Retz
amis. Nous nous dirigeâmes vers l'entrée de la rue des Lavandières, la plus proche, Reconnu par la foule à la pale lueur des réverbères, une formidable clameur s'élève, mêlée de sifflets et d'applaudissements. Les « Vive Emile Ollivier! — Vive Bancel ! » se heurtent et se combattent dans l'air; j'étais tellement pressé que je faillis être étouffé. Enfin, un rude gaillard me soulève et me dépose entre les mains des agents postés à l'entrée des artistes. Ceux-ci d'abord refusent de me laisser pénétrer. Je me nommai et les priai d'avertir le commissaire. Il arrive dans un état d'agitation indescriptible. « Je vous demande, lui dis-je, de laisser entrer mes amis qui attendent dans la rue depuis plusieurs heures, et de faire ouvrir la porte sur la place, afin que la salle se remplisse et que je puisse prendre la parole : (( Prendre la parole ! s'écriat-il, y songez-vous ! J'ai vu le 15 mai, il n'était rien auprès. Ils ne vous laisseront pas parler. — Nous verrons, répondis-je, entrons. — Mais ils vous tueront! répéta-t-il. —Je suis là pour cela. Entrons. » Me voyant si décidé, il donna enfin l'ordre de laisser passer mes amis, ce qui amena dans la salle un élément sympathique, puis d'ouvrir toutes grandes les portes à tous ceux qui paieraient les cinquante centimes du prix d'entrée, et, par là encore, pêle-mêle avec les ennemis, passèrent quelques amis. Ensuite le commissaire se mit auprès de moi et nous nous avançâmes sur la scène.
La clameur qui s'éleva alors dépassa toutes
celles que je venais d'essuyer, et les A bas ! mêlés d'insultes et de menaces recommencèrent. Le président du bureau, de Ghauny, avait tout ce qui peut imposer à la foule : une belle prestance martiale, une voix forte, de l'intrépidité, de la présence d'esprit. Il essaie de se faire entendre; sa voix est couverte par un tumulte inexprimable. De cette clameur surgit enfin une voix distincte : « Laissez entrer le public, au moins-. — Si les portes n'ont pas été ouvertes à l'heure, répond de Ghauny, cela est dCi à l'intervention de la police. Depuis deux heures nous sommes à la porte et c'est à peine si le citoyen Ollivier a pu se frayer un passage avec nous. »
De nouveaux ordres sont donnés pour hâter le
i. Dans la Liberté, Emile de Girardin écrit le 14 mai 1869 : (c Je lis dans le Siècle : u Au moment oîi nous écrivons ces u lignes, une foule immense encombre la place du Châtelet u et les rues environnantes. M. Emile Ollivier est en train (( de faire sa « conférence politique ». Nous ne savons pas (( encore quel accueil a été fait à l'ex-député de la 3® cirée conscription, mais plusieurs électeurs nous assurent que, (( arrivés des premiers et ayant attendu près de deux heures,. « ils n'ont néanmoins pas pu entrer dans la salle, des perte sonnes munies de billets ayant, dit-on, pénétré par une « porte particulière et rempli le théâtre bien avant l'ouver- « ture des portes. » Le nom qu'il faut donner à ce récit du Siècle, c'est le nom qu'il mérite, c'est le nom d'imposture. La vérité des faits, c'est que même le bureau, même M. Emile Ollivier, ne sont entrés et n'ont pu entrer, avec beaucoup de difficultés, que longtemps après que la salie avait été envahie par l'impétueux torrent des amis de M. Bancel, franchissant les grilles, forçant les portes, dédaignant de justifier qu'ils sont électeurs, dédaignant surtout de payer la rétribution de cinquante centimes pour la location de la salle... »
mouvement d'entrée et, au bout de quelques instants, le président reprend : « L'heure s'avance, vous savez qu'aux termes de la loi, on doit fermer les portes à onze heures. Je vous en supplie... {Interruption.) Laissez M. Emile Ollivier... {Nouvelle interruption.) Il est dix heures, nous n'avons que jusqu'à onze heures! Permettez à M. Emile Ollivier de prendre la parole. {Non! ?