‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 105 sur 173 · Rapport spécial du 15 juillet · texte numérisé non relu

Rapport spécial du 15 juillet

place du Château-d'Eau, rue de Rambuteau, place du Chàtelet, rue de Rivoli, boulevard Saint-Michel, boulevard du Palais, les mêmes manifestations se répétaient. Une bande, évaluée à 1 200 individus par le rapport de police, se dirigea vers l'ambassade prussienne, rue de Lille, vociférant: Vive la France! Vive la guerre! A bas la Prusse! A Berlin ! Quelques-uns essayèrent de forcer les portes. Tout le personnel de l'ambassade était descendu dans la cour, en proie à une vive émotion. Mais l'officier de paix de service repoussa les assaillants et, parlementant avec eux, obtint qu'ils se retirassent. Deux voisins de l'ambassade, l'ancien ministre Daru et le marquis de Villeneuve, étaient accourus, avaient joint leurs exhortations aux siennes et avaient contribué à la retraite de ces fous. La Liberté, sous la plume d'Albert Duruy, s'écriait le lendemain avec triomphe : « La Déclaration que le Sénat et le Corps Législatif attendaient avec une anxiété patriotique n'a pas eu lieu. Mais en revanche Paris a fait hier au soir sa déclaration de guerre à la Prusse. Paris a répondu par la Marseillaise au nouveau défi de M. de Bismarck. » Le Figaro caractérisait ainsi la soirée (16 juillet) : « Jamais soirée ne fut plus tumultueuse. Jamais, pas même aux plus mauvais jours, jours de juin et de janvier, foule plus compacte et plus excitée n'avait envahi les boulevards. Cette agitation n'avait aucun des caractères violents qui caractérisent les émeutes. On manifestait, non pas contre l'ordre de choses

établi, mais contre une nation séciilairemeni hostile et dont l'attitude insolente froisse au plus haut point les susceptibilités françaises. Ce sentiment de révolte se trahissait par des clameurs bruyantes, par des imprécations, par des cris mille fois répétés de: A Berlin! A bas la Prusse! auxquels se mêlaient de temps en temps ce cri : A bas le Cabinet! Paul de Cassagnac a été l'objet d'une manifestation d'autant plus flatteuse que, jusqu'à présent, on ne l'avait guère gâté à cet égard. Oq sait avec quelle vigueur il prêche la croisade anti-prussienne. Comme il débouchait de la rue Vivienne, il a été reconnu, entouré, littéralement acclamé. »

On a prétendu que ces manifestations étaient lancées, soudoyées par la police. Quelles sommes n'eût-il pas fallu pour mettre ainsi une immense cité en ébullition! Ces manifestations gênaient le gouvernement plus qu'elles ne l'aidaient; le préfet de police en était inquiet, redoutant que les hostiles n'en profitassent pour susciter des troubles. Ceux qui sont responsables de l'ordre craignent toujours de voir la mer humaine envahir ses rivages : ils ne savent pas où elle s'arrêtera ni quand elle baissera. Un seul acte fut de nature à nous donner l'apparence de susciter l'émotion publique, ce fut l'autorisation donnée de chanter la Marseillaise à l'Opéra. Maurice Richard l'avait obtenue directement de l'Empereur. Le Conseil, qui n'avait pas été consulté, n'en fut pas satisfait. On me pressa beaucoup d'aller à l'Opéra entendre le chant

national et juger moi-même des acclamations qu'il soulevait. Je m'y refusai.

