‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 77 sur 175 · Séance du 17 mars 186o · texte numérisé non relu

Séance du 17 mars 186o

promet le retour de nos troupes répond sous ce rapport à la politique que nous avons conseillée. » Jules Favre prononça à peine quelques mots; il avait été convenu que l'on ne gênerait pas Thiers dans l'attaque qu'il préparait contre la politique italienne de l'Empereur.

Le discours de Thiers tient de la conférence et du discours politique. Le discours politique peut se résumer ainsi : la guerre de 1859 avait été une faute lourde, car elle était inutile et elle avait produit l'Unité de l'Italie; cette Unité était contraire aux intérêts de l'Italie disposée par sa constitution géographique et sa tradition à être une fédération, et plus encore aux nôtres : « Aujourd'hui que l'Italie a besoin de nous, qu'elle ne peut exister sans nous, oh oui! elle nous sera fidèle; mais sa fidélité aura tout juste la durée de sa faiblesse. Les États nouveaux qu'on crée, on ne les crée pas pour qu'ils soient éternellement dépendants. Aussi a-t-on soin de n'en pas créer, car il est inique de les vouloir dépendants, et c'est une duperie de les mettre au monde pour qu'ils deviennent vos ennemis. [Très bien! très bien!) Je cherche l'exemple d'une puissance s'appliquant à élever sur sa frontière, à ses portes mêmes, une puissance presque égale à la sienne, et avec laquelle il faudra tôt ou tard ou lutter ou compter; je le cherche, et je ne le trouve pas. Je trouve même, partout dans l'histoire, des exemples contraires. L'Unité de l'Italie est périlleuse en cela qu'elle est destinée à être la mère de l'Unité allemande. Le jour

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OÙ la Prusse réunirait dans ses mains 40 millions d'Allemands, et qu'au port de Dantzig qu'elle a déjà, au port de Kiel qu'elle va créer, elle joindrait les ports de Hambourg et de Brème, ce jour-là, très vraisemblablement appuyée sur l'Angleterre, elle fera courir à la France les plus grands dangers que la France ait courus dans son histoire. Nous ne faisons pas une chose bonne pour la France en élevant d'un côté une nation de 26 millions d'hommes, qui probablement un jour donnera la main à une autre nation de 40 millions d hommes, formée d'un autre côté par delà les bords du Rhin, pour laquelle elle aura été un exemple, un argument, peut-être un secours. »

L'Unité italienne avait encore, selon l'orateur, deux conséquences néfastes : elle entraînait la prise de Venise à l'Autriche, et de Rome à la Papauté. Laisser prendre Venise à l'Autriche c'était fausser toute notre politique : « Quelle est, dans l'état de l'Europe, la puissance qui pourrait être le plus utile à notre politique? C'est évidemment l'Autriche, la sage Autriche, qui ne manquerait pas de nous aider à résister à l'ambition delà Prusse. C'est elle encore qui, si la question d'Orient venait à se réveiller, pourrait nous être la plus secourable, car c'est elle qui sur ce sujet pense mieux que toutes les autres; c'est elle qui, malgré les appâts grossiers qu'on lui a souvent présentés, a toujours préféré le statu qao de l'Orient à tous les avantages qu'on essayait de lui offrir. Il y a trente ans, lorsque *

LES QUESTIONS EXTERIEURES DANS L'ADRESSE, bol

l'Autriche appartenait au gouvernement absolu, toute communauté d'efTorts avec elle eût été impossible; mais aujourd'hui, sans blesser votre susceptibilité, Messieurs, qui quelquefois est un peu vive [On sourit), vous me permettrez de vous dire que le gouvernement de l'Autriche est bien aussi libéral que le nôtre. [Oh l oh! chuchotements et rires.) — Prendre Rome au Pape, ce serait bien plus grave. Je pourrais vous dire que le culte catholique, après tout, est le vieux culte de notre patrie; que ce culte a béni les drapeaux de Clovis, les drapeaux de Turenne et de Condé, les drapeaux de Napoléon; je pourrais vous dire qu'il a inspiré les plus sublimes œuvres du génie n3,iiona\ y Poli/eucte, .4^/««/2e, les oraisons funèbres de Bossuet, ces monuments immortels de l'éloquence humaine; je pourrais vous dire tout cela, mais non, Messieurs, je ne vous le dirai pas, car il y a quelque chose de plus respectable que le nombre, que le génie, que lagloire, c'est le droit. (Très bien! très bien!) Si vous mettiez en péril l'existence du chef de la religion catholique, vous porteriez atteinte au droit des catholiques, à la liberté de conscience attachée à Tindépendance de leur chef. Vous n'avez pas le droit de désoler 36 millions de catholiques. (Mouvement général.) — On prétend que l'Église estcontraire à nos principes. Je regarde l'Encyclique comme très regrettable. Les principes professés dans l'Encyclique ne sont pas les miens ; mais allons à la réahté. Quel est le pays oi^i les théories de l'Encyclique devraient avoir leplus d'influence et trouver

