‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 2)Chapitre 79 sur 175 · et II avril · texte numérisé non relu

et II avril

une armée fidèle et dévouée est nécessaire, non seulement pour soutenir les institutions, mais pour assurer la sécurité du pays, et une armée réunissant ces qualités doit être une armée européenne. » [Mouvement.)

Jules Favre et Picard opposèrent, à ce tableau de fantaisie, la réalité dont ils étaient très bien instruits. Picard fut particulièrement agressif; il s'amusa fort de la chevelure dorée et des yeux d'azur; il s'attacha à démontrer que la situation n'était pas rassurante et propice pour faire l'emprunt annoncé : les revenus du Mexique n'atteignaient pas 80 millions, mais 42 seulement ; l'emprunt n'aurait donc aucune garantie sérieuse. Emporté par son argumentation, l'orateur s'oublia et dit : « C'est dans le grand intérêt du pays que je vous conjure de vous prononcer, si vous avez ce courage. » Une assemblée ne saurait supporter de pareilles expressions : Picard le comprit lui-même et la retira.

Rouher fut plus rassurant même que Corta : j) N'ayez aucune inquiétude sur la haute direction de l'empereur Maximilien. Il assurera une véritable prospérité aux finances mexicaines et d'incontestables garanties à ceux qui lui confieront leur argent. » Cependant il ajoute aussitôt : <( Il n'est d'ailleurs question à aucun degré de la responsabilité directe, de la responsabilité morale du gouvernement, la France n'intervient pas et n'engage nnllement sa garantie directe ou indirecte dans la question de l'emprunt mexicain. JNous livrons à l'opinion publique les faits que

nous croyons vrais, nous les livrons avec sincérité, dans toute leur étendue ; il appartient au public de juger. » — Non! vous ne livrez pas les faits dans toute leur étendue, vous les fardez les grimez, et le public ne les voit que sous un faux jour. Parla, vous encourez une grave responsabilité morale.

Enfin, employant un des artifices d'audience qu'il affectionnait : « Eh bien, je veux vous rassurer: n'ayez aucune inquiétude, l'emprunt est fait. Au moment oii je parle, l'emprunt est signé par les principales maisons de France et d'Angleterre (Bravo ! bi^avo!) ; j'en ai reçu la nouvelle au moment où j'entrais dans cette enceinte. Ces défiances, ces critiques accumulées à plaisir par une parole sans responsabilité seront impuissantes et vaines ; on ne les discutera pas et on aura parfaitement raison.» (Nouveaux bravos. )^uv l'évacuation, il fut des plus nets : « Le but doit être atteint, la pacification doit être complète. L'armée française ne doit revenir sur nos rivages que son œuvre accomplie, et triomphante desrésistances qu'elle aura rencontrées. » (Vive approbation, bravos et applaudissements.) On aurait applaudi bien plus encore l'assurance que nos troupes étaient en route pour revenir.

L'emprunt n'était pas souscrit, au moment où Rouher annonçait sa conclusion (11 avril); il le fut seulement le 14, par Pinard, le directeur du Comptoir d'escompte, en son nom et en celui d'un grand nombre de banquiers. Il était de 250 millions en obligations de 500 francs,

livrées à 340 francs, remboursables en 50 ans, productives d'un intérêt de 30 francs. Chaque porteur participait à un tirage semestriel, pouvant lui valoir un lot de 500 000a 10 000 francs; aucun moyen n'avait été omis d'attirer le chaland.

Les obligations n'ayant été émises qu'à 340 francs, le Mexique, pour les 250 millions nominaux, ne recevait que 170 millions, dont il fallait encore déduire les 17 millions que s'attribuaient les intermédiaires, ce qui réduisait à 153 millions la somme réelle, encore rognée par toutes sortes d'autres prélèvements, de telle sorte que les Mexicains ont prétendu n'avoir reçu, en réalité, que 96 à 97 millions. Dans tous les cas le taux de l'emprunt était de 12 p. 100. ïl n'avait rien d'excessif pour un État en aussi piètre condition que leMexique, puisque au même moment les États-Unis empruntaient à 13 et 18 p. 100, les Turcs à 14,41, et que les bons Espagnols et Italiens se négociaient à 10 et 12 p. 100. La création de lots n'était pas non plus une nouveauté ; elle était entrée depuis longtemps dans la pratique financière, tous les gouvernements s'étaient accordés à reconnaître que l'opération sérieuse d'un capital emprunté, avec un intérêt ûxe et un simple accessoire de primes à lots, ne constituait pas une de ces loteries interdites par la loi de 1836.

Nonobstant les conditions avantageuses de l'emprunt, il fallut, au dire de Fould, pour le faire réussir, des efforts qu'on n'aurait pas pu renou-

vêler*. La souscription fut ouverte chez tous les receveurs généraux et manifestement patronnée parle gouvernement, quoiqu'il eût décliné toute responsabilité. On obtint ainsi, en dehors des banquiers personnellement engagés, la souscription de 70.000 preneurs. Au Mexique, dans aucun parti on ne rencontra de souscripteur. Quelques jours plus tard, la prise deRichmond, la reddition de Lee, l'assassinat du président Lincoln l'eussent fait échouer.

Vï

La réponse de l'Empereur au discours du Corps législatif, manifesta de nouveau son intention de n'opérer actuellement aucune autre modification constitutionnelle : « Par le mouvement électoral, le retentissement de la tribune et de la presse, le pays sent bien qu'il est libre. Aussi bien, loin de vouloir abattre l'arbre qui a porté de bons fruits, les masses qui travaillent, les classes qui possèdent, les hommes qui se souviennent, ceux qui entendent et lisent, redoutent plus encore les abus de la liberté que les abus du pouvoir. Sans vouloir tout changer, contentons-nous d'apporter chaque jour une pierre nouvelle à l'édifice. La base est large: il ne saurait s'élever trop haut^ »

Page 1