Lettres intimes, 18 h. 20G
LAMARTINE, ROSSINl, BERLIOZ. 40^
Méridional, un de ses fidèles, recevait chaque soir, entouré d'une excellente fename et de gracieuses jeunes filles, quelques amis d'élite : Henri Didier, l'auteur alors célèbre ^^ Rome souterraine , iVrmand de Pontmartin, l'étincelant causeur, Lamennais qu'on saluait toujours, comme autrefois à la Chesnaie, du nom familier de Monsieur Féli. Berlioz s'épanchait là librement, et, par moments, sortant des ennuis journaliers, il s'échappait à parler de ses admirations, de Virgile, de Shakespeare ; il atteignait alors à une éloquence émouvante. Shakespeare surtout l'inspirait : un soir, en nous lisant le duo d'amour de Roméo et Juliette, qu'il a traduit dans des accents égaux à ceux du poète, il fut arrêté par les larmes.
La destinée des deux artistes a été aussi différente que leurs caractères. Rossini s'était assuré très vite l'aisance, puis une certaine fortune; le succès lui est en quelque sorte venu dès ses premiers débuts; il fut toute sa vie comme son enfant de prédilection. Il a eu sans doute ses détracteurs et même quelques-uns très acharnés, mais qui ne réussirent pas, si ce n'est accidentellement, à arrêter l'essor toujours progressif de sa renommée. Un instant cependant, elle parut lui être infidèle. On n'avait pas rendu justice à son chef-d'œuvre de Guillaume Tell. Il ne se lamenta pas et se réfugia dans une hauteur de dédain admirable : il ne fit plus entendre au public les mélodies qui continuèrent à chanter en lui, il les écouta seul, et il ne donna plus que le Stabat pour prouver que, s'il avait voulu^
Guillaume 7 é>// aurait eu plus d'un pendant. La gloire qu'il dédaignait courut après lui. Il assista de son vivant à une véritable apothéose. Sa statue s'éleva sur la place publique de sa ville natale et dans le péristyle de l'Opéra de Paris. Les illustrations les plus diverses considéraient comme un honneur d'être admises dans son salon de la Chaussée d'Antin, et parmi ses plus intimes amis, il comptait des hommes tels que Berryer. Il ne vous accueillait jamais sans un mot enjoué. Quand on était jeune : Corne vanno glï amori? Contre les importunilés de la Béotie mondaine, il se défendait parla moquerie, et aux louangeurs d'une certaine sorte, il répondait en célébrant la beauté du macaroni et ses talents de cuisinier. Beaucoup ne l'ont pas vu autrement. Était-il touché de l'intelligence de votre admiration, et vous jugeait-il digne d'une conversation sérieuse, son ton changeait; il trouvait des mots justes, élevés, et il donnait à un bon sens impeccable le brio d'une causticité aimable.
Berlioz, au contraire, se débattit longtemps contre les étroitesses de la vie matérielle, il eut toujours des amis ardents, Liszt le premier, d'Ortigue, mon ami Lecourt, le plus éminent avocat de Marseille, qui passa trois jours et trois nuits en malle-poste, pour assister à la première représentation de Benvenuto et repartit le lendemain, l'avare Paganini lui envoya 20000 francs au sortir de son audition à'Harold. Mais il rencontra en beaucoup plus grand nombre des ad-
versaires intraitables. Dans la Revue des Deux Mondes, pontifiait alors un rossinien de science bornée dont l'étroitesse d'esprit se fermait la Yue de tous les horizons, Pierre Scudo. Il écrivait agréablement, et comme dans ce tempslà l'éducation musicale était peu répandue, on acceptait ses jugements comme des sentences sans appel. Or, il avait prononcé que l'œuvre de Berlioz était un puéril et bruyant chaos d'impuissance, et que sa gloire n'existait que dans une douzaine de cerveaux fêlés. En attendant que la fêlure devînt universelle, on le croyait... On applaudissait Berlioz en Allemagne, en Russie, même à Paris dans quelques concerts, mais rOpéra lui restait fermé ; les Troyens n'avaient qu'un succès contesté au Théâtre-Lyrique, et c'est à peine si V Enfance du Christ avait obtenu grâce. Le piédestal des statues qu'on dresse à sa mémoire pourrait être composé des pierres de lapidation qu'on ne lui a pas épargnées pendant sa vie.