leur plus complète exécution? Assurément, c'est à Rome. Eli bien? l'article qui m'a le plus chagriné dans l'Encyclique, c'est celui qui est relatif à la liberté des cultes. Or, Messieurs, à Rome il y a une synagogue publiquement desservie et fréquentée; il y a un temple protestant publiquement desservi et fréquenté. J'ai donc le droit de dire que dans l'Encyclique il y a plus de querelles de mots que de querelles de choses; qu'elle passera comme un de ces incidents malheureux qui servent de prétexte à des ennemis, mais qui ne présentent, au fond, aucune réalité dangereuse. (Approbation sur un grand nombre de to2(?5. y) Laissons de côté ce triste incident, allons au fond des choses. Est-il vrai (et moi je serais grandement sensible à ce reproche s'il était fondé) , est-il vrai que la religion catholique soit une entrave pourl'esprit humain ; qu'elle gêne, en un mot, la pensée humaine? Jetons un regard sur la marche de l'esprit humain dans les trois derniers siècles. Quel est le plus grand, le plus hardi, et en même temps le plus solide penseur des temps modernes? C'est un Français, c'est l'immortel Descartes; c'est lui qui, j'ose le dire, a été le hbérateur de la pensée humaine ; c'est lui qui en philosophie, en posant ce grand principe du doute (non pas du doute pour aboutir au doute, car le doute est le naufrage de la raison humaine (Très bien! très bienl)^ mais le principe du doute l>our arriver à la certitude) ; c'est lui qui, partant du doute pour arriver à la certitude, dans cette œuvre immortelle, l'une des plus glorieuses de la

nature humaine, le Discours sur la méthode, c'est lui qui a affranchi l'esprit humain. Eh bien ! tout ce que l'on sait de Descartes prouve qu'il était resté catholique sincère et fervent. [C'est vrai! — Très hïenl) Est-ce que le catholicisme a empêché Bossuet d'être l'un des plus vastes penseurs, Pascal, l'un des plus intrépides et même des plus téméraires? Le catholicisme n'empêche de penser que ceux qui n'étaient pas faits pour penser. {J'rès hïenl très Inenl rires dapprohatmn.) Mais après tout, je le sais bien, on ne veut pas détruire l'Eglise catholique, on ne la détruira pas, mais voici ce qu'on fera : une révolution religieuse. Quand le Pape sera descendu du trône, il ne sera plus libre. Aucune nation n'acceptera l'autorité romaine devenue dépendante, ou seulement soupçonnée de l'être; l'unité du gouvernement sera brisée; les débris de cette autorité se transporteront pour l'Espagne à Tolède, pour la France à Paris, pour l'Autriche à Prague, à Gran, peut-être à Vienne'. On arriverait aux Églises nationales, la plus détestable des solutions pour les amis de la liberté. »

L'orateur ne croyait pas qu'on pût éviter cette dissolution de l'unité catholique par la pratique de l'Église libre dans l'État Hbre : a Je suis loin de vouloir tourner en ridicule cette maxime de l'Église libre dans l'État libre, et si l'on veut dire qu'il faut chercher à rendre toujours plus

1. Nous voyons, aa contraire, depuis que le Pape esl descendu de son trône et qu'il est captif, une concentration plus grande s'opérer autour de lui.

faciles les rapports de l'Église et de l'État en les rendant plus rares, qu'il faut s'appliquer à résoudre le plus souvent les difficultés naissant de ces rapports par une liberté plus grande, j'en suis tout à fait d'avis. Mais si vous prétendez que par l'Église libre dans l'État libre on puisse arriver à faire cesser tous rapports entre l'Église et l'État, ah! je cesse d'en être. Est-ce que vous croyez qu'un Gouvernement, si libéral qu'il soit; est-ce que vous croyez qu'un Gouvernement monarchique, qu'il appartienne à telle ou telle dynastie; qu'un gouvernement républicain, qu'il soit placé sous telle influence, souffrira que 36 millions de catholiques nomment eux-mêmes leurs prélats et leurs curés, ou les reçoivent d'un prêtre étranger? Est-ce que vous croyez qu'il souffrira qu'on forme dans l'État un budget de 60 à 70 millions, sans examiner ce que pourront devenir certaines parties de ce budget? Est-ce que vous croyez qu'il souffrira que tous les dimanches, dans 38 000 églises, on puisse dire tout ce qu'on voudra sans s'en inquiéter? Ah ! me répondra-t-on, mais il y a des lois de l'État, qui seront applicables à un prêtre auteur d'un délit en chaire, comme à tout autre citoyen. C'est-à-dire que la cérémonie du dimanche se passera de la manière suivante : chaque dimanche, dans toutes les églises de France, M. le maire sera au banc d'œuvre; il aura devant lui M. le Curé en chaire, et, sous la chaire, il y aura un commissaire de police qui prendra des notes... [Rires et rumeurs.) Ce spec-

tacle esl-il possible? J'ajouterai que la tendance du parti libéral n'est pas, en Europe, conforme à la maxime que j'examine. Partout les libéraux, reconnaissant la puissance del'Eglise catholique, veulenl la maintenir sous l'empire des lois de l'État. »

