‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 3 sur 165 · juillet 1868, p · texte numérisé non relu

juillet 1868, p

(( Pourvu qu'ils ne le fassent pas assassiner par un cent-gardes ! » s'écriait le poète avec exaltation en frappant du poing sur la table auprès de laquelle ils étaient assis.

A quoi donc tenait cette fureur? Ce n'était certainement pas parce que le pamphlétaire discutait librement les actes du gouvernement, le Mexique, Sadowa, etc. Au Corps législatif, depuis des années, Jules Favre, Picard, Thiers, etc., avaient critiqué sans ménagement, et avec plus de vigueur, la politique intérieure et extérieure de Napoléon IIÏ. Le particulier et le nouveau dans la Lanterne c'était l'attaque directe, personnelle, insultante, brutale, contre la personne même du souverain, sa famille, ses ministres. Prévost-Paradol avait décoché quelques traits cruels, mais en passant et sous une forme relevée ; au contraire les outrages en face étaient le fond même du style de Rochefort. — « Cette malheureuse personne du Souverain, a-t-il dit lui-même, je la tordais comme du vieux linge; j'écrivais par exemple ceci : a L'État vient de commander à M. Barye la statue équestre de Napoléon lU : on sait que M. Barye est un de nos plus célèbres sculpteurs d'animaux. » Et encore ceci : « M. Lachaud, le célèbre avocat d'assises, est présenté comme candidat officiel à la députation; le choix est excellent, personne n'ignore que Lachaud défend admirablement les malfaiteurs. » Il traitait l'Impératrice de « grue couronnée », déchirait Napoléon III dans son père et sa mère, l'appelait « le fils du Hollan-

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dais ». Et c'était précisément cela qui plaisait, enthousiasmait, produisait le formidable succès. Signe du temps, comme je l'écrivais, dont il fallait bien se rendre compte.

Il s'expliquait d'abord par la haine persistante, inextinguible, des partis vaincus en 1848 et en 1851. Les Orléanistes, quoiqu'un grand nombre fussent dans les places, ne se consolaient pas d'avoir été définitivement privés du gouvernement par l'aventurier qu'ils avaient enfermé à Ham ; les républicains, auxquels on avait enlevé des dents la riche proie qu'ils avaient saisie le 24 février, n'étaient pas moins intraitables ; les légitimistes continuaient à dél:ester quiconque n'était pas leur roi ; tous trouvaient dans les coups de langue envenimés l'expression des colères, contenues jusque-là, qui grondaient impuissantes dans leurs cœurs. Toutefois, cette cause quoique très réelle, est une explication incomplète. Si Rochefort n'avait exprimé que les ressentiments des vieux partis, son tirage n'eût pas même atteint les quinze mille d'abord prévus par son éditeur. Mais il répondait à un sentiment beaucoup plus général, beaucoup plus intense. Tous les hommes de pensée, de travail, étaient las de l'incertitude dans laquelle un gouvernement sans résolution nous tenait depuis 1866; ils étaient exaspérés d'avoir à se dire chaque matin : « Aurons-nous la paix ou la guerre? la liberté ou la réaction? » ils étaient excédés de la persistance à maintenir une constitution vermoulue chaque jour d'autant plus

attaquée qu'officiellement elle était chaque jour déclarée intangible. Ils en voulaient au pouvoir personnel de se perpétuer, alors qu il n'avait plus la force de s'imposer, ni l'autorité d'inspirer confiance; ils étaient impatientés de la présence au pouvoir des mêmes hommes, servant tour à tour les politiques les plus différentes, avec la même conviction; ils appelaient l'avènement d'hommes nouveaux, non compromis, qui ne fussent pas de jeunes vieux: ils ne comprenaient pas pourquoi, ayant accordé à peu près le droit de tout dire et de tout écrire, on refusait celui de participer à la conduite de la chose publique ; ils brûlaient de sortir de cet état incohéreni où l'on ne retrouvait du passé que ce qui avait été faiblesse et imperfection. « Partout, écrivait George Sand, on entend sortir de la terre et des arbres, et des maisons et des nuages ce cri : En voilà assez ! et ceux qui se plaignent et se fâchent le plus aujourd'hui sont ceux qui, depuis quinze ans, défendaient l'idée napoléonienne \ » On en était arrivé à ce moment critique qu'ont connu au moins provisoirement tous les gouvernements, a où tous jouent au mécontent et ont oublié toutes autres sortes de jeux, et dans lesquels, en tout ce qui se présente contre l'autorité, le chemin est aplani et sans épines' ». — En voilà assez I voilà ce que signifiait la Lanterne et voilà pourquoi Paris la lisait tous les samedis soir.

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