Gabriac à iMoustier, 29 juillet,, Pétersbourg
niait énergiquement la prétendue intolérance que l'Europe reprochait aux Turcs. « Sauf en quelques provinces éloignées, disait-il, le fanatisme a disparu, et s'il en existe encore, c'est parmi les orthodoxes grecs. » Il les morigénait, mais les défendait des reproches stéréotypés que lançait contre eux la diplomatie russe, et surtout il les aidait. Grâce à lui, il y eut une belle page de progrès et de civilisation dans l'histoire de la Turquie.
La première réforme accomplie fut celle dont Aali était allé chercher les éléments en Crète. Son œuvre de pacification, terminée par le firman du 29 février 1868, donnait sa forme définitive à la réorganisation administrative et judiciaire de l'île, et la dotait de toutes les garanties compatibles avec le système musulman, lui accordait même certains privilèges spéciaux, celui, par exemple, de ne pas payer l'impôt foncier. A son retour, Aali demanda au Sultan le renvoi de Ruchidi, qui avait gêné, autant qu'il l'avait pu, l'action de Fuad. Cela parut naturel. Ce qui étonna fut son remplacement par Namicli, autre séide du vieux parti. Bourée vit là un coup de tête du souverain contre les ministres de la réforme ; Fuad et Aali le rassurèrent : la nomination avait été concertée avec eux. Le Sultan, craignant que le vieux parti turc ne s'irritât du départ de Ruchidi, l'avait calmé en lui donnant pour successeur un autre de ses séides. « Namich, disait Fuad, a une grande qualité, c'est l'impossibilité de durer; de plus, il ne trahit ni ne ment »
Fiiad affirmait que le Sultan était loyalement acquis aux réformes ; il avait dit à sa mère : « Pendant les premières années de mon règne, j'ai souvent suivi à regret les conseils de Fuad et d'Aali, et j'ai trop écouté des conseils contraires; aujourd'hui, j'ai vu l'Europe, j'ai vu tout ce qui nous manque; j'aurai toujours le plus grand respect pour vous, ma mère, mais je ne souffrirai plus d'intrigues d'eunuques et des gens du palais faisant de l'hostilité à mes ministres. »
En effet, les actes ne cessèrent de confirmer les paroles. Un chrétien, Agathon, fut nommé ministre des Travaux publics (7 mars), fait sans précédent depuis la fondation de l'Empire ottoman. Il mourut et on le remplaça par un autre chrétien, Davoud^ L'homogénéité du ministère fut établie; un Conseil d'État fut organisé dans lequel seraient réunis les fonctionnaires de Constantinople et ceux des sujets musulmans et chrétiens de la province, tous inamovibles; tous les sujets du Sultan furent admis aux écoles administratives, militaires, navales, sans distinction de religion^; un conseiller chrétien serait nommé dans chaque province où la population
1. Bourée avait proposé Nubar, maison n'osa prendre un Arménien.
2. Au moment de l'inauguration de ce Conseil d'État, le Sultan prononça à l'ouverture du Conseil d'État un discours dans lequel on a remarqué les phrases suivantes :
— Toute loi emprunte au bien public son caractère de légalité.
— Si les lois anciennes répondaient aux besoins de notre
chrétienne est nombreuse. Il y eut des projets d'écoles, de chemins de fer, etc.
De tels ministres n'avaient pas besoin d'être stimulés dans la voie où ils s'étaient engagés, mais Bourée crut utile d'assurer leur situation auprès du Sultan et, dans ce but, il demanda à Moustier de concerter avec les Puissances des démarches à l'appui des réformes. Stanley, dès qu'il eut compris le vrai motif de cette action, s'y prêta ; Beust était acquis d'avance ; les trois ambassadeurs de la France, de l'Angleterre, de l'Autriche s'empressèrent donc de présenter au Sultan leurs féhcitations pour ce qu'il avait fait et leurs encouragements à continuera Gortchacow avait gardé une attitude narquoise : lorsque le chargé d'affaires de Turquie lui communiqua les règlements concernant le nouveau Conseil d'Etat et le discours d'inauguration prononcé par le Sultan,, il se contenta de répondre : « C'est très
pays, nous serions toujours au même rang que les États européens.
