CHAPITRE IV
Chaque année dans l'intervalle des sessions i'Emperear opérait quelque modification à son mécanisme gouvernemental. Celle de cette année consista à prendre à la Banque, où il fut remplacé par Rouland, Adolphe Vuitry, et à le nommer ministre président du Conseil d'Etat (28 septembre 1864), mesure excellente.
L'éducation de Yuitry avait été d'abord scientifique : il entra un des premiers à l'Ecole polytechnique, il fit en même temps son droit et acquit le titre de docteur; toutefois, le penchant scientifique prévalut et il eut toujours le goût des mathématiques pures. Il avait traversé l'administration aux Cultes et aux Finances : c'est au Conseil d'État qu'il déploya toute sa valeur et acquit aussitôt pour ne plus la perdre une autorité prépondérante. La Banque fut pour lui un exil d'où l'on eut raison de le retirer. Il possédait certains dons à un degré tout à fait supérieur. Son esprit d'une acuité et d'une sûreté de vision pénétrantes
et sa conscience d'une rigide inflexibilité de droiture imprimaient une sérénité presque impeccable à ses appréciations sur les événements, même quand il s'y trouvait mêlé. Il s'appliquait à ce qu'aucune considération intéressée ne vînt le troubler : ayant à se prononcer sur l'opportunité d'une conversion de rentes, il donna l'ordre de vendre celles qu'il possédait. 11 entrait dans une question comme un rayon de lumière dans un paysage, l'illuminant jusque dans ses plus profonds replis; quand il l'avait explorée, aucun aspect ne lui avait échappé, tous lui étaient présents à la fois, et il les exposait en une langue qui ne se laissait pas même admirer tant elle s'identifiait avec les faits qu'il montrait dans leur vivante réalité. Sa lucidité précise, forte de logique n'avait pas cependant de sécheresse, tant elle était assaisonnée de finesse et rendue séduisante par l'agrément d'une diction naturelle toute de source. Les hommes n'étaient pas plus fermés à son observation que les affaires; il démêlait leurs caractères véritables, sans se laisser surprendre aux apparences brillantes, ni détourner par la modestie des quahtés silencieuses. Et comme il en est peu en qui l'on ne découvre quelque côté estimable, il se montrait également doux et bienveillant envers les personnages ks plus dissemblables : aussi, partout où il passa, il inspira de vives sympathies.
Dans la vie publique trop de clairvoyance souvent paralyse : voir les choses telles qu'elles sont sans illusion et sans entraînement, rend bien dif-
fîcile de se passionner pour aucune d'elles : on les explore, on les discute, on les juge, on les supporte, on ne s'y livre pas; une sagesse philosophique aussi placide que celle de Vuitry dispose peu à l'action. Il en était encore éloigné par son caractère auquel manquaient les muscles endurcis. Les lourdes responsabilités lui déplaisaient, bien qu'il ne les refusât pas quand on les lui imposait. La lutte ne l'attirait pas et il eût mieux aimé être un de ces sénateurs des anciennes républiques, rendant, de leur chaise curule, des décisions reçues comme des oracles, que le champion oratoire d'un gouvernement devant une Chambre. Tout cela se lisait dans son beau visage, éclairé d'intelligence, grave, réfléchi, sur lequel la bonté était, du moins en public, tempérée par une réserve presque timide. Il fut certainement heureux d'être président du Conseil d'État; je doute qu'il l'ait été autant de devenir ministre.
La nomination de Vuitry fut suivie d'une modification sans importance dans la constitution du Conseil d'État. Deux de ses vice-présidents, Chaix d'Est-Ange et Forcade, furent chargés de présider une section, le premier celle des beauxarts, le second celle de législation, cumul qui existait déjà pour le président de la section de législation, Parieu, également vice-président (7 octobre 1864).
De Saint-Cloud, l'Empereur et l'Impératrice allèrent à Nice rendre une visite de politesse à l'Empereur et à l'Impératrice de Russie, venus là
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pour la santé de leur fils*. Ensuite ils s'établirent à Compiègne. L'Empereur y travailla avec ardeur à donner la dernière main à la Vie deCésar ; il consacrait parfois cinq heures par jour à corriger les épreuves avec Maury.
Parmi les invités fut le prince Napoléon. L'Empereur, incapable d'un long ressentiment, l'avait admis en grâce, il ne se contenta pas d'amnistier le passé, il voulut lui rendre une situation influente : il accrut les attributions du Conseil privé, il en fît un conseil supérieur de gouvernement chargé de préparer les projets de loi ou les sénatus- consultes ayant un grand intérêt politique, et il en nomma le Prince vice-président. Le jour où le décret, signé le 24 novembre 1864, fut publié au Journal offîdel du 3 janvier 1865, Je maréchal Vaillant, interprète de la pensée de la majorité de l'entourage impérial écrit, sur son carnet : « J'ai grande confiance dans la sagesse de Sa Majesté et cependant... y>
Persigny, dans ses Mémoires, gémit plus véhémentement contre cette incapacité de l'Empereur à savoir punir : « Quand on l'approche de près, quand on le voit dans son intimité aussi simple, aussi modeste dans la plus éclatante fortune que le dernier de ses sujets, quand on se trouve (levant cet homme de bien aux manières distinii;uées, sans l'ombre de prétentions, d'orgueil personnel ou de vanité, quand on entend cette raison noble, élevée, appliquer à tous les ob-