ministre de la Guerre demeurait responsable de ses actes ainsi que de la conduite de toutes les parties de Uarmée. Néanmoins, à Berlin, où il fut retenu pendant cette première partie de la campagne , il exerça de l'influence sur les résolutions du roi et de Roon et ne cessa de leur soumettre des plans.

Les Danois n'avaient pas défendu l'Eider : ils s'étaient retirés derrière la position du Danne- ^verk. Le Dannewerk est une espèce de muraille de Chine construite vers 900 pour protéger le Danemark contre les invasions allemandes. Il s'étend sur une longueur de quatre -vingts, kilomètres de la mer du Nord à la Baltique : sa partie occidentale, marécageuse de la mer du Nord à la ïreene, sa partie centrale de la Treene à la Schlei, sa partie orientale de la Schlei à la Baltique. La Schlei forme un lac depuis Sleswig jusqu'assez près deMissunde. Au sortir de ce lac elle est d'abord large d'un kilomètre ; elle se resserre avant son embouchure à Missunde, Arnis, Kap-

peln ; à Arnis , elle n'a plus que 230 mètres environ. Missunde etFriederickstadt sont des points fortifiés qui font partie du Dannewerk; mais c'est le centre de cette longue position qu'on appelle proprement le Dannewerk. C'était la porte de la maison ; c'était dans sa résistance que le peuple danois plaçait son espoir, et cependant ses représentants avaient lésiné sur les dépenses indispensables' pour le mettre en état de défense.

Les instructions données à Meza portaient : « 11 est évident que le ministre ne peut arrêter jusqu'à quel point la résistance du Dannewerk doit être poussée; c'est au général en chef à décider selon les circonstances. Mais pour éclaircir la cliose, s'il est important de mettre le pays à l'abri des violences de l'ennemi en n'abandonnant pas le Dannewerk, à moins d'y être forcé par un combat décisif, le ministre, en raison des complications politiques éventuelles, met plus d'importance encore à pouvoir disposer vers le printemps prochain d'une armée fortement constituée. Il ne faut donc pas continuer la lutte au Dannewerk au prix de risquer le sort de l'armée, la seule dont dispose le Danemark. )> (22 janvier 1864.) Meza plaça 23000 hommes dans le Dannewerk, établit le reste des troupes derrière les extrémités occidentale et orientale de la position et attendit.

Le plan adopté par les assaillants fut des plus intelligents et des plus simples. Il ne fallait pas

1. En 1838, le gouvernement avait demandé 2 millions 775 francs, on ne lui en avait accordé que 1 million 958 francs.

songer à entrer dans la maison avant d'en avoir enfoncé la porte, le Danne^verk. X la rigueur on eût pu l'aborder de front et il est probable qu'on eut réussi à l'enlever; cependant un insuccès n'était pas impossible et le succès eût été chèrement acheté sans obtenir des effets foudroyants, car on n'eût pas coupé la retraite de l'ennemi. Il fut donc résolu que le 2" et le 3^ corps se présenteraient devant le front du Dannewerk et y maintiendraient le gros de l'ennemi par des démonstrations, pendant que le l*''" corps franchirait la Schlei à Missunde. Ce passage opéré, on attaquerait par le front et par le flanc. L'attaque de front emporterait la position ; l'attaque de flanc prendrait l'ennemi à revers et le couperait de sa ligne de retraite. Ainsi ouvrages et armée seraient enlevés à la fois et la guerre commencerait et finirait le même jour.

Le 2 février, le 2"^ corps, les Autrichiens, au centre, le 3^ corps, la Garde, à la gauche, étaient en position devant le front du Dannewerk, attendant pour s'élancer qu'à la droite le 1'"' corps, celui de Frédéric-Charles, eût franchi la Schlei et se fût avancé jusqu'à la hauteur de Missunde. Mais le prince, avec son impétuosité ordinaire, attaque la tête de pont de Missunde (de 10 heures du matin à 4 heures) sans suffisamment préparer son action par l'artillerie ; il est repoussé par la mitraille danoise, ce qui contraint Wrangel à ne pas donner le signal de Tattaque et à demeurer immobile. A la suite de cet échec le chef d'état-major du prince, le colonel Blumenthal,

qui avait fait la campagne de 1848, conseille de ne pas s'obsliner sur Missunde, de descendre vers rembouchure de la Schlei et de la franchir dans sa partie resserrée. Le prince accepte ce conseil, ordonne des reconnaissances et se rend auprès de Wrangel. Le maréchal approuve le projet en principe, mais il ne dit pas : Faites. 11 attendrale résultat des reconnaissances (3 février).