Enrésumé, selon l'orateur, <( l'Empereur n'aurait pas dû faire l'expédition d'Italie et la laisser à son sort, nullement aussi malheureux qu'on l'a dit. Ayant commis la faute de l'entreprendre, il aurait dû s'en tenir à la paix de Villafranca et dire résolument : « Vous n'aurez pas « Rome, vous n'aurez pas Venise, car Rome, il (( faudrait l'arracher au catholicisme, et Venise, « il faudrait l'arrachera l'Autriche. Vous n'aurez (( donc pas Rome, vous n'aurez pas Venise ! » [Très bien!) \\ n'avait pas à sauvegarder Venise, il suffisait de laisser l'Autriche tranquille ; mais il fallait rester à Rome, non indéfiniment, mais aussi longtemps que cette situation révolutionnaire durera et sera menaçante pour le Pape. »

A cette permanence sinon indéfinie à Rome, il y avait une objection grave pour un pays de suffrage universel et de souveraineté nationale, le droit des Romains : « Les Romains, comme tous les peuples, ont le droit de modifier leur gouvernement, même de le changer, autant qu'il le faudra pour arrivera un état qui leur convienne. Ce droit je le reconnais àRome, car jel'ai toujours reconnu en France, mais voici ce que je leur conteste, c'est le droit de changer de Souverain territorial. Si les Radois ou les Saxons voulaient se

donner à la Prusse, y consentiriez-vous? Non, vous n'y consentiriez pas. La question est là : oui, il yaledroitdesRomains, que j'admets ;maisilya, en présence de ce droit des Romains, les droits de l'Europe ; il y a le droit de la chrétienté, qui a fait de Rome sa capitale, qui a donné aux Romains l'indépendance et la richesse ; il y a enfin le droit de la France. La France a versé son sang pour les Italiens; elle a versé le sang de 50 000 hommes, elle a perdu 500 millions, et elle n'aurait pas le droit de dire aux Romains qu'elle a affranchis : « Vous exigez de moi que <( je m'expose à une collision religieuse, que «j'éloigne à jamais démolies catholiques, que je «bouleverse en un mot toute ma politique, non I « je ne le puis, je ne le ferai pas ! »

D'où il résultait logiquement que les Romains, sans le consentement de qui que ce soit, eussent pu imposer une Constitution à leurPape, le chasser s'il s'y refusait, se constituer en République ; mais non s'unir à l'Ualie, sans le consentement de l'Europe. Des applaudissements presque unanimes interrompirent à chaque instant ce discours.

J'étais inscrit après Thiers. Au début de la séance, Rouher m'aborde et dit : « Je sais que vous désirez répondre à Thiers ; Morny le désirait aussi, je vous laisserai la parole. » Pendant l'interruption qui suivit la première partie du

discours, je le rencontre : <( Quelle belle réponse à faire! » me dit-il d'un ton où perçait le regret d'en être empêché. Revenu à ma place, je lui écris : « Je vous cède mon tour; puisqu'il y a un succès à prendre, prenez-le. » Il ne me répond rien. Là-dessus croyant l'accord conclu, je me mets à écouter en amateur, sans prendre une note, ni préparer aucun plan. Le succès de Thiers allait grandissant jusqu'à une véritable explosion d'enthousiasme d'une partie del'assemblée, non contredite par l'autre. Répondre immédiatement devenait périlleux. La séance de nouveau suspendue, je m'approche de Rouher : « Nous allons vous entendre. — Non, réponditil, je vous laisse votre tour. » Et il s'éclipse avant que j'aie pu riposter un mot. D'autre part, d'Andelarre, Rrame, Chambrun m'entourent, me pressent de m'abstenir : « Il estimpossible de répliquer; Rouher vous tend un piège, il veut vous couler ; il veut gagner vingt-quatre heures pour se préparer, ne jouez pas son jeu. — Je suis obligé de parler, répondis-je, et j'en suis désolé parce que je ne suis pas prêt; mais je suis engagé et, quoi qu'il m'arrive, je ne reculerai pas. » J'étais encore à me débattre contre ces instances lorsque Schneider dit : « La séance est reprise : M. Emile Ollivier a la parole. »

