‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 11 sur 165 · Discours du 3 novembre · texte numérisé non relu

Discours du 3 novembre

trier les troupes espagnoles, ceux-ci avaient refusé d'abandonner ainsi les soldats français; mais Del Mazo, s'étant rendu à Madrid, afin de justifier ce refus, apprit avec étonnement que Serrano n'y avait pas persisté et que Prim regagnait l'Espagne. Les ministres, très mécontents de son retour, voulaient proposer des mesures contre lui. La Reine s'y opposa : « Si on ne lui avait pas fourni les navires, dit-elle, c'est à la nage qu'il aurait dû partir. » Prim fut donc reçu à merveille'. La Heine comptait sur son dévouement. Elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'était dévoué qu'à lui-même. Convaincu que Dieu l'avait créé pour gouverner l'Espagne, peu lui importaient les moyens : constitutionnellement, si Isabelle se rangeait sous sa direction, révolutionnairement si elle le repoussait, avec les progressistes s'ils l'acceptaient pour chef, sans eux s'ils se refusaient à le suivre. La force qu'il recherchait c'était la popularité dans le peuple et dans l'armée; toutefois, comme il entendait se servir surtout de l'armée, il n'allait pas, dans le jargon populaire, jusqu'à ce qui pouvait l'indisposer : il prononçait à pleine bouche les mots de liberté, progrès, souveraineté nationale, mais il ne parla pas de la république, de crainte de s'aliéner les généraux très anti-républicains. Il inaugura son action modestement au Sénat en se contentant de réclamer des élections libres, persuadé qu'elles lui assure-

•1. Récit que je liens de del Mazo.

raient le pouvoir. Isabelle et son ministre Arozola acceptèrent ce programme, mais la camarilla, le Roi et le confesseur le repoussèrent. Elle renvoya Arozola et le remplaça par iMon, hostile aux désirs de Prim. Celui-ci se fâcha : u Puisque vous ne voulez pas d'élections libres, nous allons vous enlever le plus d'électeurs possible et ceux de nous qui sont députés ou sénateurs ne paraîtront plus dans vos assemblées; ils assisteront en spectateurs narquois au développement des fautes sous lesquelles vous succomberez. » C'est ce qu'on a appelé le retraimiento. Ce n'était pas encore la révolution, puisque le but avoué de cette pratique était d'amener la royauté à capituler,et non de la renverser. Loin de capituler la royauté sévit : des journaux furent frappés^ des généraux, parmi lesquels se trouvait Prim, furent exilés de Madrid. Les progressistes, tout en protestant de leur sentiment dynastique, commencèrent à organiser des pronunciamie^itos , c'est-à-dire, des révoltes dans l'armée. Isabelle, à la fois effrayée par les menaces et rassurée par les déclarations de loyalisme, chargea le maréchal Narvaez, un de ses plus fidèles serviteurs, de tenter un rapprochement. Les délits de presse furent amnistiés; les officiers relégués ou exilés obtinrent la faculté de revenir à Madrid. La tentative fut vaine, car on n'offrait pas aux progressistes la seule réforme véritablement poursuivie par eux : l'acquisition du pouvoir. Narvaez ne voulut pas se montrer réformateur à ce point. Il se retourna, revint à la politique

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de son tempérament, prépara un projet de loi draconien contre la presse, destitua Castelar, professeur de l'Université de Madrid, coupable d'avoir blâmé la prétention de la Reine de se réserver un quart du produit de la vente des biens de la Couronne. Les étudiants protestent avec des buées; la foule se joint à eux; la troupe tire sans sommations et étend sur le carreau dix tués, soixante-dix blessés (10 avril 1865). Prim s'élève au Sénat contre ce carnage, puis se rend à Valence déguisé en matelot tenter un pronunc'iamienio ; il n'y réussit pas et cette fois, déguisé en marchand de bœufs, il va recommencer à Pampelune. Il n'est pas plus heureux. Alors il se réfugie à Paris.

C'était le cas de récompenser Narvaez du succès qu'il venait d'obtenir contre les adversaires de la royauté. Mais les rois ont une logique spéciale . On l'écarté, parce qu'on le juge compromettant, et on appelle au pouvoir le chef de l'Union libérale, O'Donnell, qu'on suppose devoir radoucir et ramener l'auteur décontit des pronunciamientos. En effet, le ministre paraît d'abord disposé à accorder des élections libres. Prim revient de France, visite O'Donnell, mais peu satisfait de ses assurances vagues, il renoue aussitôt ses trames dans l'armée . Le bruit s'étant répandu que Napoléon III reviendrait de son voyage d'Algérie par l'Espagne, il lui fît dire qu'il s'exposait à tomber au milieu des complications les plus graves. En efPet, dans la nuit du 2 au 3 janvier 1866, à Madrid, le pronumia-

miento était recommencé et de nouveau déjoué : Prim, rejoint par deux régiments de hussards et vivement pourchassé, fut ohligé de se réfugier en Portugal, d'où il regagna encore la France. Je le vis à ce moment chez le prince Napoléon; son échec ne l'avait nullement découragé et il ne doutait pas du succès fmal de la révolution.

