‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 107 sur 173 · NOTRE RÉPONSE AU SOUFFLET DE BISMARCK · texte numérisé non relu

NOTRE RÉPONSE AU SOUFFLET DE BISMARCK

Le vendredi 15 juillet, àneufheures du matin, le Conseil se réunit à Saint-Cloud^L'ïmpératrice y assistait; tous les ministres étaient présents, libres de leur volonté et de leur vote, aucun acte irrévocable public n'ayant été accompli. Même ceux d'entre eux qui, dans la conversation de la veille au soir avaient cru la guerre inévitable, pouvaient, après la réflexion de la nuit, exprimer un autre sentiment et, repoussant la Déclaration que nous apportions, revenir soit à Tappel à l'Kurope, soit à toute autre solution.

Gramont donna lecture du projet que nous avions rédigé ensemble. J'avais veillé à ce que le

1. Comme quelques personnes, invoquant la fidélité de leurs souvenirs, confondent ce qui s'est passé le 15 avec ce quiaeulieulei4, etse sont obstinées àplacer ce Conseil aux Tuileries, je reproduis la note insérée dans le Journal officiel du 16, relatant les événements du 15 : u Les ministres se sont réunis aujourd'hui en Conseil, au palais de Saint- Cloud, sous la présidence de l'Empereur, n

motif de notre détermination fût indiqué de manière à ce que personne ne pût se méprendre et qu'il fût constant que, à ce dernier moment comme au premier, nous nous étions obstinément refusés à étendre la discussion au delà de la candidature Hohenzollern; que nous n'invoquions ni le traité de Prague violé, ni le manque de parole du Luxembourg, ni la constante mauvaise foi, ni l'incessante provocation, ni l'impatience d'en finir et de sortir d'une tension énervante et ruineuse, ni la nécessité de redresser Sadowa et que, même dans l'affaire Hohenzollern, tout ne nous était pas également à grief; que nous n'invoquions comme raison décisive ni le refus de nous garantir l'avenir par une simple parole, ni le refus de revêtir d'une forme officielle une approbation toute privée, ni même le refus de recevoir et d'entendre notre ambassadeur. Nous nous révoltions contre ce refus d'audience uniquement parce qu'il était devenu un outrage palpable par la divulgation du télégramme affiché dans les rues, adressé aux légations et aux journaux. En d'autres termes, notre Déclaration n'était qu'une réponse au soufflet de la dépêche d'Ems, réponse que l'Allemagne elle-même semblait nous conseiller en l'attendant comme inévitable. Aux mots qui la terminaient, l'Empereur battit des mains. Chevandier demanda la parole et dit : (( Ayant été jusqu'à ce jour un de ceux qui se sont le plus énergiquement prononcés en faveur de la paix, je demande à exprimer le premier mon avis. Lorsqu'on me donne un soufflet, sans

examiner si je sais plus ou moins bien me battre, je le rends. Je vote pour la guerre. »Le tour de Segris venu, il se retourna vers Le Bœuf et lui dit d'une voix altérée par l'émotion : « Maréchal, vous voyez mes angoisses; je ne vous demande pas si nous sommes prêts, mais si nous avons des chances de vaincre. » Le Maréchal répondit que nous étions prêts et que nous ne serions jamais en meilleure situation pour vider notre différend avec la Prusse, que nous pouvions avoir confiance. Personne ne souleva d'objections et ne soutint la possibilité de la paix. Depuis, les écrivains de la Droite ont prétendu que l'Empereur aurait ouvert la délibération en disant que, souverain constitutionnel, il ne voulait peser en rien sur les décisions de son Cabinet, qu'il se serait même abstenu de voter et que la guerre ne fut décidée qu'à une voix de majorité. L'Empereur ne fit pas cette déclaration saugrenue, et la guerre fut votée à l'unanimité, y compris sa voix. Seule l'Impératrice n'exprima aucune opinion et ne vota pas.

L'Empereur se retrouva, à ce dernier moment de la crise, ce qu'il avait été depuis le commencement : regrettant les gloires de la guerre dès que la paix prévalait et se rejetant vers la paix avec effroi dès que la guerre s'imposait. Tandis que nous nous rendions au Corps législatif, il recevait Witzthum, le ministre autrichien à Bruxelles, en route vers Vienne, et il lui demandait d'obtenir de son souverain qu'il prît l'initiative d'un Congrès, afin d'éviter la guerre.