Le lendemain (4 février au soir), le colonel Blumenthal vient l'instruire que les reconnaissances ont fourni des indications favorables : Wrangel donne l'ordre d'exécution. En conséquence, le 5, le prince Frédéric-Charles descend la Schlei. Dès 7 heures du matin, le 6, l'équipage de pont prussien auquel, à cause de la largeur de la rivière, on a adjoint celui du corps autrichien, casse le long de la rive une bordure de glace de huit à dix mètres et commence l'établissement d'un pont de bateaux : il venait d'être terminé, le passage commençait; Frédéric-Charles voyait déjà l'armée danoise dans la souricière lorsqu'un aide de camp vient à bride abattue lui annoncer qu'il n'a plus personne devant lui, que les Danois ont décampé et qu'il faut les poursuivre vivement vers Flensbourg.

Voici en effet ce qui s'était passé. Quelques heures après une visite du roi au quartier général, le 4 au soir, Meza avait convoqué un conseil de guerre et lui avait dit : « La position du Dannewerk est forte, mais très étendue; les ouvrages sont achevés, mais les communications stratégiques qui les relient restent, en plusieurs endroits,

inachevées et dans d'autres simplement indiquées. De plus, ils sont privés de l'élément essentiel en vue duquel ils ont été élevés, l'eau; faits pour une campagne de printemps ou d'été, ils ne peuvent résister à un ennemi supérieur pendant un hiver rigoureux où les moyens de défense ont tourné en moyens d'attaque. Ce n'est qu'en harassant les troupes que j'ai pu faire ouvrir un chenal dans la Schlei; on ne peut pas espérer que l'ennemi nous laisse le temps d'une longue défensive; il faut sortir des retranchements, attaquer, et, si nous ne réussissons pas, ce qui est probable, c'est l'anéantissement complet. Or, le Danemark ne possède qu'une armée, la nôtre; celle-là détruite ne pourra pas se remplacer. Je considère que mon devoir est de la conserver et de donner ainsi à notre gouvernement le temps de négocier ou d'obtenir des secours. J'ai donc l'intention d'ordonner la retraite. » — Le conseil de guerre, à dix voix contre une, appuya cette opinion, et c'est pourquoi l'armée danoise s'était retirée.

Il essaya de masquer sa retraite en envoyant le 5 au soir à Wrangel un parlementaire demander un armistice pour le lendemain, afin d'enterrer les morts ; Wrangel le refusa, mais il promit de ne pas tirer, de six à huit heures du matin, sur les hommes sans armes qui ramasseraient les morts. L'officier autrichien porteur de cette réponse ne retrouve plus le parlementaire danois sur la route de Sleswig où il l'avait laissé. Il continue sa recherche et rencontre, vers minuit,

une députation de bourgeois de la ville qui lui annoncent la retraite de l'armée danoise.

