‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 129 sur 165 · Siècle du 11 mai · texte numérisé non relu

Siècle du 11 mai

■il6 L'EMPIRE LIBERAL.

un prix d'entrée de 0 fr. 50. La séance fut fixée au 12 mai 7 heures et demie.

Comme préface, je publiai ma profession de foi: (( Electeurs, je me présente à vos suffrages, comme en 1857 et en 1863. Devez-vous accueillir de nouveau ma candidature? Non, si j'ai déserté le mandat que j'ai reçu de vous. Oui, s'y j'y suis resté fidèle. Si mon mandat était de poursuivre la vengeance, je l'ai déserté, car je n'ai cherché que la justice. Si mon mandat était de servir la liberté, j'y ai été fidèle, car il n'est pa& une liberté que je n'aie défendue. J'ai aidé la liberté par des actes autant que par des discours. Pour vous, patrons et ouvriers, j'ai travaillé ta la loi sur les coalitions; pour vous, ouvriers, j'ai travaillé à la loi sur les associations coopératives et défendu la création d'une caisse de retraite contre les accidents. Pour vous, écrivains, j'ai travaillé à la loi qui émancipe la presse de l'autorisation préalable et du régime discrétionnaire ; pour vous, commerçants et industriels, j'ai travaillé à la loi sur les chèques, à la loi sur le& sociétés : j'ai réclamé la liberté sans limites des conventions et défendu la paix qui est le premier de vos intérêts; pour vous tous, citoyens, j'ai travaillé à la liberté des réunions publiques. Mon mandat était de servir la liberté et non de poursuivre une œuvre de vengeance. Contrôler, critiquer, contenir, améliorer, voilà ce que j'ai promis. Je ne me suis pas engagé à renverser. Je refuse de m'y engager. Si donc vous voulez une révolution, ne me nommez pas; si vous ne récla-

mez que la liberté, accordez-moi encore votre confiance. Mon combat est le vôtre plus encore que le mien, ô mes chers concitoyens! S'il ne s'agissait que de ma personne, je ne braverais pas avec opiniâtreté tant de dégoûts. Ne vous laissez pas entraîner, et rappelez-vous que les progrès durables s'accomplissent avec lenteur. Ce n'est pas en un jour que du gland mis en terre s'élance le chêne aux branches vigoureuses. Il n'y a de subit que la tempête; mais la tempête déracine, renverse, dévaste et ne laisse après elle qu'un long souvenir d'effroi ! »

Mes amis s'étaient gardés de troubler les conférences de Bancel au Chatelet. Les révolutionnaires de tous les quartiers de Paris résolurent de se rendre à ma réunion et de m'empêcher de parler, a II ne faut pas qu'il parle ! » fut cette fois encore le mot d'ordre. Dès cinq heures les bandes débouchaient de Belleville, de Montmartre, du faubourg Saint-Antoine, du quartier Latin. A sept heures sur la place, sur les quais, se mouvaient un océan de têtes. D'abord ce ne furent que des conversations animées, puis des cris, puis des couplets de la Marseillaise et du Chant du Départ; un industriel offrait au public, au milieu des lazzis, un sac rempli de sifflets ; les meneurs s'étaient réunis dans la brasserie Dreher, tandis que Raoul Rigault, Dacosta et autres communards futurs excitaient la foule. Quelques agents seulement stationnaient devant le théâtre, bien que le commissaire de police Blanchet, instruit de l'assaut qui se pré-

parait, eut demandé 500 gardes municipaux solides.

J'étais chez moi, rue Saint-Guillaume, attendant l'heure, lorsqu'une première estafette me fut envoyée par mon frère pour me dire qu'une foule immense était descendue des quartiers populaires et que le commissaire refusait d'ouvrir les portes. Un peu plus tard, une seconde estafette m'indiquait de me rendre au troisième étage d'une maison sur le quai, chez M. Heuzey. J'y courus et y trouvai mes amis qui m'instruisirent de ce qui se passait. Le commissaire, n'ayant toujours à sa disposition qu'un nombre d'agents insuffisant, épouvanté à la vue de la multitude hurlante, allégua que, s'il ouvrait les portes, un flot irrésistible s'engouffrerait dans le théâtre, envahissant galeries, loges, scène, amenant des catastrophes, qu'il y avait complot, que lui et Emile Ollivier seraient tués. Quoique l'heure ûxée eût sonné, aucune porte ne s'ouvrait, soit sur la place, soit sur la rue des Lavandières. Les porteurs de cartes, groupés à l'entrée des artistes, s'étaient résignés à attendre; mais les révolutionnaires de la place s'étaient rués sur les grilles, les avaient franchies, enfonçaient les portes et pénétraient dans la salle. Ils l'avaient remplie à moitié quand arrivèrent les forces de pohces requises par le commissaire. Elles n'essayèrent pas de faire sortir les envahisseurs, elles se bornèrent à empêcher d'autres de suivre en faisant évacuer la place, la brasserie Dreher et les cafés environnants. La foule reculait, mais

aussitôt se reformait, s'avançait, regagnait le terrain perdu. Alors des charges plus vigoureuses parurent nécessaires. La foule rejetée sur le quai n'en devint que plus excitée. Elle hurlait : « Vive Bancel! A bas OUivierl » Girardin épouvanté de ces scènes s'écriait : « Si Ollivier est encore vivant ce soir il vivra longtemps ! » Pale et défait, il me rejoignit cependant, et confirma ce qui venait de m'être raconté, ajoutant : «. C'est peut-être une révolution. Défendez bien votre tête, si vous ne réussissez pas à parler nous sommes perdus. — Pour parler, répondis-je, il faut que je trouve moyen d'entrer. Comment y parvenir? — Qu'à cela ne tienne, fit Girardin, je cours chez Pietri lui demander un agent qui protège votre entrée. » 11 court à la préfecture de police, il trouve Pietri, lui demande un agent en bourgeois, avec mission de m'accompagner et d'exécuter la trouée qui nous permettra de pénétrer. Pietri acquiesce et donne Thomme ; Girardin le prend dans sa voiture, mais au moment où l'on approche de la place du Chàtelet, l'agent ouvre la portière, saute à bas, disparaît. Pourquoi? Où allait-il? ou plutôt que fuyait-il?... « Il y a dans les affaires des points inexplicables et inexplicables dan.r leurs instants ^ »

Je n'avais pu me résigner à attendre immobile le retour de Girardin; je n'avais déjà que trop tardé à en venir aux mains. Je descendis dans la rue accompagné de mon frère et de quelques

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