‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 132 sur 165 · Lesseps, o 066 ; Gambetta · texte numérisé non relu

Lesseps, o 066 ; Gambetta

jours de chômage pesassent tantôt sur les uns, tantôt sur les autres. Quand le travail surabondait, les équipes se renforçaient en embauchant des journaliers étrangers à la corporation. Le maître portefaix pour toute rémunération ne percevait qu'une journée, mais dans chaque chantier, il était l'ami du négociant, admis dans sa famiharité, et animé, lui et ses ouvriers, de sentiments pacifiques. C'est grâce à eux que Marseille, en 1848, avait été sauvée de l'anarchie. Le développement considérable des affaires, la création du port de la Joliette, en rendant nécessaire la substitution du machinisme au travail des bras, devint une menace pour le monopole des portefaix. Ils ne s'irritèrent pourtant pas de cette transformation qu'ils jugeaient inévitable; ils continuèrent à rester les amis de leurs négociants et l'esprit révolutionnaire n'eut aucune prise sur eux. xMais leur influence fut submergée par celle des journaliers venus de tous côtés, dont l'importance numérique s'accroissait chaque jour à mesure qu'augmentait le développement industriel de la ville commerciale. Cet élément révolutionnaire était accru par les petits commis mécontents de leur situation, et cette tourbe qui fourmille dans toute grande ville en quête du pain quotidien. Lesseps était mal choisi pour contrebalancer ces hostilités : à Marseille, on ne croyait pas au succès du canal de Suez; on avait d'abord été convaincu qu'il ne s'achèverait pas ou bien qu'il serait vite rendu impraticable par l'invasion des sables; et son

inventeur ne paraissait qu'un aventurier téméraire, un gaspilleur de l'argent d'autrui; il n'avait donc en sa faveur que son titre de candidat officiel, et ce titre le discrédita dans les classes conservatrices. Le parti légitimiste encore très considérable appartenait naturellement à quiconque professait la haine de l'Empire; les hommes purement rehgieux, indignés de la spo liation du Pape dont ils déclaraient l'Empereur le complice, se prononçaient contre Lesseps qu'ils savaient favorable à l'abolition du pouvoir temporel. Enfin les oscillations de hausse et de baisse, amenés par l'affaire du Luxembourg, avaient produit des ruines nombreuses et aliéné des gens paisibles qui jusque-là n'avaient pas ménagé leurs suffrages au gouvernement.

Les blanquistes, toujours infatigables, ne voulurent pas laisser tomber l'agitation révolutionnaire commencée sur la place du Chatelet. Dans un certain nombre de villes, à Nantes, à Bordeaux, à Saint-Etienne, à Paris, des troubles sérieux éclatèrent; àSaint-Etienne,ily eut des grèves et, dans l'une d'elles, des mineurs de la Ricamarie embusqués jetèrent des pierres sur les troupes. Comme, dans ce temps, l'éducation donnée aux soldats n'était pas de rester immobiles devant des agresions meurtrières, ils répondirent par une fusillade : onze morts restèrent sur le terrain, ce qui certainement fut un malheur; les journaux de l'opposition déclamèrent; on les laissa dire mais les meneurs avertis prirent la fuite, le

LES ELECTIONS DE 1869. ooo

calme se rétablit et le travail recommença aussitôt. A Paris, le désordre dura une semaine. Pendant plusieurs jours des bandes parcoururent la capitale au cri de : Vive Boche fort! Vice la République ! injuriant, assaillant ou blessant les agents de police, cassant les réverbères, dévalisant les magasins. En face du Théâtre des Variétés une barricade fut élevée. Les émeutiers se reconnaissaient à des blouses blanches. La police réprima mollement. Etait-ce une application nouvelle de la tactique qui consistait à dégoûter de la liberté en tolérant ses excès? La population ne permit pas une longue expérience : à défaut de la police qui ne paraissait pas décidée à la défendre, elle se défendit elle-même, fît la chasse aux perturbateurs, les assomma à coups de gourdin. Lorsque l'Empereur, accompagné de l'Impératrice, parcourut les quais et les boulevards dans une voiture découverte à quatre chevaux, il fut reçu partout (11 juin), avec respect, dans certains quartiers avec enthousiasme. Il dut se lever dans la voiture et saluer la foule, tandis que des larmes remplissaient les yeux de rimpératrice. Quelques promenades encore de cuirassiers et de dragons suffirent à tout pacifier, et l'on put se demander en paix quelle était la véritable portée des élections.

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Matériellement, aucun doute n'était possible. Les candidats officiels ou agréables arrivaient en

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nombre propondérant. Ni le tiers-parti, ni les constitutionnels, ni les irréconciliables, eussentils réuni toutes leurs forces, ne pouvaient songer à les contrebalancer. Néanmoins, l'Opposition chantait victoire. Aux majorités obtenues par ses élus, elle ajoutait les chiffres des diverses minorités, de ceux qui avaient succombé, et elle disait : (( En 1857, nous avons eu de la peine à réunir 574 000 voix; en 1863, nous n'avons pas atteint plus de 1 900 000; en 1869, nous dépassons 3000000, tandis que le gouvernement n'en a plus que 4 455 287; un léger effort encore et nous arrivons à la parité, voire à la supériorité^ ». Et ils exultaient devant cette perspective d'avenir. Ils ne se trompaient pas en attribuant le caractère d'une espèce de révolution aux élections de 1869. Seulement, ils se rendaient mal compte de la nature de cette révolution. Quelque chose était irrévocablement mort ce jour-là, et ce n'était pas l'Empire comme ils le croyaient, mais l'Empire autoritaire, l'Empire dont Uouher était et restera la personnification. Les 3 200 000 voix de l'Opposition signifiaient non l'amour de la république ou de l'orléanisme, mais le dépit causé par l'obstination de l'Empereur à se cramponner à un pouvoir personnel qui avait fait le Mexique et l'alliance italo-prussienne.

De leur côté, les journaux officieux ne se rendaient pas mieux compte de la réalité. Ils prétendaient qu'aucun changement ne s'était opéré

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