La nouvelle tarda à parvenir à Wrangel : il n'envoya les ordres, ])Our la poursuite, qu'à 9 heures du matin, au 3'' corps et à 10 heures au 1^^. Gablenz les avait prévenus et commencé déjà la poursuite à fond de train. Dès le matin, il entrait à Sles^Yig, poussait vers Flensbourg. Le temps était affreux ; sur les chaussées une neige aussi glissante que la glace fouettait les visages; les troupes exténuées par quatre nuits de bivouac et par une marche forcée, n'ayant pris que peu de nourriture, se heurtèrent, à Oversée, à l'arrière-garde danoise établie sur des hauteurs boisées et protégée par de nombreux accidents de terrain. Gablenz pressé par l'approche de la nuit, n'attend pas l'arrivée des troupes qui le suivent et lance la brigade qu'il a sous la main ; ses troupes déposent leurs havresacs, ouvrent la fusillade ; les Danois à l'abri derrière les obstacles du terrain répondent par une décharge nourrie. La nuit seule sépare les combattants, et les Danois regagnent Flensbourg. Toute leur retraite a eu ce caractère admirable : malgré le froid, la neige, le verglas, les routes sur lesquelles hommes et chevaux tombaient, l'armée résista, tenant tête à l'ennemi, quoique avec des pertes sensibles, et elle gagna, même après avoir sauvé quelques canons de remparts, les positions de Duppel, d'Als et de Fredericia.

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Les Prussiens furent très désappointés par cette retraite. L'armée danoise, grâce au temps perdu devant Missunde, lui échappait. La guerre ne pouvait plus être terminée d'un coup ; on allait être obligé à de sanglants efforts et en butte à de nouvelles difficultés politiques et diplomatiques.

La première fut avec la Diète Bismarck s'était engagé, en envoyant les troupes prussiennes dans le Sleswig, à ne pas gêner l'occupation fédérale du Holstein et à laisser ses places entre les mains des troupes de la Confédération. Néanmoins, les troupes prussiennes, sans attendre Fautorisation de la Diète, malgré les protestations du généralissime Hacke, avaient déjà occupé les places d'étape Altona, Kiel et Neumunster. En outre Bismarck avait augmenté le contingent prussien. Les commissaires fédéraux se plaignirent qu'on ne tînt nul compte de leur autorité, et Beust proposa d'ojjposer la force à la force. Ces protestations et ces menaces n'intimident pas Bismarck : il fait ordonner la réunion du corps d'armée de la Silésie et son roi écrit aux rois de Saxe et de Hanovre de s'arrêter. La tempête tombe.

Une difficulté plus sérieuse fut celle avec l'Autriche sur la manière dont on continuerait les opérations. Dans l'État-major prussien, les imj)atients d'en finir voulaient qu'on ne s'occupât ni

de Duppel ni de Fredericia, qu'on les masquât et qu'on s'avançât dans le Jutland afin de contraindre les Danois à la paix par cette invasion. Les Autrichiens s'y opposaient, par la raison stratégique qu'il est périlleux de trop s'éloigner de sa base d'opération, et qu'il serait imprudent de laisser derrière soi, dans Dïippel et Fredericia, une armée qui enlèverait les convois de vivres et de munitions et vers laquelle il faudrait revenir à tire-d'aile. La raison politique était que l'occupation du Jutland, paraissant entamer l'intégrité de la monarchie danoise, soulèverait les protestations et peut-être l'intervention matérielle de la France et de l'Angleterre. Devant ce dissentiment, ordre avait été envoyé h Wrangel de ne pas entrer dans le Jutland, et le général avait recommandé au chef du détachement qui avait atteint la frontière, de ne pas la franchir. Le hasard rendit ces ordres vains : un détachement de trente housards, rencontrant une patrouille danoise, le combat s'engagea; deux escadrons prussiens accoururent au secours, repoussèrent les Danois et dans leur poursuite dépassèrent Kolding, ville du Jutland. Au retour, au lieu de repasser la frontière, ils s'arrêtèrent à Kolding, détruisirent les barricades qu'ils y trouvèrent et s'y installèrent. Wrangel, loin de les rappeler, pestant contre les diplomates qui méritaient d'être pendus parce qu'ils s'opposaient aux opérations militaires, les maintint là et déclara que ce poste avancé lui était nécessaire pour se garder contre une sortie et une surprise

de la garnison de Fredericia. Il leur envoya même en renfort un peu d'infanterie. Le roi soutint son vieux maréchal et manda le général Manteuffel à Vienne pour convaincre le gouvernement autrichien de l'urgence d'une campagne à fond de train dans le Jutland.

