PROPHÉTIES DE MALHEUR
L'abolition du régime discrétionnaire de la presse n'eut pas seulement pour effet de rendre très hardie la polémique devenue plus indépendante des journaux de partis déjà autorisés tels que le Temps, de Torléanisle Nefftzer, V Avenir national du jacobin Peuat, V Univers de Louis Veuillot \ reparu après une longue
1. Avant même la promulgation de lu loi, l'Empereur avait gracieusement accordé à Veuillot l'autoisation de ressusciter VUnivers (19 février 1867).
suspension. Elle suscita en province et à Paris la création de nouveaux journaux non moins hostiles : la Tribune de Pelletan, V Électeur libre de Picard, le Réveil de Delescluze et de Ranc, la Revue politique de Challemel-Lacour, etc. Cependant ces journaux, fondés avec de petites ressources, mal lancés, malgré le talent de leurs rédacteurs, n'obtenaient qu'un succès restreint et constituaient plutôt des centres d'action que des organes de publicité redoutables. Mais le samedi 31 mai 1868, des porteurs affairés venaient déposer dans tous les kiosques, surtout dans ceux des boulevards, une petite brochure rouge du prix élevé de 40 centimes, la Lanterne, par Henri Rochefort^ Le marquis avait supprimé sa particule ; sur son frontispice il avait mis une lanterne et une corde. La lanterne signifiait : Je vais vous montrer ce qu'ils sont, et la corde : Après cela il ne restera qu'à les pendre. On ouvre la brochure et on lit : « La France contient trentesix millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement. » — Que c'est drôle! s'écrie le bourgeois ravi. Il continue avidement : « J'ai été accusé par l'employé supérieur qui m'a reçu d'être un ennemi déclaré de l'état de choses actuelles, et un soutien de ces fameux anciens partis. Cette insinuation était d'autant moins fondée que (je n'ai pas à m'en cacher ici) je suis profondément bonapartiste. On me permettra
cependant de choisir mon héros dans la dynastie. Parmi les légitimistes, les uns préfèrent Louis XVHl, d'autres Louis XVI, d'autres placent leurs sympathies sur la tête de Charles X. Comme bonapartiste, je préfère Napoléon II ; c'est mon droit. J'ajouterai même qu'il représente pour moi l'idéal du souverain. Personne ne niera qu'il ait occupé le trône, puisque son successeur s'appelle Napoléon III. Quel règne! mes amis, quel règne! Pas une contribution, pas de guerres inutiles, avec les décimes qui s'ensuivent; pas d'expéditions lointaines dans lesquelles on dépense six cents millions pour aller réclamer lo francs, pas de ministres cumulant chacun cinq ou six fonctions à cent mille francs pièce; voilà le monarque tel que je le comprends. Oh! oui. Napoléon 11, je t'aime et je t'admire sans réserve... Qui donc osera prétendre m^aintenant que je ne suis pas bonapartiste? » Ici l'enthousiasme déborde, et comme un certain matin Paris s'était éveillé en criant on ne sait pas pourquoi : « Ohé Lambert ! avezvous \u Lambert? » de même sur tous les boulevards ce soir-là circula le cri : « Avez-vous lu la Lanterne? Lisez la Lanterne! »
On connaissait à peine Hochefort pour quelques chroniques écrites dans le Charivari ou dans le F?^rtro; il devint tout à coup le héros, celui que l'on se montre dans les rues, celui auquel des dames mystérieuses écrivent des billets doux, celui que les jeunes gens applaudissent et qui entre de plain-pied dans la re-