Depuis le célèbre duel d'éloquence entre Mirabeau et Barnave, on a beaucoup disserté sur les conditions dans lesquelles un gouvernement peut déclarer une guerre. Les Constitutionnels ont pensé que le droit de déclarer la guerre, comme celui de conclure la paix, entrait dans les attributions propres du Pouvoir exécutif et que, contre le mauvais usage qu'il serait tenté d'en faire, la nation était suffisamment protégée par le droit de refuser les subsides et les hommes et surtout par la responsabilité ministérielle. Les républicains ne se sont pas contentés de la garantie indirecte donnée par la responsabilité ministérielle, la nécessité de demander des hommes et des subsides ne leur a point paru un frein suffisant, car le budget d'un État met assez d'hommes et d'argent à la disposition d'un souverain pour qu'il puisse seul engager une guerre ; le droit de déclarer la guerre devait être subordonné à un vote direct et préalable. Bien que la Constitution de 1870, ainsi que toutes les Constitutions monarchiques, eût réservé à l'Empereur seul le droit de paix et de guerre, j'avais promis au nom du Cabinet que si nous croyions un jour la guerre inévitable, nous ne l'engagerions qu'après avoir demandé et obtenu le concours des Chambres : une discussion aurait lieu alors et, si elles ne partageaient pas notre opinion, il

ne leur serait pas difficile de faire prévaloir la leur, en nous renversant.

Malgré les protestations de Brenier et de beaucoup d'autres, fidèles à notre promesse, nous ne voulûmes accomplir aucun acte de guerre, en dehors du rappel des réserves, mesure facile à contremander, avant que les Chambres eussent discuté et approuvé notre politique. Nous accompagnâmes notre Déclaration d'une demande de crédit de cinquante millions, crédit bien insuffisant, mais dont l'adoption ou le rejet permettrait au Corps législatif et au Sénat d'exprimer leur volonté, mieux que par des approbations ou des murmures fugitifs, par un vote solennel dont le témoignage demeurerait. La guerre avait été jusque là un usage du pouvoir personnel^; nous voulûmes qu'elle fût cette fois un acte libre des représentants de la Nation. A cette demande de cinquante millions, nous joignîmes un premier projet de loi autorisant des engagements volontaires limités à la durée delà guerre. Ainsi les jeunes p;ens qui aimaient le champ de bataille et détestaient la caserne ne seraient pas

1. Même sous Louis-Philippe, Lamartine se plaignait qu'il pût en être ainsi. A propos des complications de 1840, il écrivait ; « Vous en êtes, vous, nation libre, nation démocratique, nation de 89 et de 1830, vous en êtes à ouvrir anxieusement tous les matins votre journal pour savoir s'il a convenu ou non à un conciliabule de sept hommes, enfermés dans leur cabinet à Paris, de lâcher la guerre sur le monde. Appelez-vous encore, en face d'un tel scandale, une nation représentative ! >> France parlementaire, t. IL — Articles sur la question d'Orient dans le Journal de Saône-et- Loire.)

découragés dans leur élan patriotique par la crainte de rester deux ans sous les drapeaux après la paix. Un second projet de loi appela à l'activité toute la garde mobile. Le Maréchal, en vue de ne pas grossir les dépenses et de ne pas compliquer la préparation, avait limité cet appel à la garde mobile des départements plus directement menacés, Plichon insista pour qu'il s'étendît à toute la garde mobile de tous les départements et le Conseil lui donna raison.