Manteuffel trouva le cabinet autrichien très occupé des dispositions de la France et de l'Angleterre. L'entrée dans le Jutland y avait causé une émotion publique; personne ne connaissait l'affaire des Duchés, on n'en savait que ce qui était apparent : l'agression d'un petit r^tat par deux grandes puissances, et l'on prenait parti pour le faible. Uussell demandait des explications d'un ton menaçant; Goltz signalait de Paris l'affectation des souverains à ne pas entrer en conversation et les témoignages particuliers d'intérêt réservés à l'ambassadeur autrichien comme si on travaillait à le détacher de son aUié ; Drouyn de Lhuys manifestait ses inquiétudes sur les arrière-pensées de la Prusse. « C'est à vous, avait-il dit, de nous éclairer sur le véritable objet de cette guerre, nous verrons alors si nous devrons accorder ou refuser notre assentiment. — La situation est bien changée », concluait Goltz.

Bismarck communiqua ces rapports alarmés à Talleyrand. « Les puissances, lui disait-il, ont

reconnu que l'Autriche et la Prusse avaient un motif légitime de guerre contre le Danemark. En vertu de quel droit international leur refuserait-on d'user de coercition en pénétrant militairement dans le pays ennemi? Et en vertu de quelle logique conclurait-on d'une opération purement militaire à la volonté d'une conquête durable? Nous avons saisi le Sleswig comme gage des obligations contractées vis-à-vis des duchés de l'Elbe; nous voulons entrer dans le Jutland pour avoir un gage contre les attaques de la flotte danoise qui, plus puissante que la nôtre, capture nos navires sur mer et dans les ports ; c'est ce que Manteuffel est chargé d'exposer à Vienne. Jusqu'ici il n'a pas réussi. D'autre part, la Russie, dans la crainte de l'idée Scandinave, insiste pour l'intégrité de la monarchie danoise ; l'Angleterre nous menace, et si, en outre, nous devons rencontrer l'opposition de la France, il faudra bien que nous nous arrêtions, car nous ne pouvons pas nous mesurer avec ces quatre puissances. »

Il ne tint en effet qu'à l'Angleterre, à ce moment, d'arrêter Bismarck. Jusque-là, elle n'avait parlé d'intervention au profit du Danemark qu'en termes vagues. Cette fois elle fut plus explicite. Russell chargea Covvley de demander à Drouyn de Lhuys et lui-même demanda à notre ambassadeur La Tour d'Auvergne, si, dans le cas où les explications de la Prusse ne seraient pas satisfaisantes, la France consentirait à s'associer à une démonstratioQ navale à Copenhague.

Droiiyn de Lhuys, c'est un point historique essentiel à bien constater, ne répondit pas par un refus, mais par une interrogation. « Notre situation et celle de l'Angleterre, dit-il, ne sont pas égales. L'Angleterre n'a rien à redouter pour elle-même d'une démonstration navale dans les eaux du Danemark. Elle pourrait aisément bloquer les ports allemands et infliger à la Prusse une leçon qui laisserait le nom britannique redouté. Nous, au contraire, nous aurions en perspective une guerre, peut-être longue, avec une nation militaire de quarante millions d'hommes et la certitude, quel qu'en fût le résultat, de créer ou de raviver des haines avec lesquelles pendant des années notre politique aurait à compter. Êtes-vous prêts à nous garantir contre ces éventualités? Dans le cas où une attaque sur le Rhin répondrait à notre démonstration navale, êtes-vous décidés à nous assister, et voulez-vous dire comment et dans quelle mesure vous le feriez?»— « J'attends encore la réponse » , disait bien des années après Drouyn de Lhuys en racontant cet incident si honorable pour lui et si souvent travesti.

Le fantôme du Rhin s'était de nouveau levé devant les hommes d'État anglais et ils lui sacrifièrent le Danemark. Du reste il est douteux que ce projet de manifestation navale obtînt l'assentiment de Topinion publique anglaise car, dans tous les partis, on paraissait d'accord à penser comme lord Derby et Disraeli^ chefs de l'opposition, que, tout en blâmant la politique de la

Prusse et de rAutriche, on ne devait point s'opposer par les armes à leur entrée dans le Jutland ; la reine Victoria déclarait qu'elle préférerait abdiquer plutôt que de consentir à une guerre contre l'Allemagne.

