CHAPITRE IV
LA TURQUIE. - AALI, FUAD BOURÉE
L'Europe avait cru mettre la Turquie dans l'embarras en l'abandonnant à elle-même par sa déclaration d'octobre 1867. Elle lui avait rendu service. La Turquie avait à cette époque la bonne fortune de posséder à la tête de ses affaires deux grands hommes d'État : Fuad et Aali.
Tous les deux, également remarquables par la qualité fine et élevée de Fintelligence, avaient compris que des réformes sérieuses et surtout loyales étaient la condition du salut de l'Empire, et s'y employaient sans aucune des arrièrepensées que tant de leurs prédécesseurs nourrissaient dans leurs promesses d'amélioration arrachées par l'insistance de l'Europe. Les obstacles à leur dessein étaient sérieux. Le Sultan, doué de bonnes intentions, surtout depuis son voyage à l'Exposition, mais rude, violent, ignorant, versatile, subissait l'influence rétrograde des intrigues du harem conduites par la Validé sa mère. Passionnément attaché à son jeune fils,
il rêvait de changer à son profit l'ordre de succession comme Ismaïl en Egypte, mais l'antécédent était sans valeur, car le Sultan n'était pas seulement souverain temporel, il était Pontife, Commandeur des croyants, et les musulmans ne pouvaient pas plus concevoir un pontife mineur que les catholiques se figurer le Saint-Siège occupé par un enfant. Néanmoins, en flattant discrètement cette passion inavouée, on était certain d'être mieux écouté par lui, et les intrigants du harem n'y manquaient pas. Il s'accommodait d'Aali, mais à l'égard de Fuad il avait presque de l'aversion, malgré les services qu'il en recevait quotidiennement. Cependant, quoique Aali possédât ce qu'il y a de plus exquis dans le charme oriental, Fuad avait plus encore que lui cette grâce captivante qui disposait toujours à être de son avis. Le Sultan l'avait sacrifié une première fois à sa mère; il parut s'y disposer une seconde fois pendant qu'Aali remplissait sa mission en Crète (octobre 1867janvier 1868). Dans l'incendie qui détruisit une partie de Constantinople, l'habitation de Fuad, alors grand vizir, avait été consumée. Le Sultan voulut qu'il se fît construire un palais en rapport avec sa position, et annonça qu'il participerait à la dépense. La construction s'élevait, lorsque soudain il envoie dire à Fuad que, dans les circonstances difficiles où l'on se trouvait, l'opinion s'irritait de dépenses si considérables, et que le bâtiment commencé devait être abandonné. Fuad envoya ses titres de propriété avec
sa démission, et demanda une commission d'enquête qui examinerail les devis. Quoique le Sultan refusât la démission, Fuad cessa de paraître à la Porte, expédiant de chez lui les affaires courantes. On n'osait instruire le Sultan, dans la crainte d'un accès de fureur. Enfin averti, cependant, il se ravisa, manda Fuad par une lettre affectueuse, protesta que jamais il n'avait mis en doute sa probité et le pria de conserver ses fondions et son palais. A la suite de cet incident, Fuad jugea pourtant nécessaire de calmer les hostilités des rétrogrades et de faire une place dans son ministère, quoiqu'il fût très peu sûr, à Ruchidi, liommede marque dans le vieux parti musulman.
Un autre obstacle aux réformes était les manœuvres de la politique russe. Cette politique n'avait pas varié depuis 1815. Dans les circulaires de Gortchacow, on retrouve, comme dans celles de 1825, 27, 28, 29, etc., le mélange habituel d'appels à l'humanité et à l'insurrection, d'insinuations contre la versatilité des puissances occidentales, ignorantes des véritables intérêls de la Turquie, la théorie incessamment prèchée qu'il faut que l'Empire se débarrasse de ses membres parasites pour rendre son existence plus facile, ses provinces essentielles devant bien entendu devenir parasites à leur tour. Ces thèmes invariables étaient, suivant les temps et suivant les hommes, présentés tantôt rudement, tantôt avec caresse. A l'heure actuelle ils l'étaient à la fois des deux manières.