îon! — Oui! oui!) Je donne la parole à M. Emile Ollivier. (Oui! oui! — Non! non!) Le tumulte est au comble. Je me lève alors à mon tour. A peine ai-je ouvert la bouche, une explosion de cris confus se déchaîne. Ayant l'expérience des assemblées publiques, je me gardai de m'épuiser dans une lutte exténuante et, loin de forcer ma voix pour dominer le tumulte, je m'arrête aussitôt. Au bout de quelques instants, je fais une nouvelle tentative. Même accueil. Je recommence trois et quatre fois, même insuccès. Pendant ce temps le commissaire, de plus en plus agité, allait de sa place à la mienne et redisait : « Ils ne vous laisseront pas parler; il est inutile que vous insistiez. Voulez-vous que je lève la séance? — Non, non, répondais-je, il faut que je parle, et je parlerai. » Mais en vérité je ne savais comment m'y prendre. Soudain, je me rappelai le conseil si juste de Labruyère : « Lorsqu'on a tout fait pour gagner quelqu'un, il reste encore quelque chose à tenter, c'est de ne rien faire du tout. » Evitant le moindre mouvement qui pût ressembler à la mauvaise humeur, je m'inclinai avec un geste qui signifiait : A votre aise! et je
m'assis devant la table placée sur la scène. Avec autant de tranquillité que si j'étais à mon banc au Corps législatif, je commençai à prendre des notes que je mettais dans ma poche au fur et à mesure qu'elles étaient terminées. Cette attitude ne tarda pas à piquer le public elle l'amusa : par la diminution des cris, par une certaine lassitude du grondement des voix, je compris qu'il était prêt à désarmer et qu'il fallait l'enlever. J'écarte ma table et ma chaise, je m'avance sur le bord de la scène et, d'un air souriant, comme si je m'adressais à des amis éprouvés, je dis : « Messieurs, je vais vous raconter une histoire. » Silence solennel. Je continue, presque à mi-voix avec des intonations caressantes : « Dans l'antiquité, les dieux descendaient quelquefois sur la terre. Un des plus malins écrivains de ce temps raconte que Jupiter eut un jour cette fantaisie. Chemin faisant, il rencontre un paysan. Il l'aborde et ils causent... je ne sais pas de quoi; ils ne furent pas d'accord, cela arrive quelquefois, vous le savez, Messieurs. [Rires.) Jupiter insiste, le paysan ne se rend pas. Jupiter s'impatiente : « Tu ne sais pas à qui tu parles, maraud! Je suis Jupiter, le roi de la foudre. » Notre homme ne se déconcerte pas : « Tu te fâches, Jupiter, donc tu as tort! » Sur quoi une voix, venue du fond de la salle, crie : « C'est donc nous qui sommes Jupiter! » Alors, déployant dans toute son étendue et sa force ma voix, que jusque-là j'avais contenue, je m'écriai : « Oui, c'est vous qui êtes Jupiter! En vérité, le
spectacle auquel vous nous faites assister est incompréhensible... » [Bruit, exclamations.) Une voix : « Nous ne sommes ici que des spectateurs ! — Eh bien! alors, taisez-vous!... [Très bien! très bien!) Vous êtes convaincus que j'ai démérité de la démocratie; j'ai la conviction que vos doctrines et vos pratiques perdent la démocratie et la liberté. [Interruption.) Oui, vous, Messieurs, qui m'interrompez, vous êtes les ennemis les plus redoutables du peuple ; vous le perdez... [Bruyants applaudissements mêlés de violentes protestations.) Assurément, s'il m'était resté dans l'esprit le moindre doute sur la rectitude, sur l'eftîcacité de la conduite que j'ai suivie, ce doute serait dissipé par la violence que déploie la minorité de cette assemblée pour étouffer ma parole sous des clameurs préméditées. » [Applaudissements, protestations.) Plusieurs voix : « 11 n'y a pas de minorité ici! [Vive agitation.) — Il est temps, Messieurs, que l'assemblée se décide à garder le silence. Je ne vous demande pas de la sympathie, j'exige de la tolérance. Je réclame la possibilité matérielle de vous expliquer mes principes. » [Applaudissements.) « Si vous persistez à étouffer ma voix, vous accorderez à mon éloquence son plus grand triomphe, car vous en aurez eu peur. » [Parlez! parlez!)
Et je repris, au milieu d'un complet silence : « Messieurs, la question qui s'agite aujourd'hui devant le corps électoral est d'une extrême gravité, il est indispensable de la préciser. — Je ne suppose pas qu'il y ait ici quoi que ce soit qui
ressemble à une animosité personnelle. C'est votre conviction qui vous pousse jusqu'à l'impatience contre les opinions que vous ne partagez pas. En regrettant qu'elle soit aussi déréglée, je la respecte. Mais moi aussi, j'ai une conviction; elle est le résultat de tout le travail qu'un homme peut consacrer à la recherche de la vérité ; et je vous jure devant Dieu, qui nous entend... ilnterriiptmis. — Une voix : Qu'est-ce que c'est que ça, Dieu?)
