Politique radicale, p. 2\ et
tant sa main devant ma bouche et s'écriait : « Orateur! orateur! — Il ne s'agit pas d'éloquence, répondis-je, je vous parle avec une conviction profonde, en quelque sorte en prophète; rappelez-vous mes paroles : vos déclamations folles vous acquerront la faveur de la plèbe, et vous gagnerez autant de popularité que moi d'impopularité. Je ne me fais pas illusion ; vous me vaincrez, mais un jour éloigné ou prochain, quand vous aurez les affaires en main, votre premier acte devra être de désavouer les promesses auxquelles vous aurez dû le succès. Harcelés par d'autres qui les reprendront vous serez rejetés à votre tour parce qu'on appelle le peuple. Seulement vous aurez accompli auparavant un certain nombre d'actes iniques et funestes. Moi, je préfère n'en accomplir aucun et m'arrêter au premier pas. » Ils accueillirent affectueusement ce langage affectueux, mais n'en tinrent aucun compte. Nous nous séparâmes en nous serrant la main et ce fut notre dernière conversation intime. Après tout, leur calcul n'était ^ pas mauvais. Dans un pays comme le nôtre, c'est la folie qui pousse en haut, c'est le désaveu de cette folie qui y maintient. Votre déraison vous a valu les applaudissements des insensés, votre désaveu vous acquiert l'admiration des sages. On a donc tout à gagner à débuter par la folie.
En me quittant, et même plus tard en me combattant, les nouveaux irréconciliables continuèrent à lutter contre le résidu des hommes
de 1848, de ces hommes qui maudissaient les commissions mixtes après avoir inventé les transportations et les fusillades sans jugement, qui n'avaient su ni concevoir une bonne constitution, ni défendre la mauvaise par eux fabriquée, ni empêcher le coup d'État, ni s'y résigner, hommes tout en façade, honnêtes, mais d'esprit étroit et stérile, dont on ne pouvait attendre aucune initiative féconde. Les Irréconciliables n'entendirent pas se confondre avec eux; ils voulurent agir d'eux-mêmes : conduire, non être conduits. De telle sorte que le vieuK parti ne profita pas de notre séparation. Moi-même j'y perdis beaucoup. A peu près réduit à mes propres forces, je ne pus retrouver ailleurs les facilités et l'expansion qu'eût assurées à mon oeuvre le concours de ces jeunes lutteurs doués de talent si variés.
L'empire libéral n'était pas en veine de chances heureuses. Il perdait prématurément Walewski commeilavaitperduMorny. Walewski était arrivé dans un hôtel de Strasbourg avec sa femme malade ; il l'avait portée dans ses bras en haut d'un escalier; et soudain il avait appelé sa fille en criant : « Un verre d'eau, vite! un médecin. » On s'était précipité, on l'avait trouvé mort sur le parquet. Il était atteint d'une affection au cœur, et l'effort physique qu'il venait
défaire avait provoque la rupture d'un vaisseau (23 septembre 1868). ïhiers s'exprima en termes excellents sur cet homme droit, sûr, éclairé. 11 écrivait à notre amie commune, la princesse Julie Bonaparte : « Voilà donc notre pauvre ami \\'ale\vski mort d'une apoplexie foudroyante ! J'ai appris cette triste nouvelle hier au soir et j'en ai été saisi. Si jeune, si plein de vie encore ! Sa pauvre femme fait une grande perte, car ils sont sans fortune, grâce à une vertu et à un défaut, la probité et le manque d'ordre. L'Empire fait une perte aussi, et plus grande qu'on ne le croit. Walevvski n'avait pas l'épée des gens civils, c'est-à-dire la parole, mais il était fm, sensé, modéré surtout; sans être libéral, il était capable de donner d'excellents conseils. H en avait en effet donné de très bons. Il était peu instruit, pas du tout même, mais il avait appris à connaître l'Europe, et la jugeait bien. Lui seul la connaissait dans le gouvernement. L'Empereur a perdu non le plus spirituel, mais le plus sensé de ses ministres. Walewski avait eu un malheur, c'était d'ambitionner une position pour laquelle il n'était pas fait, celle de la présidence du Corps législatif, où il faut ce qu'il n'avait pas, du coup de langue, et où un bavard sans esprit, ne sachant pas ce qui lui manque, a plus d'assurance qu'un homme d'esprit, qui craint de n'en pas avoir assez. J'avais passé ma jeunesse avec ce pauvre Walewski et je vous assure que je le regrette bien vivement. Dites-le à sa veuve^ à
laquelle je n'ose pas écrire, n'ayant jamais eu de relations avec elle. A mon âge la vie est un bois, où un terrible bûcheron abat les arbres autour de vous, et où à chaque instant on les entend tomber sous les coups répétés d'une hache inflexible. Il faut être philosophe, philosophe religieux, et attendre sans trouble et sans amertume *. M
La guerre que, de tous les côtés, on faisait à Tempire libéral, privé d\m de ses soutiens auprès de l'Empereur, devint même si acharnée qu'on put à ce moment la croire victorieuse. Cela contribua au discrédit et à l'affaiblissement croissant de l'Empire dans les classes moyennes, où beaucoup ne lui restaient encore attachés que dans l'attente de sa transformation en monarchie constitutionnelle. « C'est fini », dit-on alors de toutes parts, en Europe comme en France. Le prince Antoine de Hohenzollern écrivait à son fils : « Je voudrais pouvoir déjà parler de ton mariage; on ne peut songer à une d'Orléans qu'après la chute des Napoléonides, un événement qui n'est, du reste, pas bien loin (30 août 1868). » Berryer annonçait la fin inévitable et prochaine -; Prévost-Paradol appliquait âpre ment au gouvernement l'image de Thiers sur Napoléon abandonné à Fontainebleau : « C'est un chêne puissant qui perd sa verdure à l'entrée de l'hiver et dont les feuilles se détachent l'une après l'autre. » Cassagnac, sans se