nommée. Son imprimeur s'était préparé pour un tirage de 15000, on demanda 120 000 exemplaires. Au second numéro, le succès s'accrut; on se pâmait d'aise devant des phrases telles que celles-ci : « J'ai eu la bonne veine de saisir ce dialogue entre un garçon de café et un consommateur.— Garçon, Va France. — Monsieur, quand elle sera libre. — Alors j'attendrai longtemps. » Et plus loin : « D'après une correspondance de Belgique, la démence de la princesse Charlotte, veuve de Maximilien, aurait pris un caractère tout particulier. Tout le temps que durent ses crises, elle s'écrie de minute en minute : « Dieu, comme tout est sale! Allons qu'on nettoie tout de suite ! » Je ne suis pas aliéniste, mais si elle trouve que tout est sale et que le besoin d'un nettoyage se fait sentir, il me semble que nous n'avons pas dans toute l'Europe une princesse aussi lucide. »
Ignorer la Lanterne n'était point praticable, car alors ses dévergondages de paroles fussent arrivés à un tel point qu'à moins de tomber sous le mépris public, on eût été obligé de les connaître et de les réprimer. Puisqu'on était, tôt ou tard, condamné à une exécution, il fallait l'opérer incontinent et employer la corde destinée à pendre l'Empire à pendre la Lanterne elle-même. La liberté n'y eût rien perdu, car
l'ordre moral est aussi une de ses conditions, et la Lanterne en tenait trop peu compte. Au lieu de cela on eut recours d'abord à un moyen misérable : n'osant pas frapper l'œuvre, on essaya de déshonorer l'auteur; on fit signer et répandre, par des hommes des bas-fonds, des calomnies contre Rochefort, calomnies tellement stupides que les tribunaux durent en faire justice par de sévères condamnations. — «Le pauvre! pécaïré î comme on dit dans mon pays, ils veulent le perdre parce qu'il les démasque! )) Et la Lanterne monta aux nues. Alors on brandit sur l'engin maudit une épée de bois : on interdit sa vente dans les kiosques. La vente chez les libraires tripla. Invention plus spirituelle : on imagina de lui infliger d'interminables communiqués. Rochefort, que je n'avais jamais vu, m'aborde dans la salle des Pas- Perdus et me demande conseil. Je lui répondis quil était obligé dïnsérer. Il inséra en caractères minuscules, en fit des gorges chaudes, et le public de dire : « Ah ! comme ils le craignent, ils le traitent d'égal à égal! » Et tous les samedis, dans les gares, sur les boulevards, le petit livre rouge flamboyait dans les mains de milliers de lecteurs.
Quelques délicats résistaient à lentrainement. Doudan écrivait : « M. de Rochefort n'a pas le même style que M. Paradol. Ses brochures du samedi ont une vogue extraordinaire. Sa hardiesse à tout dire est le trait principal, mais il est bien singulier qu'un public qui a eu, sur les
affaires du pays, les pamphlets de Courier, de Benjamin Constant, qui a pu lire Swift et Junius, se prenne de passion pour ces clameurs, légitimes il est vrai, mais terriblement vulgaires. Ses ennemis mêmes disent que, sans être un sage, c'est un homme incapable déjouer un double jeu et qu'il satisfait simplement sa haine. Il est extraordinaire que le gouvernement, qui a une sixième chambre pour châtier même l'innocence, ne s'en prenne pas à M. de Rochefort, mais il ne faut pas demander la raison des caprices à qui n'a que des caprices \ » — Je ne pensais pas autrement et j'écrivais à un ami : « Je ne me félicite pas de ce succès. C'est un signe des temps, voilà ce qu'on peut dire pour l'excuser. Mais je trouve affligeant que la foule, qui reste froide, indifférente devant tant d'œuvres sérieuses, se précipite sur un pamphlet âpre, haineux, bas. Je n'admire pas ceux qui, non contents de ne voir que le côté difforme des choses, s'occupent à rendre difforme même leur côté grave. Quand on est assez heureux pour n'être pas condamné aux larmes, je comprends le rire; j'ai horreur de la grimace. » Toutefois tel n'était pas le sentiment général et d'aucuns, très délicats aussi, applaudissaient avec la foule. Le druidique Laprade défendait le pamphlet contre Pontmartin, qui, bien que grand faiseur de calembours luimême, n'était pas séduit par ceux de Rochefort.