(( ... Oui, devant Dieu [Applaudissements), que si je me suis trompé, c'est après avoir tenté tous les efforts possibles à une intelligence humaine pour éviter l'erreur. Écoutez en hommes de cœur et en hommes d'intelligence les motifs qui m'ont déterminé. [Parlez! parlez l) Lorsque je promène mes regards sur cette réunion, je ne puis retenir sur mes lèvres une parole de reconnaissance pour tous ceux qui se sont rendus dans cette enceinte, malgré les difficultés de l'accès... {Applaudissements.) Je vous remercie tous également. Vous, mes amis, je vous remercie; votre présence est pour moi une force et une joie. Je vous remercie, vous, mes adversaires ; votre présence est pour moi un espoir ; car vous serez frappés par l'évidence des idées que je vais exposer. — Une voix : Jamais! iOii rit.) — Une autre voix : Jamais! c'est le mot de Rouher! — Quelle est la question solennelle que le peuple va être appelé à résoudre le 23 et le 24 de ce mois? La question de liberté. N'équivoquons pas. Je n'ai jamais soutenu que la
liberté fût une concession volonlaire, une faveur octroyée ; la liberté est un droit inaliénable, imprescriptible; elle ne dépend pas plus des monarques que des peuples; c'est Fapanage de tout être humain; la volonté d'un seul ne peut pas plus contre elle que la volonté de tous. Et j'ai formellement établi qu'une nation entière fûtelle d'accord, moins un, pour refuser la liberté de conscience, par exemple, .elle commettrait un attentat. [Applaudissements.) — Seulement, la liberté, comme toute chose humaine, a ses conditions d'existence. Elles sont au nombre de deux : l'égalité, l'ordre. Sans égalité, la liberté n'est qu'un privilège pour quelques-uns. Sans l'ordre, elle conduit au pire des despotismes. — Si tout être humain est libre, il en résulte d'abord qu'il a droit d'intervenir dans le choix de son gouvernement ; et qu'ensuite, son gouvernement choisi, il a le droit de le surveiller, de le contrôler. Qui donc, dans le parti démocratique, a soutenu ces principes avec plus de constance et de fermeté que celui qui a l'honneur de vous adresser la parole? [Une voix : Non! — Silence! laissez parler!) — La liberté, sous toutes ses formes, dans toutes ses applications, dans toutes ses conséquences, n'a pas eu de défenseur plus persévérant, plus infatigable et plus utile que celui qui a parlé pendant six ans en votre nom. (Voix nombreuses : C'est vrai! C'est vrai! — Une voix : C'est à lui que vous devez tout ce que vous avez obtenu!) — N'est-ce pas moi qui ai eu l'honneur d'être le rapporteur de la loi sur
les coalitions? Si les ouvriers se sont rappelé, après vingl-cinq ans, que Berryer les avait défendus dans un procès de coalition, comment pourraient-ils oublier celui qui leur a conquis un droit refusé par la première République, la Restauration, le gouvernement de Juillet, la République de 48? ))
J'exposai ensuite, dans un silence de plus en plus profond, tout ce que j'avais fait pour l'émancipation de la presse et rétablissement du droit de réunion. <( Lorsqu'en 1857 nous nous réunîmes dans une maison rue des Bourdonnais avec de nobles amis que je retrouve ici, et qui me continuent l'amitié des premiers jours; nous nous glissions comme des ombres, regardant autour de nous à droite et à gauclie ; quand nous étions réunis au nombre de quinze on vingt dans cette demeure, nous considérions presque comme héroïque le citoyen qui nous recevait, et nous avions le recueillement solennel de ceux sur la tête desquels pèse un danger. Aujourd'hui, le vole s'accomplit en pleine lumière. Je puis vous parler librement, et tous les jours des réunions semblables à celle-ci ont lieu sur tous les points de Paris et de la France. Ce n'est qu'un commencement! Soit. Mais le jour lui-même ne vient pas tout d'un coup, l'aube le précède. » [Applaudissemenis prolongés. ) J'abordai enfin le dissentiment aigu qui devait réveiller les passions assoupies de l'auditoire. C'est là que m'attendaient mes ennemis. Je ne reculai pas devant les difficultés théoriques et pratiques de la démonstration :
« Le désaccord entre une partie do la démocratie et moi n'est pas sur la liberté elle-même, mais sur la manière de l'obtenir. Mes adversaires pensent qu'elle ne peut être obtenue que révolutionnairement; je pense qu'elle ne peut être obtenue que constitutionnellement. Voilà le désaccord entre nous. Je ne veux pas l'atténuer. Seulement, je voudrais vous initier au travail par lequel mon propre esprit est passé avant d'arriver à mes résolutions actuelles. La politique est une science expérimentale. Pendant longtemps, qu'il s'agît de politique, de philosophie, de science sociale, voici comment procédait l'esprit humain : Il formulait un principe arbitraire, et, ce principe posé, il en déduisait un certain nombre de conséquences, et de ces conséquences il faisait des règles de conduite. L'esprit humain se conduisit ainsi jusqu'à ce que deux hommes, dont l'un se nommait Galilée et l'auire Bacon, eussent opéré une révolution scientifique, qui a été la mère de tous les progrès. Quand vous voulez, dirent-ils, établir une loi, au lieu de regarder en haut, regardez en bas ; au lieu de vous perdre dans les abstractions, expérimentez, observez, recueillez les faits, examinez-les, classez-les par groupes et induisez-en des lois. Descartes appliqua à la philosophie la méthode expérimentale. De nos jours, un esprit puissant, auquel je rends hommage quoique je ne sois pas de sa religion, Auguste Comte, l'a étendue aux sciences sociales. Machiavel l'a employée le premier dans l'étude de la
politique. J'ai soumis à cette méthode expérimentale les faits de la politique contemporaine, et de cette étude est résultée pour moi la preuve que les procédés révolutionnaires sont aussi impuissants que les procédés constitutionnels sont efficaces.
(( Voyez d'abord ce qui s'est passé en Italie.