Il n'y avait pas à reculer. Devant une assemblée frémissante d'admiration et presque de fanatisme, je dus essayer de répondre à Thiers. J'ai rarement passé en de telles angoisses oratoires pendant les quelques minutes qui me

furent nécessaires pour me mettre en selle. Heureusement que j'avais profondément réfléchi à la matière. Je m'allachai d'abord à calmer les rancunes catholiques qu'on venait d'enflammer, et que je sentais irritées de l'aide que je paraissais apporter à Rouher ; « Quand on a pratiqué quelque temps les choses humaines ; quand on connaît les douleurs, les soufl^rances, les amertumes qu'amènent toujours après elles les années devenues plus nombreuses, on n'est pas enclin avenir troubler, quels que soient son nom, sa forme, un sentiment sans l'assistance duquel tant d'êtres humains ne pourraient pas traverser les épreuves pesantes de la vie! [Très bien! très bien!) Aussi je ne veux, pas plus que l'honorable M. Thiers, essayer d'une manière même indirecte une attaque contre l'Église. Le débat n'est pas là. — La nécessité du pouvoir temporel n'est ni un article de foi, ni un point de dogme ; c'est une opinion libre, abandonnée à la discussion, selon la maxime de l'Eglise : a In dubiis iibertas ! D'dns <( les questions douteuses la liberté! » Conséquemment, vous tous qui entendrez ma parole sur ce difficile sujet, quefle qu'elle soit, ne la considérez pas comme une agression contre votre foi : elle n'est que l'exercice de la liberté accordée par l'Église. In dubiis libertasl je discute librement une question libre. » [Très bien! très bien!) Je n'avais pas voté la guerre de 1859; je n'avais pas poussé à une Unité monarchique dont les dangers m'avaient frappé autant que Thiers, et c'est la fédération républicaine que

LES QUESTIONS EXTÉRIEURES DANS L'ADRESSE. "Sol^

j'eusse voulu pour Tltalie. Mais celte Unité consommée ou du moins parvenue à ce degré où l'on ne pouvait plus la défaire, il ne me paraissait ni patriotique ni prévoyant de récriminer contre un événement irrévocable et de menacer l'Italie après lui avoir donné assez de forces pour nous contraindre à une guerre contre elle, si nous voulions réaliser nos menaces. Je crus donc sage de n'effaroucher l'Italie par aucun propos amer et, au contraire, dans des termes sympathiques, j'expliquai la nécessité d'indépendance qui avait amené les Italiens, sous peine de ne pas être, à se ranger sous l'épée de Victor-Emmanuel: u Je ne pouvais contenir mon étonnement lorsque j'entendais l'honorable M. Thiers nous dire : Mais qu'y a-t-il de commun entre les différentes provinces italiennes? Qu'y a-t-il de commun entre Naples assise au bord de la mer et Florence couchée au pied des Apennins, et Venise étendue le long de ses lagunes? Leurs peintres n'ont-ils pas un génie opposé? n'obéissent-ils pas à une inspiration différente? le ciel, le génie, tout ne les sépare-t-il pas? Comment leur réunion dans une Unité ne serait-elle pas factice? » « Ce qu'il y a de commun, c'est la haine pour l'étranger. Cette haine que tout enfant qui ouvre les yeux en Italie apprend dans les yeux de sa mère; qui plus tard se fortifie par la lecture de Dante, de Pétrarque, de Machiavel. Ce qu'il y a de commun entre les Italiens, c'est le désespoir de la patrie divisée, foulée sans pitié par l'oppresseur étranger. Ce qu'il y a de commun entre les

Italiens, c'est la similitude des joies et des douleurs; c'est la tristesse dans tous les cœurs à l'anniversaire de Novare; la joie sur tous les visages à l'anniversaire de Magenta, de Solferino et de San Martino. Ce qu'il y a de commun entre les Italiens, c'est l'horreur des misères d'hier à côté des souvenirs du passé glorieux et des espérances de l'avenir. Voilà ce qui, malgré les ditîérences de municipalités, de dialectes, de législations, de gouvernements, a réuni tous les Italiens dans un même sentiment et les a jetés dans une même action. (Très bienï très bïenl) »

J'expliquai ensuite la Convention du 15 septembre et je démontrai que, sauf en ce qui concerne le transfert de la capitale, dont je ne parlais pas, elle était conforme aux principes du véritable droit, non à celui du traité de Westphalie ou de tout autre, mais à celui de la Révolution française.