En effet le 22 juin, deux régiments d'artillerie, ayant à leur tète le général Piérar, recommençaient la révolte. O'Donnell, secondé par Serrano et Coucha, généraux unionistes, marche droit sur eux et les écrase avant la fin de la journée'. Du 22 juin au 6 juillet il ordonna soixante-dix exécutions. Prim, qui attendait le succès à Hendaye, s'enfuit encore à Paris d'où, expulsé, il alla en Belgique, et, chassé encore, à Londres. Alors s'opéra une dernière transfor mation du parti progressiste. Du retraimiento, il avait été au proïiunciamïento contre les ministres; il en vint au pronunâamiento contre la Reine et la dynastie. Cette dernière évolution fut déterminée par Olozaga.

Depuis le jour où il avait du s'enfuir sur l'accusation de la Reine devenue majeure d'avoir employé la violence pour lui faire signer un décret, de dissolution, Olozaga lui avait voué une haine implacahle. C'était un homme de premier ordre. Dans sa personne ample et robuste, dans son visage majestueux, apparaissait d'abord la force. En y regardant de près, on dé-

1. L'arQiée avait 80 tués et 400 blessés; les insurgés 700 hors de combat et 200 prisonniers.

couvrait une finesse pénétrante, au moins égale, et ce double caractère se retrouvait dans son éloquence très vibrante et trèsbabile. Ce n'était pas la rhétorique poétique de Castelar qui enchantait et ne laissait rien après elle, c'était une éloquence pratique, dont l'effet irrésistible amenait la conviction et déterminait des actes. D'une vaste instruction, jurisconsulte versé dans tous les secrets de l'art politique, trèspassionné et en même temps d'une grande maîtrise de soi-même, il savait conduire et manier un parti, tirer profit des circonstances, préférant agir par la conviction, mais toujours prêt aussi à s'imposer par un acte d'autorité.

Nul n'eût pu prévoir que, dans l'évolution qui faisait des progressistes un parti purement révolutionnaire ils allaient immédiatement gagner pour allié cet O'Donnell qui venait de les fusiller? il fallut, pour leur amener ce concours inattendu, une des plus incroyables inconséquences de la Heine pendant cette crise où tout fut inconséquent. Au lieu de s'attacher au ministre qui venait de se compromettre si gravement pour elle, elle le congédie comme elle avait congédié Narvaez. Elle lui reprochait d'avoir trop prolongé les exécutions qu'il eut dû faire toutes en un seul jour, et elle rendait ses doctrines libérales resj)onsables des soulèvements progressistes. O'Donnell, outré de l'ingratitude, se retire à Rayonne; Serrano le suit et, le lendemain même du jour où la scission entre Unionistes et Progressistes semblait irrévocable, ils mettent en

commun leurs griefs. Les Unionistes adoptent à leur tour le programme du renversement de la dynastie, et désormais elle va être battue en brèche à la fois par eux, par les républicains, et les progressistes dont la division l'avait sauvegardée jusque-là.

La mort d'O'Donnell (o novembre 1867). retenu encore par certains scrupules, et contre qui Prim avait des griefs personnels, resserra le rapprochement. Pour rendre l'accord complet, les conjurés auraient du s'entendre sur le gouvernement qu'ils substitueraient à Isabelle détrônée; mais les démocrates ne démordaient point de leur république, ni les Unionistes et les Progressistes de leur monarchie. Ils voulaient un roi. Mais lequel? Il y en a un tout prêt, disaient les Unionistes, c'est le duc de Montpensier, mari de l'infante, libéral et en disgrâce à la Cour. — Que le prince fût disposé à rendre ce service à son pays d'adoption, il n'en fallait pas douter. Il faisait plus que l'accepter, il le sollicitait. En Espagne même, il trouvait dans sa famille le souvenir d'une velléité de ce genre. Le duc d'Orléans, depuis régent, envoyé par Louis XIV au secours de son petit-fils Philippe V, n'avait-il pas accepté de prendre sa place? Lui-même confessa à son ami Saint-Simon « que plusieurs gens considé-

rables, grands d'Espagne et autres, lui avaient persuadé qu'il n'était pas possible que le Roi s'y pût soutenir ; et de là lui avaient proposé de hâter sa chute et de se mettre en sa place; qu'il avait rejeté cette proposition avec l'indignation qu'elle méritait, mais qu'il était vrai qu'il s'était laisser aller à celle de s'y laisser porter si Philippe V tombait de lui-même sans aucune espérance de retour, parce qu'en ce cas il ne lui ferait aucun tort et ferait un bien au Roi et à la France de conserver l'Espagne dans sa mai- SMi, qui ne lui serait pas moins avantageux qu'à lui-même ^ » Fixé en Espagne par son mariage avec l'infante Luisa, Montpensier avait renouvelé la tradition de son aïeul. Dès 1862, il faisait proposer son appui aux progressistes. Ceuxci, ne croyant pas encore venue l'heure des soulèvements, ne l'accueilbrent point^ Plus tard, lorsqu'ils se jetèrent dans les levées d'armes, le duc dépêcha un de ses amis auprès de Prim et renouvela ses offres de concours ; mais son messager ne réussit pas à inspirer confiance et l'on ne s'entendit pas^ N'ayant pu capter les chefs, il s'adressa aux soldats. S'il est établi que ni Olozaga, ni Prim, ni Aguirre, ni Sagasta, ni Rios Hosas, ni Ruiz Zorilla ne reçurent un seul de ses réaux, il n'est pas moins certain qu'il répandit de l'argent parmi d'obs-

i. Salnt-Simon, Mémoires, t. Vif, ch. xviii.

2. Ruiz Zorilla, A sus amigos y a sus adversarios, Londres, 1877, p. 4 et 22.

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