(( L'Italie était, selon le langage des poètes, l'asile des douleurs; depuis trois siècles, par la voix de ses martyrs, elle réclamait de devenir une patrie. En 1848, la Révolution le lui promet. Manin proclama la république à Venise, Mazzini à Rome, Guerrazzi à Florence. Mais au bout de quelques mois toutes ces républiques furent balayées, et la malheureuse Italie retomba dans sa servitude séculaire. Après le désastre, Daniel Manin s'achemina vers la terre hospitalière, la France. Ses jours se passèrent à chercher comment il pourrait bien servir son pays. Il y avait sur le trône de Savoie un roi appelé Victor- Emmanuel, à côté de ce roi un ministre nommé Cavour, en face de ce roi et de ce ministre des adversaires héroïques, Mazzini et Garibaldi. Entraîné par l'intuil^ion que donne la souffrance, l'exilé s'adressa successivement à tous ces hommes. Au roi il dit : « Fais-toi le soldat de la « délivrance de l'Italie, et, moi républicain, je (( t'aiderai. » Au ministre il dit : « Abandonne « tes idées fédéralistes, deviens l'instrument de « la délivrance de ma patrie, et, moi républicain, « je te serai dévoué. » A Mazzini : « Sors de la « scène politique et laisse le roi Victor-Emma-
<( nuel accomplir l'œuvre nationale; alors, moi (( qui suis républicain comme toi, je te bénirai. » A Garibaldi : « Tire ta vaillante épée, appelle « tes volontaires, et sur ta bannière d'honneur « et de gloire inscris à côlé du mot de patrie ce « nom de Victor-Emmanuel, alors, au nom de la (( patrie en larmes, je te proclanaerai héros. »
(( Ce langage fut entendu. Le roi répondit : « Je (( serai le soldat de Tltalie. » Le ministre répondit: « Je servirai l'unité » Quant à Mazzini, voici ce qu'il fit: Un jour, à cinq heures du matin, heure à laquelle Cavour donnait ses audiences, on lui annonce qu'un Anglais désirait l'entretenir. »
Depuis que j'avais conquis le droit de parler, l'attention n'avait cessé d'aller en croissant : elle était à son comble lorsque j'arrivai à l'aventure de l'Anglais. Je touchais à ce moment si enivrant où l'orateur, devenu le maître de son auditoire, le remue à son gré, et après s'être plié à ses sentiments, l'assujettit à son tour aux siens. Si j'avais continué ainsi quelque temps, le récit de mes rapports, avec l'Empereur, qui eût été sifflé si j'y étais arrivé d'emblée, eût été écouté avec applaudissement. Mes adversaires le sentirent, ils voulurent couper le courant magnétique et recommencèrent leurs interruptions. Un des chefs cria du haut de la première galerie : « A quand les explications? A la question! » Un autre : « Nous savons que vous êtes un orateur. Parlez de la France ! »
Je répondis : « Je suis trop dans la question et c'est pour cela que vous m'interrompez. Patience.
« Je disais que Cavoiir était dans son cabinet, à cinq heures du malin, lorsqu'on lui annonça un Anglais. — Qu'on l'introduise, répondit Cavour. Alors, dans l'anglais le plus pur, le visiteur dit au ministre italien : J'ai une certaine action sur la révolution européenne, et je viens la mettre à votre service si vous voulez commencer par faire l'unité de l'Italie. — Pour la faire, répondit le ministre, j'ai un autre moyen. » 11 songeait à l'épée de la France. La conversation s'animant, l'étranger, au lieu de la langue de Shakespeare, employa la langue de Dante : (( — Pour un Anglais, fît Cavour, vous parlez l'italien à merveille. — C'est que je suis un Italien comme vous. J'ai été condamné deux fois à mort, et l'on dit que je manque de courage. Je m'appelle Mazzini; je viens vous dire que je suis avec votre Roi et vous, si vous voulez fonder l'unité italienne. » Ils se serrèrent la main, et Mazzini ne fit plus d'obstacle à l'entreprise de Cavour. Quant à Garibaldi, c'est avec le nom du roi pour signe de ralliement, que lui, républicain, partit pour la Sicile. A Palerme il dit au peuple : « Deux hommes seuls ne vous « tromperont pas : le roi Victor-Emmanuel et moi. » Grâce *à cet accord des républicains et d'un roi, l'unité de l'Italie, que les procédés révolutionnaires avaient été impuissants à réaliser en 1848, s'est opérée en 1858, par les procédés constitutionnels! » {Applaudissements.)
Les interruptions recommencèrent et la séance redevenait orageuse. Seulement j'étais en posses-
sion de la parole, el s'il est toujours possible d'empêcher un orateur de commencer, il est plus difficile de l'arrêter. En outre, j'approchais du terme et je pus prodiguer mes forces :
« — Vous allez voir, si vous voulez bien continuer à me prêter votre attention, que je n'éluderai aucune difficulté ; je n'ai l'habitude de reculer ni devant rien ni devant personne. [Agitation,
— Plusieurs voix : A la question! il est tard!) (( Si vous aviez voulu m'entendre tout de suite,
au lieu de me laisser une heure assis, nous serions heaucoup plus avancés. [Intermvtion.) Le résultat que je viens de vous montrer en Italie^ si j'avais le temps, je vous le ferais voir en Hongrie, où le mouvement révolutionnaire échoue avec Kossuth, et le mouvement constitutionnel réussit avec Deak; je vous le montrerais en Allemagne, oiî l'unité échoue avec les révolutionnaires à Francfort et réussit avec le roi de Prusse et M. de Bismarck. [Bruyante interruption,)
En France [Ahlahl)... Je n'en suis jamais sorti. [Yifs applaudissements. Violentes réclamations.) En France, à toutes les époques, les grands hommes politiques dont je suis l'humble disciple... [Une voix:\)Q Morny? — Approbations,
— Réclamations. ■ — Une voix : Nous voulons des exphcations sur votre conduite, et pas autre chose. — Applaudissements.) Tous les hommes pohtiques, dont je suis l'humble disciple, ont reconnu qu'une révolution est presque toujours un échec pour la liberté, parce qu'après beau-
coup de malheurs elle aboutit à une dictature et à un despotisme. (Applaudissements .) De toutes ces observations résulte la conduite à tenir pour conquérir la liberté : il faut avoir recours aux moyens constitutionnels et non aux moyens révolutionnaires; il faut tendre à l'amélioration de ce gouvernement et non à son renversement. On objecte que ce gouvernement est issu d'une révolution, d'un coup d'État... (Oui! — Une voix : Et votre opinion sur le coup d'État?) Je n'ai pas besoin de la dire, je l'ai écrite. — (Une voix: Tout le monde la connaît.) — Si ce gouvernement n'avait pour légitimité qu'un coup d'État, jamais je ne lui aurais prêté serment: sa légitimité n'est pas dans un coup d'État. iOhl — Violente interruption. Cris.) ...Sa légitimité est dans le suffrage universel, dans les plébiscites populaires, auxquels je ne me suis pas associé, qui Font institué et confirmé. {Interruptions.) Si toute la politique du parti démocratique doit consister à protester contre un coup d'État... (Oui! oui! — Laissez parler l)\\ n'y avait qu'une conduite digne, ferme, énergique, honorable à tenir, c'était de suivre l'exemple de Victor Hugo, de Cavaignac, de Charras. [Plusieurs voix : De Bancel, de votre père, deBaudin! — Oui! oui! — Bruit.) — Il n'y avait qu'une conduite digne, noble, ferme : c'était de refuser le serment. (Non! non! — Si! si! — Interruptions .) Quiconque prête le serment reconnaît par cela même qu'il accepte le gouvernement comme régulier et légitime. [Non! non! — Si! si! — Vive interruption.) Et la preuve
53 i L'EMPIRE LIBERAL.
