‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 36 sur 165 · septembre · texte numérisé non relu

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nisées ostensiblement sur le territoire roumain avec la complicité des agents du gouvernement. Il ajouta : « Pour ce qui concerne la garantie que la Roumanie ne devienne pas le foyer des fauteurs de troubles, il n'y avait pas nécessité de rappeler les engagements de mon souverain visà-vis de Sa Majesté le Sullan. A présent, que nous avons pour souverain un Prince qui appartient aux deux plus illustres familles régnantes de VEurope^ et qui s'appuie non plus sur le privilège d'une classe, mais sur l'amour du peuple entier, la Sublime-Porte peut être certaine que ce n'est pas le Gouvernement de Son Altesse qui se laisserait jamais ballotter par des influences étrangères. » (16 octobre 1868.)

La Porte, froissée de cette réponse, fit parvenir à Paris, par notre ambassadeur, son mécontentement : « Monsieur l'Ambassadeur... Tous les précédents, et la convenance exigeaient que le Prince répondît lui-même à une démarche faite directement auprès de lui, au nom du souverain, par le premier ministre de S. M. I. — Non content de ce manque d'égards, S. A. S., et son gouvernement ont cru pouvoir le rendre plus sensible encore en permettant audit M. Golesco de nous envoyer une réponse où l'inexactitude des faits etdes raisonnements rivalise avec un ton dont nous laissons le jugement aux hommes d'État. 11 nous eût été facile de détruire tous les raisonnements, aussi bien que toutes les comparaisons, à Taide desquels M. Golesco cherche à justifier la conduite des

loO L'EMPIRE LIBERAL.

hommes qui gouvernent les Principautés-Unies. Mais la dignité de notre auguste souverain ne nous a pas permis de continuer cette correspondance. Qui ne sait que le \noi souverain ne s'applique qu'aux princes indépendants et que les faits cités à l'appui de la tolérance, dont les comités révolutionnaires ont été et sont l'objet de la part du gouvernement moldo-valaque n'y sont nullement applicables? Cet état de choses ne saurait durer plus longtemps. Je me réserve de vous entretenir bientôt sur l'opinion du gouvernement impérial, concernant les moyens d'y remédier. » (18 novembre 1868.) La France n'eut pas à délibérer sur la manière dont elle devrait accueillir cet appel, car, en même temps que la dépêche de Constantinople, elle en recevait une tout à fait imprévue de Bucharest lui annonçant le renvoi de Bratiano.

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Tant qu'il ne s'était agi que de la Bulgarie et du Sultan, Bismarck avait continué à ne pas lire ses rapports de Constantinople. Mais lapohtique de Bratiano inquiétait la Hongrie encore plus que la Turquie. Une société, la Transylvania, qui comptait déjà plus de 1 200 membres, venait d'être fondée à Bucharest, dans le but de donner une direction « nationale et latine » au lieu de la direction « gothique et scythique » aux Roumains de Transylvanie. On racontait que le

BISMARCK ET LA ROUMANIE. lai

prince Charles avait dans son salon de réception une grande carte aux couleurs blanches et noires des Hohenzollern, sur laquelle les sept bourgs de Transylvanie figuraient comme partie annexée, et qu'en Roumanie on faisait des collectes publiques, afin d'acheter des armes pour un armement contre la Hongrie. Les Magyars s'indignèrent : l'idée que les Roumains étendaient la main sur les domaines de la couronne de Saint-Étienne alluma les colères de leur presse : « Nous ne voulons, disait-elle, ni la rentrée de l'Autriche dans la Confédération, ni faire obstacle au passage du Mein. Pourtant, si la sûreté du royaume était menacée par les intrigues prussiennes, toutes ces bonnes dispositions se changeraient en dispositions contraires. Alors l'amitié avec la Prusse s'évanouirait en fumée et la Hongrie, unie avec l'Autriche, l'aiderait par tous les moyens à paralyser les efforts du perturbateur de la paix^ » (Octobre 1868.) Reust réclama en Roumanie. Mais on prenait de plus en plus partout l'habitude de ne point s'arrêter à ses bavardages. On le laissa dire et on continua. Alors Andrassy, qui était un homme sérieux, s'adressa à Rismarck et lui fit dire par Werther, l'ambassadeur prussien à Vienne : « La Hongrie désire entretenir de bons rapports d'amitié avec la Prusse, néanmoins la Hongrie armerait contre la Prusse même son dernier homme, si un prince prussien prenait fait et cause pour les radicaux