J'arrivai enfin à la préoccupation qui dominait les esprits : La Convention sauvera-t-elle le pouvoir temporel ou le perdra-t-elle? L'attention devint intense : « Je n'en sais rien », répondis-je. (( Interruption prolongée », dit le compte rendu officiel. — Ces mots expriment insuffisammentles interpellations, les clameurs qui m'assaillirent : <( Vous devriez le savoir; pourquoi, si vous ne le savez pas, défendez-vous la Convention? etc. Je m'étais attendu à cette explosion, et je repris imperturbablement : « Je n'en sais rien... (Nout)elle interruption.) Cela dépendra de la bonne ou delà mauvaise conduite du gouvernement du

Pape. [Rumeurs confuses.) Je demanderai encore la preuve de mon opinion au discours de l'honorable M. Thiers. Jl a dit que s'il contestait le droit des Romains à l'indépendance, du moins leur reconnaissait-il le droit qui appartient à tout peuple d'être bien gouverné. Mais que signilie cette formule : être bien gouverné? M. Thiers lui-même me l'apprendra encore. 11 l'a dit dans un discours mémorable, prononcé l'an dernier devant vous : être bien gouverné, c'est avoir les libertés nécessaires, liberté de la presse, liberté des élections, liberté parlementaire, etc. Pourquoi M. Thiers a-t-il appelé ces libertés « libertés né- (( ceè.y«z>e5 »? Est-ce simplement pour donner plus de force à son attaque contre le gouvernement? Non. Il les a nommées ainsi, d'un nom qui leur restera, parce qu'il pense qu'en effet, au XIX'' siècle, en Europe, aucun gouvernement civilisé ne peut exister dignement sans ces libertés. Or, les libertés nécessaires existent-elles à Rome? Je ne répondrai pas, j'interrogerai le témoignage d'un des catholiques les plus illustres et les plus purs, le Père Lacordaire, l'éloquent prédicateur, l'éminent écrivain : a Le gouvernement « du Pape, et c'est son infirmité, est un gouver- « nement d'ancien régime », c'est-à-dire, Messieurs, un gouvernement qui n'accorde pas les libertés nécessaires. — La conséquence va de soi. Les destinées de la Papauté ne sont ni dans les mains de la France, ni dans les mains de l'Italie; elles sont dans ses propres mains. [Sur plusieurs bancs : Très bien !)

(( Si le Pape se conduit selon les règles imposées à tous les gouvernements civilisés au xi^"* siècle ; s'il donne à son peuple les satisfactions qu'il a droit d'exiger; s'il lui concède les libertés nécessaires, le pouvoir temporel pourra durer. Mais s'il s'obstine à une résistance qui se prolonge depuis déjà plus de dix-sept ans; s'il se refuse aux conseils des libéraux comme M. Thiers,. et des catholiques comme M. de Montalembert; si, au lieu d'accueillir les prières de ses enfants pieux et dévoués, il leur répond par des actes comme l'Encyclique, qui déconcertent toutes les espérances et troublent toutes les consciences, dans ce cas le résultat de la Convention du 15 septembre sera tôt ou tard la chute du pouvoir temporel. [Mouvements divers.) — J'ai entendu Thonorable M. Thiers, et j'en ai été étonné de la part d'un esprit doué d'une telle sagacité politique, dire que l'Encyclique était un acte regrettable. La cour de Rome, Messieurs, se compose d'hommes éminents, d'esprits prudents et perspicaces qui pèsent leurs actes. Le siège de saint Pierre est occupé par un des pontifes les plus vénérables qui aient jamais porté la tiare, et il ne fait pas des actes qu'on puisse qualifier de regrettables. L'Encyclique n'est pas un acte regrettable, c'est un acte de nécessité. {Interruption.) Voici pourquoi. Le gouvernement temporel du Saint-Siège est un gouvernement théocratique et absolu. Tant qu'il a été entouré, dans l'Europe entière, de gouvernements qui avaient le même caractère

que lui, il leur a été préférable parce qu'il était à la fois plus humain et plus progressif. Le jour, au contraire, où autour de lui les gouvernements absolus ont été remplacés par des gouvernements constitutionnels et libres, le gouvernement temporel du Saint-Père, qui étaitle premier en civilisation, est devenu le dernier; et alors pour lui a surgi cette nécessité inévitable, ou bien de changer son propre système pour se conformer aux nouveaux principes en vigueur autour de lui, ou bien de condamner, d'anathématiser, et, s'il pouvait, de détruire les systèmes nouveaux dont l'application était la condamnation du sien. [Plusieurs membres : C'est vrai!) — De là, Messieurs (car à Rome on ne fait rien légèrement); de là cette nécessité pour tous les papes qui se sont succédé depuis la Révolution française, pour Pie VI, pour Pie VU, pour Grégoire XVÏ, pour Pie IX, de faire chacun une Encyclique dans laquelle, reprenant exactement la doctrine des prédécesseurs, il condamne la civilisation moderne, les idées de la Révolution, les principes nouveaux. Il faut que le souverain de Rome soit amené, par les exigences de ses sujets ou par tout autre événement, à avoir besoin de la liberté. Alors, soyez-en certains, les Encycliques changeront de ton\ On y retrouvera le langage du Père Lacordaire et de M. de Montalembert, non celui de M. Veuillot. Elles deviendront des affirmations de la liberté. Alors