Avant d'entrer à la Chambre, je m'arrêtaichez Gramont aux Affaires étrangères. J'y trouvai Benedetti, arrivé le matin. Nous l'interrogeâmes minutieusement; il ne nous apprit rien de nouveau sur ce qui s'était passé à Ems et confirma, sans y ajouter, les détails circonstanciés de ses dépêches et ses rapports. Sur ce qui s'était passé à Berlin, sur la machination de Bismarck, il ne savait absolument rien. L'entendre en Conseil n'eût donc été d'aucune utilité. Du reste, beaucoup plus que de la guerre, il était préoccupé d'un article du Constitutionnel, de Léonce Dupont (Rénal), ayant déjà quelques jours de date, qui lui reprochait de n'avoir pas prévenu son Gouvernement de la candidature Hohenzollern^ Déjà, au milieu des négociations d'Ems, il avait employé la moitié d'un télégramme à nous demander « de dire en quelques mots qu'il avait plusieurs fois signalé les démarches faites en vue de la candidature ». Nous n'avions pu lui donner

4, D'Ems, 40 juillet, 44 h. 30 du soir.

satisfaction, car si en 1869 il nous avait avertis, il n'avait rien deviné en 1870 au moment décisif. Sans égard aux pensées qui assiégeaient mon esprit, il revint sur ce thème avec une importunité fatigante, et je dus cesser de méditer sur la lutte imminente pour essayer, en me rendant à pied à la Chambre en sa compagnie, de lui faire comprendre que, nem'occupant pas des attaques dirigées contre moi (et, certes, ses amis ne me les épargnaient pas), il ne pouvait exiger que je m'occupasse à réfuter celles, justes ou injustes, dont il était lobjet.

La Chambre était au complet; les tribunes regorgeaient; tous les ambassadeurs étaient présents. Au milieu d'un silence imposant, je lus notre Déclaration : a La manière dont vous avez accueilli notre déclaration du 6 juillet nous ayant donné la certitude que vous approuvez notre politique et que nous pouvons triompher par votre appui, nous avons aussitôt commencé des négociations avec les puissances étrangères, pour obtenir leurs bons offices et avec la Prusse, afin qu'elle reconnût la légitimité de nos griefs. Dans ces négociations, nous n'avons rien demandé à l'Espagne, dont nous ne voulons ni éveiller les susceptibilités, ni froisser l'indépendance. Nous n'avons pas agi auprès du prince de Hohenzollern, que nous considérons comme couvert par le Roi ; nous avons également refusé

de mêler à notre discussion aucune acrimonie, ou de la faire sortir de l'objet même dans lequel nous avons, renfermé le débat. La plupart des puissances étrangères ont été pleines d'empressement à nous répondre, et elles ont, avec plus ou moins de chaleur, admis la justesse de notre réclamation. Le Ministre des Affaires étrangères prussien nous a opposé une fin de non-recevoir, en prétendant qu'il ignorait l'afPaire et que le Cabinet de Berlin y était resté étranger. [Rumeurs sur divers bancs,) — Nous avons dû alors nous adresser au Roi lui-même, et nous avons donné à notre ambassadeur l'ordre de se rendre à Ems, auprès de Sa Majesté. Tout en reconnaissant qu'il avait autorisé le prince de HohenzoUern à accepter la candidature qui lui avait été offerte, le roi de Prusse a soutenu qu'il était resté étranger aux négociations poursuivies entre le Gouvernement espagnol et le prince de Hohenzollern ; qu'il n'y était intervenu que comme chef de famille, nullement comme Souverain, et qu'il n'avait ni réuni, ni consulté le Conseil des ministres. Sa Majesté a reconnu cependant qu'elle avait informé le comte de Bismarck de ces divers incidents. Nous ne pouvions considérer cette réponse comme satisfaisante. Nous ne pouvions admettre cette distinction subtile entre le Souverain et le chef de famille, et nous avons insisté pour que le Roi conseillât et imposât au besoin au prince Léopold une renonciation à sa candidature. Pendant que nous discutions avec la Prusse, le

