‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 78 sur 165 · Rapport du 22 juillet · texte numérisé non relu

Rapport du 22 juillet

le fait n'était pas mystérieux, car le prince de Hohenlohe l'avait exposé dans une conférence faite en présence du Roi, des principaux personnages de la cour et des officiers de l'Etat-major. On ne trouve pas trace, dans les rapports de notre attaché, de cet événement considérable qui aura une si grande part à nos défaites. En est-il question dans une de ces brochures en allemand dont il annonce parfois l'envoi à Paris, je l'ignore mais ses rapports sont muets et ils auraient du en être pleins. Il parle de l'ignorance et de la présomption française, « chacun de ces défauts contribuant à entretenir l'autre ». x\-t-il échappé lui-même à ce défaut national? Ainsi, il est convaincu de s'être aperçu seul qu'il existait une nation intelligente et forte qu'on appelait la Prusse. Il dit : « Est-il une seule personne en France qui ait suivi le développement si curieux de la nation prussienne depuis 1815? » Pensez exactement le contraire si vous voulez être dans la vérité. Il n'est pas un homme intelligent en France, politique, philosophe, littérateur, qui n'ait suivi avec attention le développement de la future dominatrice de l'Allemagne. Cousin était allé à Berlin étudier Kant et Hegel. L'histoire romaine de Niebuhr avait été traduite ainsi que le Traité de la Possession de Savigny, Faust, Werther de Gœthe, la Yie de Jésus de Strauss. Un éminent professeur de notre Faculté de droit, Pellat, avait débrouillé les nuageuses recherches germaniques sur le droit romain; Lerminier, puis Saint-René Taillandier, ancien élève d'Hei-

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delberg, consacraient, dans la Revue des Deux Mondes, de remarquables études aux faits importants de la vie prussienne; Chateaubriand dans son ambassade de Berlin avait prophétisé l'avenir du peuple de Frédéric; Edgar Quinet nous avertissait : a L'unité, voilà la pensée profonde, continue, nécessaire, qui travaille ce pays et le pénètre en tous sens. Religion, droit, commerce, liberté, despotisme, tout pousse à sa manière à ce dénouement. )> Nos économistes avaient vu l'importance du Zollverein et il n'avait pas échappé à leur sagacité qu'il était l'embryon de rUnité politique future. Rien de tout cela n'existe pour M. Stoffel. Avant lui, personne n'avait soupçonné qu'il y eût une Prusse dont on devait tenir compte; il a fallu qu'il allât à Berlin pour donner à la France cette révélation.

Ses informations sur la puissance militaire prussienne sont très intelligentes, mais est-il le seul auquel on en doive de pareilles^? Les nombreux écrivains qui avaient raconté la campagne de 1866, notamment le colonel Lecomte et Rustow, le journal le Temps dans de remarquables articles, avaient fourni des détails abondants et minutieux sur l'organisation prussienne. Au moment de la lutte entre le Roi et le Parle-

1. Napoléon III dans ses écrits de Ham ; le capitaine Samuel [Armée de la Confédération du Nord de l'Allemagne, 1868); le lieutenant-colonel d'état-major "SuQue^ [Considérations générales sur l'état militaire de la France et des principales puissances étrangères); le chef d'escadron d'état-major Fa.Y [De l'organisation militaire de V Allemagne, 1869); le Belge Timmerhaus.

ment, les journaux français en avaient été pleins. Un des députés les plus instruits, les plus honorables, les plus patriotes du Corps législatif, le comte de Latour, nous prévenait, au moins chaque années des progrès redoutables de notre voisine, et, le 1*"'' janvier 1870, Lefebvre de Béhaine publiait sous le voile de l'anonyme, dans la Revue des Deux Mondes , un tableau complet de sa puissance militaire. Personne, par conséquent, n'avait besoin de connaître les Rapports de Stoffel pour être parfaitement instruit de la puissance militaire de la Prusse. Ne Ta ignorée que qui Ta voulu.

Ce qui appartient en propre àStoffel, et ce que, certes, Niel n'eut pas toléré s'il avait supposé que ces rapports sortiraient des cartons du ministère, c'est la peinture offensante qu'il fait de notre nation et de notre armée comme contraste aux vertus de la nation et de l'armée prussiennes. 11 daigne reconnaître que ces Prussiens sont rudes, arrogants, sans scrupules, dépourvus de tout sentiment généreux ou délicat (p. 148, 201). S'il se bornait à constater qu'ils sont néanmoins sérieux, prévoyants, énergiques, doués de qualités solides et estimables, il n'y aurait pas à contredire. Mais pourquoi avancer que les Français sont en arrière de cinquante ans sous le double rapport de l'instruction générale et des institutions, et en avance de deux siècles comme relâchement, avidité des jouissances matérielles et dissolution sociale? que les choses les plus respectables chez nous ne sont plus respectées^

que la vertu, la famille, Tamour delà patrie, l'honneur sont présentés comme des sujets de dérision à une génération frivole et sceptique à laquelle on ne donne pas même le goût de l'étude? Sans doute, il existe une France pareille, celle des tripots et des mauvais lieux*. Mais il était alors une autre France héroïque, noble, qui a tout deviné, tout inventé, tout compris dans ce siècle, que le monde entier était habitué à chercher et à trouver dans toutes les directions, à la tête de la pensée humaine. Et que dire de son jugement sur notre armée? « C'est une agglomération des Français les plus ignorants et les plus nécessiteux, où se perdent de plus en plus la discipline et l'esprit militaire-. » Braves enfants, notre honneur, qui êtes tombés la face tournée vers l'ennemi, unissant dans votre dernier soupir le nom de la patrie à celui des êtres aimés, vous n'étiez que les plus ignorants de la nation, et vous ne connaissiez ni le devoir, ni la discipline, ni l'esprit militaire I Ah ! ce n'est pas là ce que lira le passant sur les tombes que vous a élevées partout la patrie reconnaissante. Ces

1. Il spiait facile, en regardant au-dessous de la Prusse saine et forte, de trouver aussi une Prusse de tripots et de mauvais lieux. Johannes Scherr lui aurait répondu : u D'après les statistiques de la police de Berlin, cette ville renfermait en 1846 dix mille femmes prostituées et dix-huit mille servantes dont le quart au moins, sans se livrer ouvertement à la prostitution, menait une vie déréglée. Il y avait deax mille bâtards sur dix mille naissances et le nombre des malades syphilitiques s"élevait à dix mille par an.

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