‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 3)Chapitre 97 sur 165 · Id., ihid · texte numérisé non relu

Id., ihid

Rossini avait dans son beau visage un calme olympien communicatif, et je dirais même, bien qu'il n'y ait jamais eu en lui quoi que ce soit qui ressemblai à de la pose, dont on ressentait la majesté, il était le contraire de ce qu'on en a raconté. On l'a dit égoïste : il était bon ; à l'instar de Michel- Ange, il n"a pas cherché d'abord la gloire, mais les moyens de donner du pain à la pauvreté d'un père et d'une mère adorés. Je lui demandais un jour : « Maître, que pensez-vous de la musique nouvelle? » Il me répondit: « Ils sont plus savants que nous, mais nous, nous écririons davantage avec cela », en mettant la main sur son cœur. Où, en effet, si ce n'est là, eùt-il trouvé la plainte de Desdémone, le sanglot de désespérance filiale d'Arnold, l'effusion de Vbiflammatus'l On l'a dit sceptique: Il a cru à tout ce qui est grand : Dieu, la patrie. C'est le sentiment du divin qu'on trouve dans Moïse, où palpite, resplendit par instants, dans un agrandissement prodigieux, quelque chose de l'intensité de sentiment de Palestrina, de la majesté de Marcello, de la suavité de Pergolèse. C'est le sentiment même de la patrie qui vibre dans la scène solennelle de la conjuration des Quatre-Cantons. Il n'a jamais beaucoup parlé de lui; il a dit cependant d'un mot ce que ses chants l'auraient dispensé de nous apprendre « qu'il avait nourri toute sa vie quoiqu'en silence, l'amour de sa patrie* ». C'était un paresseux, a-t-on répété :

\ . Rossini au Syndic de Pcsaro.

aucun esprit n'a été plus constamment actif, en éveil sur toute chose, aussi capable de mener à bonne fin une opération de bourse qu'une partition d'opéra. Seulement, il était comme un vase d'élection qui s'emplissait goutte à goutte de la rosée des nuits sereines et se répandait sans eflbrt parce que le vase plein débordait naturellement. Il n'avait pas besoin de forger avec effort sur une enclume son émotion ou son idée; il travaillait en causant avec les belles amoureuses, et l'on raconte qu'il en eut plus d'une fois l'occasion, en s'épanouissant aux rayons inspirateurs du soleil d'Italie, en écoutant les concerts de l'orchestre invisible qui chantait perpétuellement en lui, en ouvrant de toutes parts son àme aux efQuves de poésie que le printemps de la vie respire dans le printemps de la nature. C'est par ce don de spontanéité qu'il a été un élu ; heureuse paresse qui ressemble à une prédestination.

Tout autre était Berlioz, volcan en perpétuel bouillonnement, même quand il ne faisait pas éruption. Sur son expressive et fine tête d'aigle désolé, surmontée d'une chevelure qui semblait s'élever comme un défi jeté au ciel, planait toujours le reflet tragique d'une âme dévorée par un feu inextinguible. Il a vécu dans une constante frénésie ; il commença par une lutte avec son père, qui contrariait sa vocation enl'aframant. Ses amours, aussi tourmentées que fugitives, changeant d'objet en gardant la même incandescence, furent des supplices autant pour celles qui les inspiraient que pour lui qui les res-

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sentait. La musique fut la seule de ses bieiiaimées qui n'eut pas à soufTrir de ses transports et de ses mobilités. Quoique ayant longtemps vécu avec elle, il la trouva toujours adorable. Il disait : <( La musique est comme un jeune homme de vingt-deux ans qui a devant lui un avenir immense ; les autres arts sont éreintés, vieux. » 11 n'aima son fils qu'après l'avoir longtemps rudoyé. Il était plein d'esprit mais d'un esprit qui ignorait le sourire et n'avait que le sarcasme; il disait « Je vous aime » avec fureur. Les écrits et notamment ses Mémoires d'une verve endiablée lui font une place parmi les écrivains autant que ses partitions parmi les musiciens. Pas plus que Rossini il ne s'est mêlé de la chose publique, et il ne dit son sentiment de celle de son temp& qu'en passant et d'un mot : « Moi, je suis tout à fait impérialiste, je n'oublierai jamais que notre Empereur nous a délivrés de la sale et stupide république; tous les hommes civilisés doivent s'en souvenir. Il a le malheur d'être un barbare en fait d'art, mais quoi! C'est un barbare sauveur et Néron était un artiste K »

Je le rencontrais souvent dans cette maison royale de Fart, La Muette, où la veuve de Pierre Erard, le célèbre facteur de pianos, présidait comme la muse de la bonté aux fêtes et aux rencontres artistiques. Plus intimement encore, je le voyais dans le petit entresol du square d'Orléans où Joseph d'Ortigue, fin et séduisant

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