1. Les Encycliques de Léon XIII prouvent la justesse de cette prédiction.

il ne sera pas au monde un esprit libéral, quelles que soient sa foi, sa nature, sa communion religieuse, qui ne soit disposé à devenir, selon le conseil de M. Thiers, un défenseur du pontife auguste et désarmé, qui représentera alors véritablement pour la conscience humaine la liberté dans sa plus haute et sa plus sainte expression*. » (Très bien! très bien!)

Deux jours après Houher répondit à son tour en se donnant le tort de prendre à partie Thiers et de lui reprocher les opinions rétrogrades qu'il avait professées autrefois sur les chemins de fer et les tarifs douaniers; enfin de critiquer sa conduite en 1840. Cela ne se rattachait guère à la question romaine. 11 est vrai que Thiers parlait si souvent, et à propos de tout, de lui, de son passé, de son expérience, qu'il donnait la tentation de lui infliger une leçon. Il n'en est pas moins contraire aux règles de la liberté parlementaire de discuter la personne et le passé d'un orateur à l'occasion des idées qu'il exprime sur les affaires courantes. C'est de l'histoire, et les Assemblées ne sont pas des aréopages historiques, heureusement pour l'histoire. Le passé d'un député est une question à débattre entre lui et ses électeurs. A la Cliambre, Thiers n'était pas l'ancien député de 1830, l'ancien ministre de 1840; il était le député de la première circonscription de la Seine. A la Chambre des communes on ne l'eût pas désigné autrement. Pas plus Rouher

1. En ce qui me concerne j'ai tenu cette promesse. Voir ma brochure : Le Pape est-il libre à Rome?

LES QUESTIONS EXTÉRIEURES DANS L'ADRESSE. 3r>

qu'aucun de ses collègues n'avait à lui demander compte de ce qu'il avait fait autrefois.

Sauf cette réserve, le discours de Rouher fut un exposé ample, solide, une réfutation éloquente de la plupart des accusations de Thiers. Il expliqua la nécessité de la guerre et de la paix de Yillafranca : « En présence du Piémont envahi celui qui porte le nom du vainqueur de Rivoli, d'Arcole, de Marengo, pouvait-il ne pas voler au secours de son allié? Pouvait-il ne pas s'arrêter quand il vit les intérêts de la France engagés d'une manière disproportionnée avec le but qu'il poursuivait en Italie? Après la paix il avait voulu la fédération. L'Italie avait préféré l'Unité: pouvionsnous tourner nos armes contre le Piémont? L'Empereur dut donc accepter l'Unité qu'il n'avait pas voulue. Cette Unité aura-t-elle les dangers que prévoit M. Thiers? Pour ma part, j'aime mieux une nation voisine de 23 millions d'hommes que ces Impériaux partant de Vienne et arrivant jusqu'à notre frontière des Alpes. Je n'ai pas la prétention de pénétrer l'avenir et de savoir si à un jour donné l'Italie ne tournera pas ses armes contre la France : je ne recherche pas si nous avons ainsi compromis je ne sais quelle question d'Unité allemande ; mais ce dont je suis convaincu, c'est que ce n'est pas en redoutant rUnion allemande qu'on l'empêchera de se réaliser. C'est plutôt en examinant cette question avec calme et dignité, et en ne cherchant pas par des moyens indirects à enrayer ce mouvement des peuples. Ce que je sais, c'est que l'Italie

^st pour nous une alliée sincère ; c'est qu'elle nous doit tout, qu'elle en a le sentiment, et que pendant 'de longues années, elle ne saurait agir contre nous. » (Très bien! très bien !) Ces dernières paroles étaient maladroites, car le moyen d'obtenir la reconnaissance n'est pas de rappeler sans cesse qu'elle vous est due.

Le ministre défendit ensuite les clauses de la Convention: «Vous dites que le Pape ne pourra pas se constituer une armée; le fait vous a déjà répondu, puisqu'il en a une de dix mille hommes. » Il fut vraiment irréfutable lorsqu'il démontra l'impossibilité de l'occupation indéfinie que Thiers avait préférée à la Convention : « Quoi ! vous posez le principe de la servitude indéfinie, dans les siècles futurs, d'un peuple quelconque? Et vous ne voyez pas que vous porterez ainsi l'atteinte la plus grave à cette catholicité que vous voulez défendre? Maintenir indéfiniment nos troupes à Rome, c'est avouer indéfiniment l'impuissance du pouvoir temporel. » S'il eût été plus instruit il se fût appuyé de l'autorité de Bossuet enseignant que: « tout gouvernement qui ne peut se suffire par ses propres forces doit être considéré comme inexistant ».