Pendant que le furor teutonicus et le fiiroi' gallicus se déchaînaient, Benedetti continuait imperturbablement à solliciter des audiences. Le matin du 14 juillet il avait lu dans la Gazette de Cologne le télégramme d'Ems; il ne s'était mépris ni sur sa provenance ni sur sa portée. Il n'avait rien dit à qui que ce fut des événements de la veille; la dépêche ne pouvait donc émaner que du Cabinet du Roi; elle donnait un caractère injurieux aux derniers incidents des négociations ouvertes à Ems. Comme peuples et hommes d'Etat, il avait entendu le mot de guerre qui sortait de ce télégramme. « Le gouvernement, dit-il, aurait pu hésiter le 12, il ne le pouvait guère le 15. » il n'avait donc qu'à rentrer à Paris, où le rappelait Gramont, et, puisqu'on Tavait éconduit, rester éconduit, partir fièrement sans mot dire à personne. Mais il n'avait pas assez des rebuffades de la veille ; il lui en fallait de nouvelles : on les lui accorda libéralement. La première vint du ministre de l'Intérieur Eulenbourg. 11 eut l'idée d'aller lui recommander les finasseries pacifiques inventées par Gramont pour se donner l'apparence d'avoir obtenu la participation du Roi : elles étaient bien démodées à l'heure actuelle. Le ministre lui exprima l'intention de les soumettre à Sa Majesté et lui promit même de le revoir, mais il ne tarda pas à lui faire savoir, lui aussi, « qu'il n'avait plus rien à lui apprendre ».

Ainsi notre ambassadeur, après avoir eu trois refus d'audience du roi, complétait sa collection par un refus d'audience du ministre. Cela ne lassa pas les empressements de son humilité.

Le Roi, comprenant que ce n'était plus le temps de continuer une cure, résolut de partir le jour même pourCoblentz afin de gagner Berlin le lendemain et de prendre les dispositions militaires que la situation allait certainement imposer. Benedetti, instruit de ce départ, crut devoir, afin de ne pas manquer aux convenances, prier un aide de camp de dire au Roi son désir de prendre congé de Sa Majesté. Cette démarche lui valut un nouveau refus d'audience. Sa Majesté continua à lui tenir son cabinet fermé ; elle l'admit à le saluer, au passage, dans une gare, c'est-à-dire dans une antichambre. Ne paraissant pas se douter qu'il représente la France et l'Empereur, Benedetti va donc souhaiter bon voyage au souverain qui part pour lancer contre la France et l'Empereur ses armées d'invasion : « Le Roi, a-t-il raconté, s'est borné à me dire qu'il n'avait plus rien à me communiquer, et que les négociations qui pourraient encore être poursuivies seraient continuées par son Gouvernement. » Le mémorandum de Radzivill dit plus sèchement : « Le désir qu'avait le comte Benedetti de prendre congé du Roi au départ de Sa Majesté fut satisfait, puisque, en partant pour Coblentz, le Roi salua le comte en passant, le 14 juillet, dans la gare. » Les récits allemands, prodigues de détails, s'étendent sur les égards du Roi. Chappuis l'en-

tendit comme il tendait la main à Benedetti, dire : « Nous deux, nous resterons amis*. » D'après Oncken-, il lui parla aimablement : « Au moment du départ, il lui tendit la main avec ces mots : (( Portez-vous bien, monsieur l'ambassadeur, vous allez à Berlin, j'y serai dans quelques jours. La discussion ne doit plus être maintenant entre vous et moi, mais de Gouvernement à Gouvernement. » L'amabilité témoignée à la personne d'un ambassadeur, dont on vient de malmener le souverain, n'est qu'une impertinence de plus. Nicolas, pendant son voyage à Londres, avait été fort aimable envers l'ambassadeur de Louis-Philippe, Sainte-x\ulaire ; il avait affecté de ne pas parler du Roi. Sainte-Aulaire dit à Aberdeen : « Des politesses exclusivement personnelles de la part d'un souverain envers un ambassadeur sont de véritables inconvenances. L'Empereur devait me parler du Roi ; il ne l'a pas fait; je ne tiens nul compte de ses prévenances. » Dans la soirée même Bismarck répondait aux obséquiosités de Benedetti en le faisant rudoyer dans l'officieuse Gazette de l' Allemagne du Nord. Ce journal publia, en gros caractères, une courte notice disant que Benedetti avait perdu de vue les règles des rapports diplomatiques au point de ne pas s'abstenir de troubler le Roi dans sa cure, de l'interpeller à la promenade et de tenter de lui arracher des explica-

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