qu'en parlant ainsi je n'exprime pas une opinion personnelle, je la tire des lettres dans lesquelles des hommes de conscience déclarent que, ne voulant pas perdre le droit de protester contre le coup d'État, ils refusent toute candidature. Mais prêter serment à un gouvernement en déclarant d'avance qu'on ne le tiendra pas, prêter un serment pour le violer, c'est une indignité ! » [Vifs applaudissements.) — Bruyante interruption.) Reprenant avec force : (( — Oui, je le répète, prêter un serment pour le violer, c'est une indignité. [Nouveaux applaudissements. Nouvelle interruption.) Permettez! Chacun est maître de sa conscience ; si vous trouvez que la mienne a mal interprété le serment, vous voterez contre moi. [Oui! oui! cest ce que nous ferons! — Non! non! non!) Mais à cette heure vous avez un devoir, c'est de m'écouter. » [Non! non! — Oui! oui!)
A ce moment, deux auditeurs placés au parterre se précipitent Tun sur l'autre; les voisins se lèvent et s'interposent. Quelques minutes d'attente, et cet incident, qui n'était pas plus bruyant que les précédents, se fût terminé. Mais le commissaire de police ne cessait d'obséder le président : « Il est onze heures!... mes ordres sont formels : il faut que je fasse fermer la salle. » Et le président ne se rendant pas à ses injonctions, il profita de ce tapage insignifiant et leva d'autorité la séance. Tout mon exposé avait été la préparation à une fin qui n'eût pas demandé plus d'un quart d'heure.
Celte interruption idiote ou perfide m'arrêta juste au moment où j'allais porter les coups décisifs. L'auditoire se dispersa en protestant violemment. Mes amis voulurent me porter en triomphe : c'eût été provoquer une collision, car la foule avait de nouveau envahi la place, s'était grossie dans les rues environnantes, et une clameur de menace arrivait jusque dans la salle, avec les chants de la Marseillaise. Je me dérobai. Accompagné d'un seul ami, je regagnai le quai par une rue de derrière, et je rentrai chez moi. Le docteur Albert Robin, un de nos maîtres les plus illustres de la science médicale, m'a raconté depuis que, venu pour me siffler en compagnie d'étudiants, il m'avait, comme eux, fort applaudi. D'autres furentmoinsaccessibles âmes arguments car, sur le trottoir de ma rue Saint-Guillaume, je trouvai un groupe de jeunes gens qui m^avaient devancé et qui me sifflèrent. Je leur souhaitai bonne nuit, et les remerciai de leur courtoisie.
L'excitation des esprits se prolongea une partie de la nuit. Deux bandes s'étaient formées à la sortie du théâtre; l'une fut dispersée sans résistance, rue de Rivoli ; l'autre, se dirigeant vers la Rastille, parcourut la place en criant : « Vive Baudin ! vive Bancel! Aux armes! » etc.; elle assomma un sergent de ville, puis reprit sa route par les boulevards Richard-Lenoir et Beaumarchais, brisant vitres et réverbères, déracinant les arbres, et ne s'arrêtant qu'au Château-d'Eau, où la police en nombre la dispersa, après avoir opéré quelques arrestations.