A Paris, Budberg se montrait modéré, conciliant, presque indifférent, tandis qu'à Constantinople, Ignatiew, violent, agité, impatient, préparait systématiquement la dissolution de la Turquie, sous prétexte de la réformer : même quand les insurrections n'avaient nulle chance de succès, il les encourageait parce que cela obligeait la Turquie à se défendre toujours quelque part, à courir toujours au secours de quelque province, et à marcher à la ruine financière qui l'achèverait^
Gortchacow parlait comme Budberg et pensait comme Ignatiew. Ce dernier ne trouvait pas cela suffisant : il eût voulu qu^on parlât et qu'on agît comme lui. Il vint soutenir cette thèse auprès du Tsar et trouva un écho dans Budberg arrivé également à Pétersbourg et qui, ne se croyant plus tenu là aux circonlocutions diplomatiques de Paris, s'unit à son collègue pour dire : « Si les populations chrétiennes de l'Empire ottoman se voient définitivement abandon-
i. Bourée, dépêche du 11 février : a Une dépêche chiffrée de l'ambassade de Constantinople à Echittenkow, à Seraiévo, enjoignait à cet agent, comme à tous ceux des pays où il y a des Slaves, de réunir sous quelque prétexte les notables de la race slave pour leur rappeler les effets de la sollicitude paternelle et de l'action protectrice du gouvernement russe, grâce auquel la race slave a obtenu tant de privilèges, et de leur dire que la Russie ne cesse d'atlendre l'occasion de réaliser leur indépendance, mais que le moment n'étant pas encore venu, ils ne doivent pas quant à présent dépenser inutilement leurs forces, mais qu'ils doivent travaillerez raffermir leur union et Jeur bonne entente entre eux et leurs voisins en vue de l'avenir. >>
nées par les puissances, elles seront réduites au désespoir, et recourront aux armes. Il faut donc, pour prévenir leur agitation, que la diplomatie continue à faire entendre sa voix^ » Moustier refusa catésjoriquement d'entrer dans les vues des deux ambassadeurs. Il écrivit à ïalleyrand : (( La question crétoise est close, de l'assentiment même du gouvernement russe; nous ne voulons, sous aucun prétexte, la rouvrir. — Faites la sourde oreille à toutes les suggestions qui pourraient être essayées près de vous^ » xNéanmoins, Gortchacow n'eût pas volontiers abandonné la politique de ses ambassadeurs, si Alexandre II ne s'y était refusé.
Un cbangement radical s'accomplissait dans l'esprit du tsar, transformation comparable à celle qui avait attristé les dernières années d'iVlexandre P^ La crainte de la Révolution l'avait envabi : il disait à ïalleyrand que ses agents officiels ou secrets lui faisaient parvenir des renseignements précis sur une vaste conspiration révolutionnaire européenne : « Chez moi, les passions s'agitent, et il en est de même chez vous. Nous surveillons de très près ce qui nous regarde, mais je crois qu'il serait bon de nous communiquer mutuellement tout ce que nous pouvons apprendre dans un intérêt commun et conservateur. C'est une campagne générale qui se prépare contre le principe de la souveraineté, à l'aide du régicide et du renversement des gou-
J. De Talleyrand à Moustier, 10 février 1868. 2. De Moustier à Talleyrand, 15 février 1868.
vernements monarchiques'. » Le parti aristocratique, profitant de ces dispositions, s'efforçait, par tous les moyens, de paralyser les etï'ets de l'émancipation des serfs et des réformes du commencement du règne. La réforme judiciaire, qui avait établi l'égalité de tous devant la loi, l'inamovibilité des juges, la publicité des débats, le jury, fonctionnait avec une telle régularité, qu'il ne pouvait songer à la détruire ; mais il poussait à la rigueur contre la presse, et surtout n'admettait pas qu'on fît une place dans l'État à l'élément démocratique. Dans une assemblée provinciale de Pétersbourg, le prince Troubetskoï s'écriait : « Si les paysans sont appelés à siéger avec nous, ce n'est que pour nous mettre et nous ôter nos galoches et nos manteaux ; ils ne doivent pas s'aviser de prétendre à autre chose. » Ce parti était servi auprès du Tsar par le chef de la police, Schouvalow, dont le crédit grandissait tous les jours, malgré l'opposition du grandduc Constantin, chef du parti du progrès. Cette rétrogradation du Tsar avait eu son contre-coup dans sa manière de considérer les affaires orientales. La forme révolutionnaire qu'Ignatiew donnait à sa propagande panslaviste l'inquiétait, et il avait dit récemment avec une grande énergie à Wetsera, chargé d'affaires autrichien : « Je sais qu'il y a un parti en Russie qui voudrait me voir suivre une politique dangereuse; mais je saurai lui résister, comme je l'ai déjà fait, et je