Russell renonça à sa démonstration navale et fit télégraphier à Paris par La Tour d'Auvergne qu'il était rassuré par la note, peu rassurante cependant, que venait de lui remettre l'ambassadeur de Prusse et qui était ainsi conçue : « Les troupes prussiennes se trouvant entraînées par la lutte jusqu'aux frontières du Jutland, ont occupé Kolding. Cette place étant un point stratégique important pour la sûreté des troupes allemandes, les autorités militaires sont d'avis qu'elle ne peut être évacuée tant que les Danois n'auront pas renoncé à leur dessein de conquérir le Sleswig(21 février). » Voilà ce qui contentait Russell.

Reclîberg, rassuré par toutes les nouvelles qui lui arrivaient, se décida enfin à consentir aux opérations dans le Jutland en les limitant cependant à couvrir l'action principale qui se passerait dans le Sleswig, de façon à désarmer tout à fait les susceptibilités internationales. Il fut ensuite convenu par un nouvel arrangement que si la Diète, faisant la méchante, reconnaissait Augustenbourg et recevait son envoyé, les deux puissances retireraient leurs plénipotentiaires. Si l'Angleterre ou toute autre puissance proposait une conférence, on l'accepterait, même sans armistice; mais on ne consentirait à l'armistice et

à révacuation du Jutland que si les Danois évacuaient Als et le Sleswig et cessaient leurs pirateries. Chacune des deux puissances fît en outre une concession importante. L'Autriche admit la caducité des traités de 1852 et l'abandon de la candidature d'Auguslenbourg. La Prusse concéda que les duchés seraient indivisibles et resteraient rattachés au Danemark par une union personnelle avec Christian L\.

L'exigence de l'Autriche de couvrir l'entrée dans le Jutland par une opération dans le Sleswig obligea les Prussiens de faire le siège de Duppel, malgré la résistance de Wrangel.

Meza n'avait laissé soupçonner son projet de retraite ni au roi ni àMonrad, afin d'en supporter seul la responsabilité. Il s'était gardé encore plus de prévenir le ministre de la Guerre et de provoquer ses ordres : connaissant ses illusions, il était certain qu'il se serait opposé à sa résolution et il voulut, au risque d'être blâmé, le placer en présence d'un fait irrévocable.

En effet le ministre de la Guerre, ayant reçu dans la nuit du 5 au 6 avis de la décision, envoya immédiatement l'ordre de ne pas l'exécuter et de ne pas abandonner la position. Mais la dépêche arriva après le départ de l'armée et tomba entre les mains de l'ennemi. Le ministre rappela brutalement Meza et chargea du commandement intérimaire, le général Luttichau, le seul qui,

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dans le Conseil, avait \oté contre la retraite. La colère et la douieur mirent sur pied toute la population de Copenhague ; elle se répandit dans les rues; on eut grand'peine à protéger le Palais vers lequel elle se porta aux cris de : « A bas le traître! A bas l'Allemand! » On télégraphia au roi de suspendre son retour et le président du Conseil quitta le chemin de fer à sa dernière station pour rentrer à Copenhague dans une voiture sans être aperçu. Le Prince royal et sa sœur ayant été vus dans la rue furent insultés. Le Risgraad s'assembla au miheu d'une émotion extraordinaire. Monrad affirma que le roi, ce qui parut invraisemblable, non seulement n'avait pas approuvé, mais ignorait la retraite : (( Le 6, à Flensbourg, il avait quitté les chefs de l'armée résolus à une résistance sérieuse: ne les condamnons pas étourdiment. » A ces mots un grand bruit, des dénégations éclatent dans les tribunes publiques. Monrad s'avance lentement vers les interrupteurs : « Si vous le voulez, Messieurs, c'est votre affaire^ moi je ne le ferai pas. Un pays marche à sa ruine quand il stigmatise comme traîtres ceux qui répandent leur sang pour la patrie et quand, en présence de l'ennemi envahissant son territoire, on essaie de peser sur le gouvernement par des mouvements de la rue. » Les deux Chambres s'associant à ces courageuses paroles, votèrent à l'unanimité un ordre du jour motivé qui conviait les citoyens à l'union, à la confiance, à l'attente.