Le rôle de la police avait été étrange toute ^.ette soirée. Évidemment le but du commissaire ne différait pas de celui des bandes de Delescluze : m'em pêcher de parler. 11 avait recouru d'abord au moyen radical d'interdire l'accès de la salle, en la tenant close; puis, la salle envahie, de s'opposer à ce que j'y pénètre moimême en essayant de m'effrayer; puis, mon entrée sur la scène ayant été accueillie par les vociférations, de m'intimider; enfin, lorsque ma parole eut réussi à s'imposer, de guetter le moment où il pourrait me l'enlever, et me faire la violence à laquelle l'assemblée paraissait avoir renoncé. Obéissait-il à des ordres donnés? Etait-ce la maladresse spontanée d'un homme affolé par l'imminence d'un danger connu de lui seul? Je n'ai pas réussi à le pénétrera
Le public, quoiqu'il ne soupçonnât pas l'inexpliqué de cette soirée révolutionnaire, en sentit la gravité. La sensation fut profonde. Louvet, spontanément, se désista de sa candidature ; un certain nombre d'électeurs de la 7"^ circonscription, estimant qu'entre Rochefort et Jules Favre ma situation serait meilleure que dans la 3% m'offrirent une candidature que je refusait En
i . Voir les Éclaircissements.
2. « Mes chers concitoyens, je suis bien touché que vous ayez pensé à moi pour représenter dans votre circonscription
province le mouvement ne fut pas moindre. Jules Brame m'écrivait de Lille : <( Bravo ! bravo ! bravo I On est ici dans l'admiration à votre sujet ; chacun fait des vœux en votre faveur ; vous excitez à un haut degré l'intérêt public. » Enfin l'Empereur comprit combien il était ridicule et odieux de traiter en ennemi l'homme auquel les Intransigeants n'adressaient qu'un reproche, celui de n'être pas son ennemi. Et il fit prier Lescuyer d'Attainville, le candidat officiel, de retirer sa candidature dans le Var.
C'était, d'ailleurs, nécessité plus que générosité. La candidature de d'Attainville, dès avant d'être retirée, était morte. Laurier l'avait tuée. Egaré par les faux renseignements des meneurs subalternes, ses patrons, ce candidat ne s'était pas rendu compte de la véritable disposition des esprits. En 1851, l'insurrection avait été terrible; elle avait pris des otages dans toutes les communes, et sa défaite, suivie de représailles cruelles, laissa longtemps le pays divisé en vainqueurs et vaiucus se regardant avec horreur. On fit croire à Laurier qu'en évoquant ces souvenirs il soulèverait les populations. Sa profession de foi fut un appel à la haine : « Ma candidature a
la grande cause du progrès et de la liberté sans la révolution. Mais quoique, dans la lutte que je soutiens, mes adversaires ne respectent à mon égard aucunes convenances, je suis résolu à ne pas les imiter, et à m'asservir à toutes. Parmi les candidats de la 7^ circonscription, je vois le nom de M. Jules Favre. M. Jules Favre a été l'un des cinq; je ne veux ni ne puis accepter une candidature en concurrence avec la sienne ilo mai 1869). »
une signification précise, sur laquelle je no veux tromper personne, amis ou ennemis, n'étant pas riiomme des équivoques, elle est un acte de protestation contre le coup du Deux Décembre, et si vous m'envoyez à la Chambre, je n'y entrerai pas pour autre chose que pour agiter, devant la majorité satisfaite, l'éternel remords et l'impitoyable revendication. » De ce point de départ, il allait, comme son ami de Belleville, à la suppression des armées permanentes, à la séparation de l'Eglise et de l'État, en un mot à tout le programme radical de Jules Simon. Les discours qu'il tint dans les réunions eurent un accent furibond. Il se trompait de date; les souvenirs de 1851 s'étaient amortis, et, si ce n'est dans la petite minorité qui le traînait à sa suite, s'était opérée une détente toujours croissante. Son cri de haine produisit un effet inattendu. Il mit en alarmes les plus indifférents; un comité de trois cents délégués venus de toutes les communes du département, et composé de maires, de conseillers généraux, de notables de toute nature, se constitua en comité électoral à Draguignan, et, après un beau discours du principal avocat de la ville, Verrion, acclama mon nom. « iNe nous défendez pas, dirent ces braves gens au préfet ; laissez-nous nous défendre nous-mêmes. Nous ne voulons pas lutter contre le candidat officiel de la révolution par le candidat officiel du gouvernement; contre la révolution, nous ne voulons invoquer que la liberté. » Ce qu'il y eut de remarquable dans cette mani-
festation, c'est que les républicains vaincus en Décembre furent aussi empressés à s'y associer que les impérialistes leurs vainqueurs. Les uns et les autres se groupèrent autour de moi parce que mon nom signifiait concorde, oubli, réconciliation, amnistie des toits réciproques. Qu'aurait pu le candidat officiel contre une pareille entente? Les radicaux, inquiets de cette spontanéité, annoncèrent qu'après l'orageuse séance du Châtelet j'avais été reçu par l'Empereur, et que ^< maintenant fil n'y avait plus à s'y méprendre/j'étais candidat officiel, soit à Paris, soit dans le Var ». Sans doute à Paris et dans le Var, les amis du gouvernement me préférèrent à Bancel et à Laurier, mais volontairement, par ce que cela leur plaisait, et non pour obéir à une consigne. Toutes les paroles du comité de Draguignan étaient des réfutations de ce mensonge ^ Le préfet, de son côté, disait à tout venant : a 11 n'y a pas de candidat officiel'. »
1. Voici en quels termes le préfet du Var, Moutois, l'expliquait à M. Cliappon de Brégançon, membie important du Conseil général : « Mon cher ami, — Je reçois ce matin votre lettre d'hier, et je m'empresse de vous faire savoir que Lescuyer d'Attaiuville a retiré sa candidature. Il n'y aura donc point de candidature officielle dans la première circonscription. Restent seuls en présence M. Emile Ollivier et M. Laurier, c'est-à-dire la liberté et le progrès d'une part, et la révolution de l'autre. Le choix à faire n'est pas douteux, et je suis assuré d'avance que le premier aura un éclatant succès. — 15 mai. »
