ENTREVUE DÉMILE OLLIVIER AVEC LEMPEREUR
je lui afQrmai qu'il était urgent d'accorder aux ouvriers un droit quelconque de réunion, afin que la coalition ne devînt pas une conspiration^ il m'interrompit : « Vous avez raison. » A ma défense de Thiers, il répondit brièvement: « Je Tai beaucoup connu ; il veut toujours imposer sa pensée et il est dangereux. ^)
L'entretien ainsi lancé s'étendit librement, un peu à bâtons rompus, sur un grand nombre de sujets. J'évitais de me donner un air de prédication et d'insister sur quoi que ce soit, me bornant à répondre aux interrogations. Aussi l'Empereur m'ayant demandé quel était l'état mental des classes ouvrières, je lui dis que, depuis la loi des coalitions, leurs sentiments anti-dynastiques avaient diminué, mais que leurs exigences de liberté croissaient : (( Quelles libertés manquent donc? — D'abord celle des élections; les candidatures officielles violentent les populations. Ainsi il y a en ce moment une élection en Auvergne, en remplacement de Morny, j'en ignore le résultat... » — 11 m'interrom])it : « M. Girot- Pouzol est nommé. — Eh bien ! quelle nécessité y avait-il d'écrire dans le journal delà préfecture que voter pour M. Girot-Pouzol, homme fort inoffensif, c'était voter contre le gouvernement de l'Empereur? — C'est vrai, mais que voulezvous? On ne peut se servir que d'hommes et ils ont leurs entraînements : ceci est une question de mesure. »
L'échange d'idées sur la liberté de la presse fut beaucou]) plus long. « Tous les gouverne-
ments, dit l'Empereur, commettent des fautes^ et la presse est sans cesse occupée à les envenimer. » Et comme je montrais les inconvénients du système de l'autorisation préalable et des avertissements : « C'est difficile, dit-il, mais quel système trouver? » Je lui exposai succinctement le mien, celui du droit commun. 11 écouta sans rien objecter. L'Impératrice intervenant pour insister à son tour sur les dangers de la liberté de la presse, je l'interrompis : (( Le gouvernement de Votre Majesté est plus libéral qu'elle ne le suppose. En fait la liberté manque en province, mais à Paris la presse l'a suffisante pour vous faire tout le mal possible. Vous maintenez donc un régime qui permet de crier à l'oppression, bien qu'en réalité il ne soit pas oppressif. » Mon dernier mot fut : « Votre gouvernement est assez fort pour oser beaucoup. »
Le lendemain, l'Empereur dit à plusieurs personnes et notamment à de Pierre, afin sans doute qu'il me le répétât: « M. Emile Ollivier n'est pas, comme on a voulu me le faire croire, un ambitieux; il suffit de le voir un instant pour être sûr que ce n'est qu'un honnête homme, un homme convaincu; Morny avait raison. »
De mon côté, voici ce que j'écrivis sur mon journal: « J'ai été charmé par l'Empereur, lia été gai, ouvert, aisément rieur, d'une simplicité qui met à l'aise, pas bavard certainement, mais agréablement causeur. Son œil est vif, fin, caressant. L'apparence est froide, toutefois sans raideur et l'on sent une nature délicate, féminine.
ENTREVUE D'EiMILE OLLIVIER AVEC L'EMPEREUR. 407
Je ne crois pas qu'on l'enlève d'assaut: les brouillons et les systématiques ne doivent pas avoir prise sur lui, il me semble que c'est par l'insinuation lente, douce et souple qu'on le persuade. Il m'a paru aussi qu'il devait être très défiant par excès de confiance, et ceci n'est pas paradoxal : je suppose que, lorsqu'il a confiance en quelqu'un, il se ûe facilement à ses assertions, mais que comme il a été souvent trompé, il doit hésiter à accorder sa confiance. Sa santé m'a paru bonne; cependant, par éclairs, sous la forme aimable, j'ai senti la lassitude du puissant blasé sur les hommes et sur les choses. Il ne reculera certainement pas, mais il ne se jettera pas en avant; s'il avance, ce sera pas à pas; nous n'en sommes pas encore au couronnement de l'édifice. »
Les premières impressions, pour qui sait observer, sont toujours les meilleures. Les sentiments réciproques conçus à cette entrevue, malgré les intrigues, les dissentiments, et parfois même les hostilités apparentes, ne se sont jamais altérés : il s'y est seulement ajouté une nuance d'affection. Ils ont survécu aux malheurs, et malgré les douloureux devoirs que m'impose parfois l'impartialité historique, mes lecteurs ont pu se convaincre qu'ils sont toujours vivants en moi comme ils l'ont été chez l'Empereur jusqu'à son dernier jour.
4a8. L'EMPIRE LIBERAL.
La délibération sur les jeunes détenus de la Roquette devint orageuse. L'Impératrice fît éloquemment valoir les raisons d'humanité qui militaient contre ce régime cruel imposé à des enfants, même coupables. Le procureur général Marnas et Mathieu démontrèrent que ces rigueurs constituaientla violation d'une loi. Mon intervention, dans ce sens, peut-être parce qu'elle fut plus passionnée que celle de mes confrères, peut-être parce que l'Impératrice l'encourageait par un assentiment visible, exaspéra Haussmann, et il en vint à des grossièretés, que je dus réprimer. La conduite de M^"" Darboy fut aussi étrange. Il s'était d'abord prononcé contre l'emprisonnement cellulaire; tout à coup il se retourna en sa faveur, par cette raison pharisaïque, que lors qu'une loi a été violée pendant quatorze ans, il est grave de le reconnaître, car c'est implicitement blâmer ceux qui l'ont violée. — Au vote, nous fumes six contre six et nous ne l'emportâmes que grâce à la voix prépondérante de l'Impératrice. On voulut me nommer rapporteur ; je déclinai cet honneur et le fis attribuer à Mathieu, qui en grillait d'envie ^
A la fin de la séance, l'Impératrice, à laquelle j'avais prêté un traité de Droit pénal, me dit: « II