Christian n'était pas au diapason de son peuple.

LA GUERRE. y.-

La guerre lui inspirait une profonde tristesse. Dans la crainte de troubles il retenait autour de lui la Garde qui demandait à aller au feu, et refusait au Prince royal de rejoindre le bataillon dont il était le chef. Lui-même n'avait paru à Tarmée qu\in instant, non eu chef, mais en sœur de charité. Il regrettait qu'on eut tenté de résister au Dannewerk. « Mais, disait-il à Dotézac, qu'auraient dit Messieurs de Copenhague si on l'avait abandonné sans coup férir? *> Il ajoutait avec ironie : « Dannewerk avait été fortifié dans la prévision des Suédois derrière ses remparts, les Suédois ne sont pas venus. » La reine disait à notre ministre : « L'essentiel est d'assurer l'intégrité territoriale de la monarchie: pour le reste, on s'entendra de façon ou d'autre avec l'Allemagne ». La sœur de la reine, la comtesse de Dessau, lui disait aussi : « J'espère bien que votre Empereur ne déclarera pas la guerre k l'Allemagne. » Le ministre des Affaires étrangères Quaade,s'ii n'eût pas été entraîné par l'opinion, eût été de l'avis du roi, mais le chef du cabinet, l'évêque Monrad et tous ses collègues , étaient résolus à la résistance à outrance : le Jutland occupé, la position de Duppel et d'Als emportée, la Fionie envahie n'abattraient pas leur courage : ils ne subiraient la loi du plus fort que sous les murs de Copenhague. Ils étaient soutenus dans cet entêtement par la conviction que la France, malgré son attitude réservée, finirait un jour par venir à leur aide.

« L'Empereur, disait Monrad à notre ministre.

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ne saurait voir d'un œil indifférent rAllemagne disposer à son gré de cette vieille monarchie, l'alliée séculaire de la France, et régler à sa guise les affaires du Nord; rien ne doit se faire dans le monde sans la volonté de l'Empereur. » Dotézac répondit : « Je ne suis pas autorisé à vous •conseiller ou à vous déconseiller la résistance. Mais je ne puis que vous engager à ne point faire reposer votre politique sur l'assistance éventuelle -de la France. L'Empereur et son gouvernement, vous le savez, ont le ferme désir de maintenir la paix et la conviction que c'est dans un congrès que cette paix et les vrais intérêts du Danemark trouveraient une garantie efficace. Nous vous avons loyalement avertis de l'impossibilité où nous étions, malgré de profondes et sincères sympathies, de vous secourir par les armes. Notre résolution n'a pas varié et je ne saurais vous entretenir dans l'espoir que vous paraissez nourrir. — Oui, cela est vrai, répliqua Monrad, mais les événements changent et avec eux les résolutions. Je ne veux pas pour ma part renoncer à avoir plus tard l'appui de la France. »

Le ministère prit des mesures extrêmes : il anticipa sur les classes en appelant les hommes de 1865, augmenta Vincometax, éleva dans une proportion considérable, sous le nom d'impôts de guerre, les droits des distilleries indigènes et les droits de douane sur les principaux articles de consommation.

Le roi, objet d'une défiance générale, pour effacer par une mesure populaire tant d'actes qui

ne Tétaient pas, consentit à proposer lui-même le remplacement définitif de Meza, jusque-là en expectative, par le général de Gerlach, de la docilité duquel il était sûr. On donna pour instruction à ce général de défendre Duppel jusqu'à la dernière extrémité.