L'œuvre des deux musiciens ne diffère pas moins que leur caractère et leur destinée. Rossini, c'est le dieu de la mélodie et le fils de Mozart : très instruit de ce que le savant Alcan appelait l'écriture de son art, il produisait l'émotion surtout par la voix humaine; nul ne l'a mieux maniée, rendue plus souple, flexible et pathétique, plus entraînante par ses crescendos irrésistibles. Et quand il eut tiré d'elle tout ce qu'elle pouvait contenir d'expression, de charme, il créa ces admirables ensembles où elle se mul-
tiplie, s'agrandit et arrive à des sonorités splendides. Il n'a pas dédaigné le secours de Torchestre; il en a eu même les audaces, et on s'est rappelé longtemps le scandale que firent les deux tambours de l'ouverture de la Gazza Ladra. Mais il a voulu que l'orchestre fût toujours subordonné et non dominateur, soutenant le chant et ne l'assourdissant pas.
Berlioz aussi a su en maître demander à la voix humaine son cri, ses larmes, ses langueurs, ses émotions, et aucune des cantilènes les plus pénétrantes de Rossini ne surpasse l'enchantement du septuor des Troyens. Mais, si sa mélodie émeut, elle n'égayé pas. Malgré tout, à la façon de Gluck, elle déclame plus qu'elle ne chante. 11 a fait pleurer Didon, il n'a pas fait rire Rosine. Dans les œuvres où il s'est complu et qui contribuent le plus à assurer sa célébrité, dans la Bamnatïon de Faust et dans Roméo et Juliette, supérieur encore, la part principale appartient à l'orchestration ; il est surtout lui dans ses symphonies et ses ouvertures : il y est véritablement créateur, original. Sans étendre le domaine des accords jusqu'à l'enharmonie, il donne à son orchestration une couleur, une sonorité, une largeur, une hardiesse étourdissantes. « Il est un symphoniste de génie, beaucoup moins par la beauté des lignes que par celle des timbres, et le timbre étant le coloris de la musique, Berlioz est le premier des coloristes sonores ^ » Par là il se rapproche du sommet de
i. Camille Bellaigue, Portraits de musiciens. On trouve
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Fart plus que Rossini, qui s'en est toujours tenu au drame sérieux ou comique.
La fin de Rossini^ ne fut pas aussi heureuse que l'avait été sa vie. Le mourir lui fut rendu pénible par de cruelles soulï'rances qui cependant n'altérèrent point sa sérénité. Comme tout bon Italien il fit appeler un prêtre et il dit : « On a voulu faire de moi un sceptique, qu'on sache bien, au contraire, que je suis heureux de mourir en bon catholique. » Son dernier mot fut le nom de sa femme. Dans son testament il unit à un témoignage de reconnaissance envers le pays hospitalier qui avait honoré sa vieillesse, un hommage suprême à la musique du cœur, à cette mélodie qu'il avait agrandie par son génie. (( Je veux qu'après mon décès et celui de mon épouse, il soit fondé à perpétuité à Paris, et exclusivement pour les Français, deux prix de chacun 3000 francs, pour être distribués annuellement : l'un à l'auteur d une composition de musique religieuse ou lyrique, lequel devra s'attacher principalement à la mélodie si négligée aujourd'hui; — l'autre, à l'auteur des paroles (prose ou vers), sur lesquelles devra s'appliquer la musique, et y être parfaitement appropriée, en observant les lois de la morale, dont les écrivains ne tiennent pas toujours assez compte. »
dans ces études exquises les jugements d'un esprit poétique exprimé dans la langue la plus délicatement ferme.