désistement du prince nous vint du côté d'où nous ne Tattendions pas, et nous fut remis, le 12 juillet, par l'ambassade d'Espagne. Le Roi ayant voulu y rester étranger, nous lui demandâmes de s'y associer, et de déclarer que si, par un de ces revirements toujours possibles dans un pays sortant d'une révolution, la couronne était de nouveau offerte par l'Espagne au prince Léopold,il ne l'autoriserait pas à l'accepter, afin que le débat pût être considéré comme définitivement clos. Notre demande était modérée ; les termes dans lesquels nous l'exprimions ne l'étaient pas moins. « Dites bien au Roi, écrivions-nous à M. Benedetti, le 12juillet, àminuit, « que nous n'avons aucune arrière-pensée, que <( nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, « et que nous ne demandons qu'à résoudre hono- « rablement une difficulté que nous n'avons pas (( créée. » Le Roi consentit à approuver la renonciation du prince Léopold, mais il refusa de déclarer qu'il n'autoriserait plus à l'avenir le renouvellement de sa candidature, a J'ai demandé « au Roi, nous écrivait M. Benedetti, le 13 juillet « à minuit, de vouloir bien me permettre de vous « annoncer, en son nom, que si le prince de « Hohenzollern revenait à son projet. Sa Majesté « interposerait son autorité et y mettrait obstacle. « Le Roi a absolument refusé de m'autoriser à « vous transmettre une semblable déclaration. « J'ai vraiment insisté, mais sans réussir à modi- « fier les dispositions de Sa Majesté. Le Roi a « terminé notre entretien en disant qu'il ne pou-

(( vait,ninevoulaitprendreimpareilengagement, « et qu'il devait, pour cette éventualité comme « pour toute autre, se réserver la faculté de con- <( sulter les circonstances. ))Quoiquece refus nous parût regrettable, notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix était tel, que nous ne rompîmes pas nos négociations, et que, malgré notre impatience légitime, craignant qu'une discussion ne nous entraînât, nous vous avons demandé d'ajourner nos explications. Aussi notre surprise a été profonde lorsque hier, nous avons^ appris que le Roi de Prusse avait notifié par un aide de camp à notre ambassadeur qu'il ne le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son Gouvernement l'avaitcommuniqué aux cabinets d'Europe. [Mouvements.) Nous apprenions en même temps que le baron de Werther avait reçu l'ordre de prendre un congé ^ et que des armements s'opéraient en Prusse^ Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eût été un oubli de dignité et une imprudence. Nous n'avons rien négligé pour éviter une guerre ; nous allons nous préparer à soutenir celle qu'on nous offre en laissant à chacun la part de responsabilité qui lui revient. » Les dernières phrases furent couvertes par les bravos, les applaudissements répétés, et les cris de : Vive la France ! Vive l'Empereur ! Puis

1. Nous ne disions pas qu'il avait été rappelé, par conséquent, nous sommes restés dans l'exactitude.

2. Cette assertion n'était pas exacte. Le Bœuf avait été mal renseigné; les armements n'ont commencé que le 16.

éclatèrent les cris : Aux voix! Aux voixî Ernest Picard s'opposa à l'urgence que nous réclamions ; il ne put se faire entendre. On procéda immédiatement au vote. Les députés, en immense majorité, étaient tellement excités qu'à la contreépreuve, quelques membres delà Gauche s'étant levés, ils se retournèrent vers eux, les montrant du doigt et criant : « Levez-vous donc ! Levezvous donc ! Ils ne sont que seize ! Ce sont des Prussiens! »

L'urgence votée, Thiers prit la parole de sa place : « Devant la manifestation qui vient d'être faite, je veux dire pourquoi je ne me suis pas levé avec la majorité de la Chambre. [Rumeurs. — Interruptions diverses.) Je crois aimer mon pays... [Rumeurs sur quelques bancs: Laissez parler!) — M. le président Schneider : Permettez-moi de vous le dire encore, messieurs, nous sommes dans une de ces circonstances 011 l'on doit souhaiter que le pays soit unanime ; on nous regarde aujourd'hui de l'autre côté de la frontière et ce n'est pas le moment -d'avoir entre nous des dissidences de détail. (Très bien! très bien! — Ecoutez l) Thiers : S'il y a eu un jour, une heure où l'on puisse dire, sans exagération, que Thistoire nous regarde, c'est cette heure et cette journée, et il me semble que tout le monde devrait y penser sérieusement. Quand la guerre sera déclarée, il n'y aura personne de plus zélé, déplus empressé que moi à donner au Gouvernement les moyens dont il aura besoin pour la rendre victorieuse.