— Les dissentiments des populations entretiennent la misère de l'État.
— Le Conseil d'État consacre le principe de la division du pouvoir exécutif et du pouvoir judiciaire. Que les conseillers d'État ne voient dans l'Empire qu'un corps formé par l'union de tous avec mission d'assurer la prospérité générale et les progrès de l'instruction publique, objet de mes désirs.
— Quel que soit le culte que professent nos sujets, enfants d'une même patrie, ils ne doivent pas nous supposer des sentiments hostiles puisés dans la différence des cultes. Chacun suit sa croyance. {Immense sensation.)
1. Moustier à La Tour d'Auvergne, 19 mars 1868; —à Bourée, 20 mars.
bien... c'est très beau... J'attends... » Malgré les ironies et les incrédulités des agents russes, les réformes produisirent un sensible contentement. Les patriarches de toutes les confessions vinrent apporter le témoignage de leur gratitude. Par malheur, le principal artisan de l'œuvre de régénération disparut de la scène. Fuad, dans toute la lucidité de son esprit, fut contraint, par une maladie de cœur, de se rendre à Palerme (29 septembre). Il resta titulaire de son ministère, qui fut confié à Safvet, mais ne tarda pas à succomber. Ce fut un affaiblissement notable pour Aali et un accroissement désagréable de l'influence deNamich qu'on avait trop dédaignée. Bourée demeurait, mais il n'était pas le maître absolu de la politique française, et il y avait dans notre action à Constantinople et à Paris autant de différence que dans l'action russe à Constantinople et à Pétersbourg. Bourée était condescendant, compréhensif, patient; Moustier exigeant, absolu, raide, impatient, impératif. Une bourrasque de sa mauvaise humeur fondit tout à coup sur Aali au lendemain du départ de Fuad. Il avait recommandé une réforme de la régie des tabacs qu'il avait autrefois étudiée à Constantinople. Les tabacs, dont la consommation en Turquie est très considérable, produisaient à peine 10 millions; une élévation de 40 à 50 millions pouvait être aisément obtenue par une organisation rationnelle du mode de perception; la Société Générale française s'offrait à assurer au gouvernement turc une somme égale à celle
qu'il percevait actuellement et à partager avec lui les bénéfices qui résulteraient d'une meilleure perception de l'impôt. Pour allécher les Turcs toujours en quête d'argent, elle proposait un prêt de 125 millions à un taux inférieur à celui auquel la Porte empruntait à Constantinople. Aali et les autres ministres ne voyaient dans ce changement qu'une aggravation d'impôts dont les populations seraient mécontentes. Ils préférèrent traiter un emprunt avec les banquiers de Constantinople qui leur offraient de l'argent sans exiger la régie des tabacs. Bourée leur donnait raison, et essayait de persuader Moustier. Mais celui-ci, furieux, répondait par des coups de boutoir : u C'est avec une pénible surprise que j'ai lu votre rapport sur les dispositions des ministres turcs. Je ne vois pas que rien ait été fait jusqu'ici pour leur faire toucher du doigt le côté politique de la question, qui se résume en ceci : nous ne pouvons pas aider des gens qui ne s'aident pas eux-mêmes. En face d'une politique apathique et rétrograde, nous ne pouvons plus rien. Puisque le départ de Fuad-Pacha réduit Aali-Pacha k l'impuissance, n'y a-t-il pas lieu de laisser à leurs inspirations des hommes qui ne tiennent pas compte des nôtres, et de marquer nettement notre attitude nouvelle qui consisterait à marcher à quelques pas en arrière de l'Angleterre, au lieu de marcher à quelques pas en avant? »
En vérité, bien à plaindre sont ceux qui ont besoin d'être protégés! Les Turcs, cependant,
savent être obstinés. Ils le furent : ils maintinrent l'emprunt aux banquiers de Galata, et le régime existant des tabacs. Ils consentirent, ce qui les engageait peu, à l'établissement d'une commission pour examiner le projet nouveau relatif à la réforme de Timpôt.