Rouher, le passé de l'Empire et sa Convention défendus, ne refusa aucune satisfaction aux exigences catholiques. Il les multiplia: plaçant l'indépendance du Saint-Siège dans la possession de son territoire, il garantit l'exécution loyale de la Convention: « Non, les Italiens ne déchireront. pas la Convention qu'ils ont signée avec nous

parce que nous la leur ferons respecter s'ils ï ouèlïent. [Très hïenl très bien!) La Convention constitue deux existences distinctes, deux autonomies, deux souverainetés; ces deux souverainetés doivent coexister en face l'une de l'autre; l'une n'a pas le droit d'absorber l'autre. [Très bien! très bien!) Je reconnais aux Romains un droit de souveraineté; mais ce droit de souveraineté est intérieur, et n'autorise pas plus les Romains à s'annexer au Piémont que telle autre partie du territoire européen à s'annexer à une puissance voisine ; je ne reconnais pas aux Romains^ sans l'intervention de F Europe, le droit de s'annexer à T Italie, pas plus que je ne reconnais aux Badois et aux Saxons le droit de s'annexer à la Prusse. » [Très bien! très bien!) Il concédait donc, pour plaire aux catholiques, la négation fondamentale du principe des nationalités, car le subordonner à l'autorisation de l'Europe, c'est le détruire. Par un procédé d'avocat, pour fortifier sa concession, il retendait même à l'Allemagne, oubliant qu'il venait de dire qu'on n'empêcherait pas TUnité allemande en la redoutant, oubliant surtout qu'un politique ne doit jamais s'engager en vue d'éventualités lointaines, non encore ouvertes. Il compléta ses condescendances par la condamnation formelle de Rome capitale: « Si l'Italie veut devenir une grande et forte nation ; si elle ne veut pas jeter dans son existence les éléments les plus précaires , les incertitudes les plus gran des , qu'elle ne songe pas à Rome; si elle ne veut pas faire pénétrer en elle des éléments de dissolution

et de mort, qu'elle ne pense pas à Rome; si elle ne veut pas être encore le théâtre des grands chocs et des conflits redoutahles, qu'elle ne pense pas à Rome. Ge n'est pas une menace, non ; c'est l'avertissement de l'amitié et de la sympathie. » Les catholiques auraient dû être satisfaits ; mais il leur fallait une protestation contre le Gouvernement, qui fût aussi un blâme de la guerre d'Italie. Buffet insista en leur nom atin que dans l'Adresse, au lieu des mots: Maintien de r indépendance du Saint-Siège, on dit : maintien de la souveraineté territoriale du Saint-Siège, condition de son indépendance. Il ne réussit pas à se faire écouter. Néanmoins l'amendement réunit 83 voix contre 166, ce qui était beaucoup \

Le parti démocratique, malgré le caractère hostile du discours de Thiers, éprouva quelque mécontentement que ses orateurs eussent gardé le silence, me réservant l'honneur de défendre une cause qui leur était chère. Le parti catholique et conservateur proclama le discours de Thiers un des plus sublimes monuments de l'éloquence humaine. Il y eut cependant quelques protestations discrètes et intimes en notre faveur, de la part de quelques amis de Thiers. L'un d'eux, Mérimée, écrivait à Cousin: « Les compliments de l'Empereur François-Joseph et du grand-duc de Bade l'ont rendu fou et il nous propose sérieu- -sement de nous allier à l'Autriche. Le bout de

i. 15 avril 1865.

l'oreille plébéienne se montre un peu trop. » — (( ...Que pensez-vous de cette façon de grouper, non plus les chiffres, mais les événements historiques avec un sans-gêne admirable, comme un homme pour qui le Dictionnaire de Douillet est le chef-d'œuvre de la science? Il prend soin de vous dire: <( J'ai tout étudié. A Venise, il y a « un art coloré; Dante était natif de Florence, (( Yico de Naples; par conséquent, il ne peut y '( avoir d'unité en Italie! On a bâti Saint-Pierre <( de Rome qu'il met en parallèle avec le Par- « thénon 1 avec l'argent de la catholicité; donc « les Romains sont obligés de garder leur mau- « vais gouvernement, outre que les visites des a étrangers leur rapportent beaucoup. » En résumé, je compare ce discours à un tambour: sonore et creux. Je le crois d'ailleurs parfaitement inoffensif, et c'en est le beau côté. E. Ollivier a très bien répondu et très habilement sur plusieurs points, avec tact et bon goût, sans aucune de ces insolences que se permet notre ami. Enfin, il me semble qu'OUivier grandit tous les jours et que notre ami se rapetisse'. »