[Très bien! très bien! à gauche.) Ce n'est donc pas assaut de patriotisme que nous faisons ici. Je soutiens que mon patriotisme est, non pas supérieur, mais égal à celui de tous ceux qui sont ici. {Approbation à gauche.) De quoi s'agitil? De donner ou de refuser au Gouvernement le moyen qu'il demande? Non, je proteste contre cette pensée. De quoi s'agit-il? D'une déclaration de guerre faite à cette tribune par le ministère, et, je m'exprime constitutionnellement, on le reconnaîtra. Eh bien, est-ce au ministère à lui seul de déclarer la guerre? Ne devons-nous pas, nous aussi, avoir la parole? Et avant de la prendre, ne nous faut-il pas un instant de réflexion?... [Interruptions à droite.) Je vous ai dit que l'histoire nous regardait, j'ajoute que la France et le monde aussi nous regardent. On ne peut pas exagérer la gravité des circonstances, sachez que de la décision que vous allez émettre peut résulter lamort de milliers d'hommes. [Exclamations au centre et à droite. — Très bien! à gauche. — Le bruit couvre la voix de F orateur. — Mouvements divers .) Et si je vous demande un instant de réflexion, c'est qu'en ce moment un souvenir assiège mon esprit ! . . . Avant de prendre une résolution aussi grave, une résolution de laquelle dépendra, je le répète, le sort du pays et de l'Europe, messieurs, rappelez-vous le 6 mai 1866. Vous m'avez refusé la parole, alors que je vous signalais les dangers qui se préparaient. [Approbations à gauche. — Exclamations ci droite.) Quand je vous montrais ce qui se préparait, vous m'avez

écouté un jour; le lendemain, au jour décisif, vous avez refusé de m'écouter. 11 me semble que ce souvenir seul, ce souvenir devrait vous arrêter un moment, et vous inspirer le désir de m'écouter une minute sans m'interrompre. [Très bien! à gauche. — Parlez!) Laissez-moi vous dire une chose : Vous allez vous récrier, mais je suis fortdécidé àécoutervos murmures, et, s'il le faut, à les braver. [Oui! très bien! à gauche.) Vous êtes comme vous étiez en 1866. [A gauche : Oui! oui! c'est c6/«55 .') Eh bien ! vous ne m'avez pas écouté alors, et rappelez-vous ce qu'il en a coûté à la France!... (Rumeurs au centre et à droite. — M. le marquis de Pire : Tâchez de ne pas être comme vous avez été en 1848. — Le comte de La Tour : En 1866, vous demandiez seulement la neutralité, Monsieur Thiers;vousne demandiez pas autre chose!) — Cela est inexact. . . Mais aujourd'hui la demande principale qu'on adressait à la Prusse, celle qui devait être la principale, et que le ministère nous a assuré être la seule, cette demande a reçu une réponse favorable. [Dénégations sur un grand nombre de bancs.) Vous ne me lasserez pas. (A gauche : Très bien! très bien!) 5'si'i le sentiment que je représente ici, non pas les emportements du pays, mais ses intérêts réfléchis. (Plusieurs voix : On vous écoute!) y^ii la certitude, la conscience au fond de moi-même, de remplir un devoir difficile, celui de résister à des passions, patriotiques, si l'on veut, mais imprudentes. [Allons donc! — A gauche : Oui ! oui! — Très bien! très

bienî) Soyez convaincus que quand on a vécu quarante ans... [Interruptions) au milieu des agitations et des vicissitudes politiques, et qu'on remplit son devoir et qu'on a la certitude de le remplir, rien ne peut vous ébranler, rien, pas même les outrages. — iM. le président Schneider : J'ai demandé tout à l'heure à la majorité, à la fois le calme et le silence, de façon à ce qu'on entende. Je demande instamment que de ce côté (la gauche) on n'interrompe pas l'orateur. [A gauche: On applaudit^ on n'interrompt pasl — M. Eugène Pelletan, vivement : Nous n interrompons pas, monsieur le président! nous protestons contre les interruptions de la majorité!) — M. le PRÉSIDENT Schneider : Vos applaudissements empêchent l'orateur d'être entendu. [Bl. Glais- Bizoin : Nous répondons aux murmures et aux interruptions de là-bas!) M. le président Schneider : Je demande encore une fois le plus complet silence, pour que notre discussion conserve sa dignité. [Très bien! très bien!) — Thiers : Il me semble que, sur un sujet si grave, n'y eût-il qu'un seul individu, le dernier dans le pays, s'il avait un doute, vous devriez l'écouler; oui, n'y en eût-il eu qu'un, mais je ne suis pas seul. [Voix à gauche: Non^ non! nous sommes avec vous! — A droite : Combien?) — M. le marquis de Pire : Rappelez-vous donc, M. Thiers, la noblesse énergique avec laquelle vous avez flétri les défections législatives de 1815 et ne les imitez pas! — M. lé président Schneider : Monsieur de Pire, veuillez ne pas interrompre. —

