‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 10 sur 165 · LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE. - PRIM NAPOLÉON III. - BISMARCK · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE. - PRIM NAPOLÉON III. - BISMARCK

L'anxiété de l'Europe, dans l'attente d'une guerre jugée inévitable, donnait une importance démesurée aux moindres actes du roi de Prusse ou de l'empereur Napoléon. L'Empereur, passant il Troyes au retour de Plombières, dit : (( Rien ne menace aujourd'hui la paix de l'Europe 13 août . — Aujourd'hui I s'écrie-t-on, donc la guerre aura lieu demain. » L'Empereur, en quittant (16 sept.) le camp de Chàlons, dit à ses généraux : « J'ai été très heureux des huit jours que j'ai passés parmi yous. Je ne vous dis rien parce que les journaux ne manqueraient pas de tirer de mes paroles, si modérées qu'elles soient, des pronostics de guerre. Je me borne à vous témoigner ma satisfaction pour votre zèle et votre dévouement. » — Il ne parle pas î donc il médite la guerre ! — Nouvelle panique. Le roi de Prusse parle; alors c'est bien pis. A Kiel il dit : (( Je ne vois dans toute l'Europe aucune circonstance menaçante pour la paix, et je le dis hau-

tement pour vous tranquilliser; mais ce qui doit vous rassurer encore, c'estle vœu des représentants ici rassemblés, de mon armée et de ma maison, cette force de la patrie qui a prouvé qu'elle ne craint pas d'accepter et de conduire à bonne fm une lutte quand elle lui est imposée. » Là-dessus, émoi, panique; on voit déjà les Prussiens sur le Rhin, la rente baisse de 1 fr. 25 ; les ministres n'ont que le temps de rassurer par un communiqué officiel : « Les ministres des Affaires étrangères, de l'Intérieur et des Finances sont d'accord pour considérer l'allocution du roi de Prusse, rapportée dans le Journal des Débats, comme se référant uniquement aux événements de 1866 et n'ayant aucune application aux circonstances actuelles. » Guillaume lui-même se hâta de donner un commentaire rassurant de sa harangue dans une réponse au président de la Chambre de commerce de Hambourg : « Ce dont vous avez besoin, nous en avons tous besoin. Je veux parler de la paix, et j'ai l'espoir le plus assuré que cette paix ne sera pas troublée. Les paroles que j'ai prononcées à Kiel avaient pour but de donner à cette confiance, que j'ai dans le maintien de la paix, l'expression la plus énergique. Je ne m'explique pas comment on a pu songer un seul instant à donner à mes paroles une autre interprétation. » Enfin, en octobre 1868, Napoléon lïl se rend à Biarritz, selon son habitude de chaque année. Mais dans la tension anxieuse de l'esprit pubKc aucune démarche ne pouvait

s'expliquer naturellement : il est allé à Biarritz pour se rencontrer avec la reine Isabelle en villégiature à Saint-Sébastien et ourdir un complot contre la Prusse ; les troupes espagnoles iront monter la garde à Rome à notre place et nos soldats disponibles renforceront celles qui combattront sur le Rhin. L'Empereur à Biarritz ne venait pas ourdir un complot, il allait recueillir une épave.

Quand j'ai vu la reine Isabelle, elle était vieille, pesante, difforme, mais sur son visage allumé il y avait encore quelques vestiges de majesté, même de charme, et l'on comprenait qu'autrefois elle eût pu imposer et plaii-e. De très bonne heure elle s'était abandonnée à deux frénésies qui alternaient : la frénésie erotique et la frénésie cléricale. Elle allait successivement de l'alcôve au confessionnal, de l'amant au confesseur, du péché à l'absolution sans se lasser ni sacrifier Fun à l'autre. Ces allées et venues coûtaient cher à l'Etat : les favoris régnants obtenaient pour eux et pour leurs amis des grâces et des privilèges dont l'excès mécontentait la Cour et l'armée ; les confesseurs inspiraient une politique rétrograde dont les libéraux s'indignaient, et peu à peu, à l'adoration, qui avait entouré l'innocente Isabelle, avait succédé une hostilité croissante contre la Reine galante et dévote.

Visiblement le trône penchait vers l'abîme. Il y fût tombé depuis longtemps s'il avait été assailli par un parti unique, compact, sachant ce qu'il voulait et ayant un régime tout prêt à installer le lendemain de la Révolution. Or, on était loin d'en être là. Seul le parti républicain, représenté par des hommes de la valeur de Hivero, Orense, le professeur Castelar, savait ce qu'il voulait et ne le déguisait pas. « Renverser les obstacles traditionnels opposés au progrès et à la liberté par toute monarchie et créer une république était le but de leur opposition, constitutionnelle tout juste assez pour n'être pas mise hors la loi. Malgré son activité et son éclat, ce parti était peu nombreux et il était combattu par deux autres factions également opposées au cléricalisme, et aux scandales du gouvernement d'Isabelle, mais l'une et l'autre monarchiques : c'était le parti de l'Union libérale et le parti progressiste. Le premier n'était guère plus nombreux que les républicains ; il comptait quelques hommes d'État considérables tels que Rios, mais il était surtout puissant par les généraux O'Donnell, Serrano, Dulce, et par eux son action était considérable dans l'armée. Le parti progressiste, beaucoup plus nombi^eux, avait pour chef honorifique Espartero; son libéralisme dépassait si fort celui de l'Union libérale que, par bien des points, il eût pu se confondre avec les démocrates s'il n'en avait été séparé par son attachement au principe monarchique et à la dynastie.

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Grâce à cette mésintelligence des partis, d'accord seulement à critiquer et non à s'entendre dans une action concertée, Isabelle, peu respectée, sans aucun appui sérieux dans le pays, continuait à maintenir son mauvais gouvernement. Il en fut ainsi jusqu'au jour où intervint dans l'action un personnage qui précipita les événements aux solutions décisives, le maréchal Prim. Chez ce personnage, les formes chevaleresques n'étaient qu'un raffinement de l'intrigue ^ Il se complaisait aux attitudes de statue équestre ; il était de bronze en efîet, toutefois d'un bronze toujours en fusion, prêt à se couler dans tous les moules. Ignare, cupide, vénal, intelligent, audacieux, mais habile à juger une situation et à se l'assimiler, ayant le don d'entraîner et de se créer des partisans enthousiastes; le succès avait développé à la fois les ressources de son esprit et les facilités de sa conscience. « Les partis ne sont rien pour lui; il les dissout; les engagements ne l'ont jamais incommodé, il les oublie- », disait Cas tel ar.

Il avait combattu à peu près tous les pouvoirs. La Reine l'avait gracié en 1845 de sa condamnation à six ans de réclusion; elle l'avait encore défendu à son retour du Mexique. Lorsqu'il avait demandé à Serrano, gouverneur militaire de Cuba et à Del Mazo, gouverneur civil de la Havane, de lui envoyer des navires pour rapa-

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