YI

Dans un tel état d'esprit, on reçut une nouvelle proposition de Russell qui, se considérant comme le directeur de l'affaire danoise, ne voulait pas rester inerte après son renoncement à la démonstration navale. Il reprenait son ancien projet de conférence. On l'accueillit avec mauvaise humeur à Copenhague. Monrad dit au ministre anglais : « Le roi est suspect injustement à l'opinion nationale; on le soupçonne de traiter secrètement avec l'Allemagne et on n'est pas éloigné de faire peser les mêmes soupçons sur le cabinet. Accepter une conférence pendant que notre armée est encore intacte, malgré ses pertes, et que le pays réclame avec force la poursuite de la guerre, ce serait donner du crédit à la méfiance, exposer la couronne à des conséquences dont je ne voudrais pas encourir la responsabilité. Nous ne voudrions pas déplaire à l'Angleterre par un refus, mais sous la pression d'une impérieuse nécessité, nous n'aurions pas d'autre choix. Réservez donc vos propositions pour un autre temps ; nous en aurons peut-être besoin plus, tard. En insistant

aujourd'hui, loin de nous être utiles vous nous rendriez un bien mauvais service, en nous faisant aux yeux de l'Europe responsables de la continuation de la guerre. »

Des élections à la Chambre basse du Risgraad «ncouragèrentle ministère (10 mars). Le Sleswig, il est vrai, n'était représenté que par trois députés élus dans l'île d'Als ; mais tous les autres, sans exception, appartenaient au parti national ; Hall et Monrad avaient été élus à l'unanimité.

Russell, pour amener les Danois à sa conférence, entama leur siège diplomatique tandis que les Prussiens ouvraient celui de Duppel, et les deux actions se déroulèrent concurremment. L'assaut de Russell réussit plus vite que celui des militaires. Le Danemark avait à Paris un ministre très intelHgent, de façons charmantes, que la faveur dont il jouissait dans les cercles diplomatiques et à la cour mettait en situation d'être exactement informé, de Moltke. 11 confirma les avertissements de Dotézac sur l'abstention du gouvernement impérial. Désabusé enfin de ce dernier espoir, Monrad accepta la conférence, même sans armistice « pour rechercher les moyens de rétablir la paix dans le nord de l'Europe». — Plus un mot des traités de 1852. — Ce silence permit à la Diète d'accepter l'invitation que l'Empereur lui fit adresser. L'ouverture de la Conférence fut fixée, h Londres, au 12 avril.

Les belligérants, supposant que le premier acte de la Conférence serait d'étabhr un armi-

stice fondé sur le statu quo, déployèrent toute leur vigueur, les uns pour conserver, les autres pour prendre Duppel.

Les Prussiens étaient supérieurs par la qualité des troupes et du matériel, mais leur commandement ne fonctionnait pas bien. Wrangel était en délicatesse avec Roon,qui lui interdisait au nom du roi de s'avancer à fond de train dans le Jutland; avec Bismarck, qui ne lui permettait pas d'établir arbitrairement des impôts sur territoires occupés; avec le prince Frédéric-Charles, cliargé du siège. Pour concilier les conflits quotidiens, le roi ordonna que Wrangel ne prendrait aucune disposition sans en avoir conféré avec le Kronprinz, qu'il envoya à l'armée. Le coup d'essai du jeune mentor ne fut pas encourageant. L'État-major conseillait de Berlin un débarquement dans l'île d'Als. La prise de l'île eût fait tomber les lignes de Duppel et évité les sanglants sacrifices d'un assaut. En face du point choisi pour le débarquement il n'y avait qu'un seul bataillon de troupes, peu sûres puisqu'elles appartenaient au Sleswig, et pour arriver à leur aide de Sonderbourg les renforts danois avaient une longue marche à faire. Une mer relativement calme était nécessaire au succès de l'opération, et une tempête violente éclata pendant la nuit fixée (du P^' au 2 avril) ; on renonça à recommencer et on se consacra exclusivement à la poursuite du siège régulier de Duppel, en train depuis la nuit du 29 au 30 mars, par l'ouverture de la première parallèle.