Pour réfuter ces allégations et celles dont elles étaient le complément, je comptais sur le débat contradictoire avec Bancel, que m'avait promis le Siècle. Appelé avec les instances les plus pressantes par les comités électoraux du Var, je ne quittai point Paris, afin de ne pas manquer au rendez-vous ; mais les jours s'écoulaient, et j'attendais toujours. Le Siècle, sommé de s'exécuter, répondit que « les organisateurs de la réunion, ayant déjà éprouvé deux refus de la part de directeurs de théâtre dont ils voulaient louer les salles, étaient en pourparlers avec d'autres. « Pas de subterfuges ! pas d'échappatoire ! s'écria Emile de Girardin ; nous vous offrons, sans rétribution, une grande salle, rue Le Peletier, ayant deux entrées, pouvant contenir 800 places, dont 400 seront remises à M. Bancel, 400 à M. Emile Ollivier et 37 aux journalistes munis de la carte signée du président du syndicat de la tribune desjournalistes. Sans doute, 800 électeurs ce ne sera pas la totalité de la 3^ circonscription (au nombre de 35 000); mais, avec l'assistance de sténographes exercés, ce sera assez pour que les électeurs absents et la France entière puissent s'en faire une idée juste (15 mai) . » Il n'y avait pas moyen d'échapper à une mise en demeure aussi précise. Le Siècle répondit que (( M. Bancel arrivait le lendemain, dimanche, à
Paris, et serait à la disposition des organisateurs de la réunion ». Mais le lendemain, ce qui arriva, ce fut une dépêche annonçant que M. Bancel, subitement pris de vomissements, était retenu dans la Drôme. Les démocrates furent penauds de ces vomissements, que beaucoup appelèrent des coliques. Ils couvrirent leur déconvenue par un redoublement d'injures.
La lutte, ne pouvant plus avoir lieu dans des réunions contradictoires, ne devint que plus acharnée dans la presse. Parmi les journaux d'opposition, le Temps seul gardait quelque mesure. NefTtzer ne se décidait pas à oublier les sympathies personnelles que, depuis de si nombreuses années, il m'avait manifestées. ïl n'était pas libre de m'appuyer, ses actionnaires étant des ennemis déclarés de l'Empire, mais il trouvait que j'avais raison et me combattait à peine. Cela déplut au jacobin Henri Brisson qui lui écrivit : « Mon cher Nefftzer, l'attitude hésitante du Temps, dans l'élection de la S"" circonscription de la Seine, m'oblige à me retirer du journal. Cest cette élection qui doit donner au vote de Paris sa signification ; à ce titre, j'attache une importance extrême à la nomination de Bancel; la question est donc aussi claire pour moi qu'elle est douteuse pour vous. Je regrette infiniment, à cause de l'affection que je vous porte, ce dissentiment et la suite nécessaire qu'il entraîne; mais le désaccord est trop grave pour me permettre de continuer ma collaboration. Je vous serre cordialement la main. » Le Pays s'associa de
son ton injurieux à cette recrudescence d'injures. Quoique des milliers d'électeurs, au Châtelet, eussent entendu mon discours, et que tous les journaux l'eussent reproduit ou commenté, Paul de Cassagnac osait écrire : « M. Emile Ollivier na pas pu faire entendre un mot de son discours. Les huées, les cris, les protestations ont étouffé sa voix, et le sténographe seul, assis à ses côtés, a pu récolter des paroles semées sur la pierre, et qno^ personne na entendues. — Pour Bancel et iimile Ollivier, conseillait-il, billets blancs ; laissez-les se dévorer ; ils ne valent guère mieux l'un que l'autre, et ce sera pain bénit. »
Mais il y eut dans la presse impérialiste un jeune écrivain de valeur qui, sans heurter de front les emportements de Cassagnac, les brava en me soutenant, le rédacteur en chef du Constitutionnel , Robert Mitchell, une des célébrités les plus loyales du journaHsme de notre temps. De haute taille, les épaules larges, le visage d'une vigoureuse régularité, sa personne comme son esprit étaient charme, distinction, clarté et respiraient la vaillance et la générosité. Il avait autant de dard que Prévost-Paradol et plus de belle humeur : c'est d'une main légère, en se jouant, qu'il transperçait l'enflure démocratique; et, sans aucun fracas, dégageait en des formules d'une saisissante limpidité le trait essentiel d'un caractère, d'une situation, d'une idée. Son talent inspirait l'estime, son caractère la sympathie ou l'affection. Il aimait la liberté,
convaincu que loin d'affaiblir l'Empire, elle lui ajoutait une sécurité, et c'est dans cette persuasion qu'il me défendit sans faiblir un instant. Toutefois, le concours le plus passionné et le plus eflicace me vint d'Emile de Girardin. Dans son journal comme dans la rue, il fut mon auxiliaire le plus infatigable, démasqua les impostures, réfuta les sophismes, dénonça les lâchetés, flétrit les provocations et, finalement, écœuré par le spectacle des injustices contre lesquelles nous nous débattions, oubliant ses anciens griefs et ses récentes impatiences, en vint à dire : « Entre l'opposition irréconciliable, qui présente pour candidats assermentés MM. Bancel, Georges Baudin, Gambetta, Laurier, Henri Rochefort, et le gouvernement, qui est entré timidement, lentement, tardivement, mais enfin qui est entré dans les voies de la liberté, je n'hésite pas : je préfère la liberté restreinte, la liberlé graduelle à la révolution intolérante, à la révolution qui ne recule devant aucune ingratitude, devant aucune violence, devant aucune imposture. »
Les députés, mes anciens collègues, eurent, en général, la convenance de rester étrangers à ces emportements contre le collègue qui siégeait à leur côté la veille et qu'ils avaient applaudi. Dès le début, Thiers exprima à haute voix qu'il serait indécent que je ne fusse pas renommé \
1. Victor Bonnet à Emile Ollivier : « Mon cher ami, nous étions hier soir avec Chambrun chez M. Thiers, nous lui avons, en commun, exprimé le désir qu'il soutînt votre
Seul, Jules Favre manqua de cette dignité délicate. Nonobstant les déclarations de neutralité qu'il m'avait faites, espérant sans doute adoucir ses insulteurs parisiens, il envoya un encouragement aux fureurs de Laurier.