L'opposition de gauche se plaignit, par l'organe de Jules Favre, que les sympathies de la

1. Cannes 15 avril 1865. Lettre inédite de Mérimée à Cousin communiquée par M. Ciiambon.

France en faveur du Danemark eussent été aussi stériles que celles en faveur de la Pologne. 11 aurait fallu aller se battre pour l'un comme pour l'autre : « La France ne pouvait pas rester indifférente à la violation des traités de 1852; il était indispensable qu'elle intervînt pour empêcher ce qui devait être une œuvre de force et de dévastation. La neutralité lui était interdite, car aucune querelle ne doit lui être indifférente; elle doit les surveiller toutes ; elle doit se mêler de toutes «elles où l'idée de justice se rattache à ses intérêts plus ou moins éloignés. Eh bien! telle était précisément notre situation au Danemark; maintenant la question n'est pas résolue après la victoire de la Prusse et de l'Autriche. La Confédération germanique prétend imposer sa volonté; mais lal^russe résiste, et quelle est l'attitude de la France? Est-ce qu'elle peut voir avec indifférence les événements qui s'accomplissent? Est-ce qu'elle joue un rôle digne d'elle, digne de son passé, conforme à la prévoyance qui doit garantir son avenir, que dis-je? conforme à la pensée de cette grande Assemblée, si elle attend mélancoliquement que le droit soit étouffé, pour avoir à reconnaître le fait accompli et à saluer le vainqueur? 11 est nécessaire que le Gouvernement | ait une allure décidée qui jusqu'ici lui a man- " que. »

Ainsi l'opposition supposait-elle quelque part une arrière-pensée de guerre, elle la dénonçait furieusement; une guerre avait-elle été évitée, elle, accusait de lâcheté. 0 détestable esprit d'hosti-j

iité systématique! Combien, en écoutant Jules Favre, je m'applaudis de m'en être affranchi! Je défendis sans réserve l'abstention impériale : (( Qu'a fait la France? Elle a laissé s'opérer la séparation des Duchés et du Danemark en restant passive, sans y contribuer, mais sans s'y opposer non plus. Elle n'avait pas d'autre conduite à tenir. (Très bien! très dien!) Cette séparation était conforme à la justice et à nos principes. Dans les Duchés il y a eu, en effet, longtemps une force et une faiblesse; la force, c'était le Danemark; la faiblesse, c'étaient les Allemands des Duchés... Depuis 1815, il se passait là un drame comparable à celui qui se déroulait en Lombardie. Dans l'un et l'autre pays, des populations opprimées, écrasées par des dominateurs étrangers ; dans l'un et l'autre pays, divorce entre les gouvernants et les gouvernés; les langues étaient différentes, les habitudes dissemblables, les traditions sans origine commune. Les Danois, du reste, sentaient aussi bien que les Allemands des Duchés l'impossibilité d'une union paisible. Le débat était uniquement de savoir si les Danois s'étendraient jusqu'à l'Eider, ou si les Allemands deviendraient libres jusqu'à la Kœnigsau... Voilà le mouvement qu'on reproche à la France de n'avoir pas empêché. Oui, dans le même discours on regrette que le traité de Villafranca, qui était aussi signé par la France, n'ait pas été suffisamment déchiré; puis on se plaint que le traité de Londres l'ait été trop! Soyons logiques et ne changeons pas de politique

selon la latitude. A l'étranger, après la sauvegarde énergique de nos intérêts et de nos droits, nous ne devons avoir qu'une règle, c'est de faciliter le mouvement général qui pousse les peuples partout à se mettre en possession du droit de régler leurs destinées. »

L'opinion publiqae demandait, d'une manière chaque jour plus pressante, qu'on mît fin à la gigantesque p*ourderie du Mexique déjà trop prolongée. Pourtant Lamartine écrivait: «Je ne crains pas de le dire hautement. La pensée delà position à prendre par nous au Mexique est une pensée grandiose, une pensée incomprise, une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan, neuve comme Tà-propos, une pensée d'homme d*État, féconde comme l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde. Le premier Empire, empire uniquement militaire, n'en eut jamais de pareilles. Cette grande entreprise sera l'honneur de ce siècle en Europe et l'honneur de la France dans l'Amérique espagnole*. » Cette grande voix étonnait sans convaincre personne.

Les termes du projet d'Adresse, dans leur modération, exprimaient les mêmes vœux que l'amendement de l'opposition dans sa violence. (( Nous constatons, y était-il dit, avec Votre

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