\. Donné par Sybel.

roumains qui susciteraient des troubles aux frontières de la Hongrie, et si le prince Charles faisait de la propagande pour s'annexer les sept bourgs. »

Bismarck savait que ce serait à Pesth et non à Vienne que serait décidée l'attitude de l'Autriche dans la prochaine guerre de la Prusse avec la France, et que, sans le consentement d'Andrassy, Beust ne bougerait pas. Et c'est pourquoi il exerçait son action en Hongrie, agissant tour à tour sur les Deakistes et sur les révolutionnaires. Il sentit la gravité de l'avertissement que lui donnaient à la fois la presse roumaine et Andrassy, et se retournant avec sa prestesse habituelle, il passa de la complicité avec le roi Charles aux avertissements comminatoires. Il charge ses journaux officieux de prévenir la Boumanie que la paix du monde ne sera pas troublée par ses ambitions ; qu'elle s'arrange pour vivre en bonne harmonie avec la Hongrie. Puis il fait dire au prince par Kaysseriing, qu'il est nécessaire de changer de politique (14 novembre). Le prince fait semblant de ne pas entendre et s'imagine, en montrant patte de velours au Sultan, que les puissances s'apaiseront et qu'il pourra garder son Bratiano. Il envoie au prince impérial quatre chevaux pur sang, en souvenir, dit-il, de la revue de Constantinople dans laquelle il a pu admirer ses grâces juvéniles. Il ajoute : « J'accorderai la plus grande sollicitude aux moindres choses qui peuvent témoigner de mon désir de resserrer les liens qui m'attachent

ù V. M. I. Où pourrions-nous voir une meilleure sauvegarde que dans l'empire à la tête duquel la Providence a placé Y. M. 1. ? » — (( Cela ne suffît pas, écrit Bismarck à Kaysserling, il ne s'agit pas du Sultan et des Bulgares, qui me sont indifférents, mais des Hongrois et d'Andrassy, auxquels je tiens beaucoup à ne pas déplaire et qui ne seront satisfaits que par le renvoi de Bratiano. Si le fait n'est pas accompli dans les 48 heures, vous demanderez vos passeports et quitterez Bucharest, et l'on verra après cela combien durera ce gouvernement. » L'ordre était trop formel pour être éludé : il n'y avait qu'à rompre avec le véritable suzerain ou à se soumettre. Le prince se soumit incontinent; Bratiano fut remplacé (16 novembre) par Démétrius Ghika chargé de former un nouveau cabinet. Un seul froncement de sourcil de Bismark obtenait ce qui avait été refusé pendant des mois à toutes les puissances.

Le départ de Bratiano apaisa la Porte ; le Sultan accepta les chevaux et Aali-Pacha écrivit : <( J'ai été heureux de retrouver dans cette lettre les mêmes sentiments dont V. A. S. s'est toujours montrée animée à l'égard du gouvernement impérial. Lorsque V. A. parle, toutes nos inquiétudes disparaissent et la confiance renaît pleine et entière. C'est ainsi que se trouvent dissipés les quelques nuages qui apparaissaient à l'horizon dans nos relations. Je prie V. A. d'être profondément convaincue des sentiments invariables de S. M. 1. »

La soumission du prince Charles à Bismarck fut rendue encore plus significative par le renvoi des militaires français (6 février 69). Par là, malgré les bonnes paroles qui continuèrent à être prodiguées à Napoléon III, se trouvait définitivement brisée l'amitié française et consommée l'identification prussienne. Le peuple roumain, dont les sentiments étaient très différents de ceux de son souverain, témoigna son regret du départ de ces braves officiers et sa gratitude de leurs loyaux services. La Chambre leur vota une Adresse sur la proposition de ce même Bratiano qui, comme ministre de la Guerre, avait fait décréter l'organisation de l'armée roumaine sur le type prussien.

Sybel présente cette intervention de Bismarck comme une preuve des dispositions conciliantes de ce pacifique. L'histoire y verra ce qui y est réellement: une preuve de la persévérance intelligente avec laquelle notre ennemi préparait la guerre contre nous, en s'assurant la bonne volonté de la Hongrie, gardienne de l'Autriche.

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