J'employai les jours qui nous séparaient du scrutin en démarches personnelles. Je fus frappé de deux faits : d'abord l'ignorance presque complète des discours et des incidents publics dans laquelle se trouvaient les électeurs les plus éclairés; ensuite la domination absolue qu'exerçait Proudhon sur l'esprit des ouvriers instruits; partout où j'entrais, dès qu'il y avait un livre, ce livre était de lui. Je fus étonné aussi de l'invincible optimisme du bourgeois. Dans une réunion privée que je tins chez l'un des principaux négociants de la rue du Sentier, se trouvaient des hommes de fortunes considérables ; ils me dirent : « Nous vous estimons, mais nous croyons que vous suivez une fausse voie. Tout plutôt que l'Empire. — Mais songez aux désastres d'une révolution. — Bah! avec l'état de nos )nœurs, aucune violence n'est à craindre longtemps. Au bout de quelques jours, cela sera fini; et nous serons débarrassés de l'Empereur. »
La veille de l'ouverture du scrutin, Thiers
candidature à Paris aux prochaines élections; il nous a répondu de la façon la plus favorable et a ajouté qu'il en parlait dans ce. sens à tout le monde, et qu'il lui paraîtrait indécent (c'était son expression) que vous soyez exclu de la prochaine législature. J'étais bien aise de vous dire cela immédiatement (10 avril 1869). »
avait envoyé un avertisssement à ses électeurs pour les prémunir contre les manœuvres de la dernière heure. Il y eut, en effet, une manœuvre de la dernière heure. Seulement, elle vint de l'opposition et non du gouvernement. Le Siècle et le Rappel, alors qu'aucun démenti ne pouvait être utilement donné, publièrent une dépêche de Draguignan : « Laurier arrive de l'Hérault, et trouve les murs de Draguignan tapissés de toutes sortes de calomnies contre ses amis et lui. Il veut répondre, et les deux imprimeurs refusent leurs presses. L'intimidation est à son comble. Ollivier est en plein candidat du gouvernement. Toute l'organisation policière et tout l'outillage habituel des candidatures officielles se démènent pour lui. » Ces assertions étaient complètement mensongères : aucune calomnie n'avait été répandue contre Laurier; les imprimeurs n'avaient refusé d'imprimer ses réponses que parce que leurs presses étaient déjà occupées; j'étais candidat indépendant à la dernière heure comme à la première ; l'élection dans le Var était aussi libre qu'à Paris. Néanmoins, cette dépêche acheva dans la 3'' circonscription ma candidature déjà bien malade. D'ailleurs, pendant toute la durée de la campagne, je n'avais aucune illusion. Comment pouvais-je résister aux moyens employés contre moi ?.. Du commencement à la fin, le mensonge et l'outrage avaient été les principaux arguments dont se servaient ces puritains politiques. Us s'indignaient des procédés de la candidature officielle et ils les dépassaient tous.
Le 24 mai à quatre heures, après la clôture du scrutin, pendant que mes frères et mes partisans étaient aux sections de vote, je rentrai chez moi avec Amédée de Jonquières, légitimiste ardent, rédacteur de F £/'/2?o^, et cependant mon ami dévoué. La première dépêche qui m'arriva était du quartier Vivienne ; elle annonçait une faible majorité en ma faveur. — « Bon présage ! s'écria Jonquières joyeux. — Dites, mon ami, la certitude de la défaite. Si les quartiers conservateurs me donnent un aussi faible avantage, les quartiers populaires vont m'écraser. » Il en fut ainsi, et Bancel l'emporta sur moi par 22 840 voix, contre 12 848.
Je n'étais pas le seul vaincu de la journée. Carnot succomba devant Gambetta (21 744 voix, contre H 604) ; Guéroult fut devancé par Ferry, dans un ballottage avec Cochin ^ ; Jules Favre et Oarnier-Pagès, tenus en échec par Rochefort^ et RaspaiP, et Thiers lui-même ne passa pas à ce premier tour\ J'avais eu autant de voix que Thiers et Garnier-Pagès, plus que Carnot, Jules Favre et Guéroult, qui n'avaient pas franchi le seuil du palais des Tuileries pour y conduire la Liberté. Les seuls triomphateurs incontes-