Les Prussiens bombardèrent Sonderbourg, la vraie place d'armes deDuppel. Des habitants paisibles, des femmes et des enfants furent ensevelis sous les ruines ou massacrés par les obus, et les lazarets remplis de blessés durent être évacués sous la grêle de feu. Au Parlement anglais on protesta contre ce bombardement qui, dit-on, était contraire aux usages adoptés par les nations civilisées. Le ministre anglais à Berlin voulut présenter des observations. Bismarck répondit en faisant publier parlesjournaux la liste « des villes et des villages de pêcheurs de la côte russe que, pendant la guerre de Crimée, la flotte anglaise avait bombardés, pillés et brûlés avec une humanité chrétienne ».

Les travaux de siège n'en furent poussés qu'avec une plus ardente vigueur. Les Danois supportèrent le feu infernal de canons contre lesquels les leurs ne pouvaient lutter, avec un héroïsme comparable à celui des défenseurs de Sébastopol. Leurs travaux de défense ne tardèrent pas à n'être qu'amas informes, et, sauf de quelques postes d'observation, ils durent retirer leurs troupes des retranchements et les blottir dans des trous creusés en terre. En quelques jours plus de 2 200 hommes étaient mis hors de combat. Quand il n'y eut plus que cinq cents pas entre la dernière parallèle et les retranchements, on parla d'assaut. Mais à Berlin on craignit qu'à cette distance les pertes ne fussent trop considérables et l'on décida de construire une troisième

parallèle à deux cents pas en avant de la seconde (14 au 15 avril).

Gerlach, de plus en plus serré de près, avertit le ministre de la Guerre que si l'ennemi s'emparait des retranchements, la retraite serait désastreuse (9 avril). Le ministre lui prescrit « en vue des récentes négociations qu il est de la dernière importance de tenir la position jusqu'au dernier moment, même avec la perspective de pertes considérables » (13 et 14 avril). Le 12, jour fixé pour l'ouverture de la Conférence, Duppel tenait encore. Mais par suite de manœuvres que Uussell seconda, ou du moins ne déjoua pas, et que Bismarck fut accusé d'avoir organisées, sous prétexte que Beust, le plénipotentiaire choisi parla Diète, attardé à Francfort, n'avait point reçu ses instructions, l'ouverture fut reculée jusqu'au 20 avril. Ce jour-là, Duppel avait succombé.

Gerlach supposait qu'on le réduirait par les ravages de l'artillerie : il le fut par un assaut. Dans la journée du 17, des batteries prussiennes très rapprochées des bastions, rouvrent un feu intense qui, pendant la nuit, prend des proportions formidables. Elles lancent plus de 6000 projectiles en vingt-quatre heures ; les colonnes d'attaque passent dans la dernière parallèle, les réserves prennent la position en arrière, et le 18 à 10 heures du matin, l'artillerie prussienne allonge son tir, les colonnes se précipitent. Les troupes danoises, dont le moral est ébranlé, voient leurs six redoutes de gauche emportées.

Leur aile gauche coupée est faite en partie prisonnière. Les retranchements du Nord sont enlevés, à leur tour, malgré une résistance acharnée. A trois heures la position était entre les mains des Prussiens. Sur 16000 hommes engagés, ils comptaient 1 100 tués ou blessés et les Danois au minimum 4 000 hommes tués, blessés ou disparus.

Le prince Frédéric-Charles se hâta d'annoncer la nouvelle à Paris. Napoléon III adressa des félicitations au roi Guillaume qui, ému aux larmes de son premier succès, en exprima une reconnaissance particulière. Il vint en jouir dans le Sleswig, où il fut accueilli par des ovations bruyantes. Il conduisait avec lui Moltke qu'il -voulait laisser à l'armée comme chef de l'étatmajor. Bismarck le rejoignit à Flensbourg. Il y rencontra Wrangel à la table du roi. Le maréchal lui adressa la parole; mais Bismarck qui savait qu'il l'avait fort maltraité dans ses lettres, détourna la tête et ne lui répondit pas.

Du siège de Duppel passerait-on à celui de Fredericia ou s'avancerait-on à fond dans le Jutland? Les Danois supprimèrent la difticulté. Renonçant à de nouveaux sacrifices inutiles pour défendre le continent, en attendant les résultats de la Conférence, ils abandonnèrent Fredericia aux Autrichiens et se concentrèrent dans les îles de Fionie et d'Als.

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