DECLARATION DU lo JUILLET. 405

Thiers : Je serais seul... [Interruption.) Je serais seul, que. pour la gravité du sujet, vous devriez m'entendre. [Parlez! parlez!) Eh bien, messieurs, est-il vrai, oui ou non, que sur le fond, c'est-à-dire sur la candidature du prince de Hohenzollern, votre réclamation a été écoutée, et qu'il y a été fait droit? Est-il vrai que vous rompez sur une question de susceptibilité très honorable, je le veux bien, mais vous rompez sur une question de susceptibilité. Mouvement.) Eh bien, messieurs, voulez-vous qu'on dise, voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le fond était accordé et que, pour une question de forme, vous vous êtes décidés à verser des torrents de sang? [Réclamations bruyantes au centre. — Approbation à gauche. Le marquis de Pire : C'est tout le contraire!) — M. le président Schneider : Monsieur de Pire, cessez, je vous prie; n'interrompez pas avec cette animation. {Très bien!)

Thiers : Ici, messieurs, chacun de nous doit prendre la responsabilité qu'il croit pouvoir porter. (A droite : Oui! oui! tout entière!) — Quant à moi, soucieux de ma mémoire... [M. Birotteau : Nous aussi!...) je ne voudrais pas qu'on puisse dire (Interruption) que j'ai pris la responsabilité d'une guerre fondée sur de tels motifs 1 ... Le fond était accordé, et c'est pour un détail de forme que vous rompez ! [Non! non! — Si! sï!\ Vous me répondrez. Je demande donc, à la face du pays, qu'on nous donne connaissance des dépêches d'après lesquelles on a pris la résolution qui vient

de nous être annoncée, car il ne faut pas nous le dissimuler, c'est une déclaration de guerre. {Certainement! — Mouvement prolongé. — M. Granier de Cassagnac : Je le crois bien!) — Messieurs, je connais ce dont les hommes sont capables sous l'empire de vives émotions. Pour moi, si j'avais eu l'honneur de diriger, dans cette circonstance, les destinées de mon pays... [Nouvelle interruption.)... vous savez bien, par ma présence sur ces bancs, que ce n'est pas un regret que j'exprime; mais je répète que si j'avais été placé dans cetle circonstance douloureuse, mais grande, j'aurais voulu ménager à mon pays quelques instants de réflexion avant de prendre pour lui une résolutions aussi grave. [M. Birotteau : Quand on est insulté, on napas besoin de réfléchir. — Très bien!)

— Quant à moi, laissez-moi vous dire en deux mots, pour vous expliquer et ma conduite et mon langage , laissez-moi vous dire que je regaMe cette guerre comme souverainement imprudente. Cette déclaration vous blesse, mais j'ai bien le droit d'avoir une opinion sur une question pareille. J'aime mon pays, j'ai été affecté plus douloureusement que personne des événements de 1866, plus que personne, j'en désire la réparation; mais dans ma profonde conviction, et si j'ose le dire, dans mon expérience, l'occasion est mal choisie. (Interruptions.

— Quelques membres à gauche : Très bien!) Plus que personne, je le répète, je désire la réparation des événements de 1866; mais je

trouve l'occasion détestablement choisie. [Réclamations. — Quelques membres à gauche : Ouï.) — Sans aucun doute la Prusse s'était mise gravement dans son tort, très gravement. Depuis longtemps, en effet, elle nous disait qu'elle ne s'occupait que des affaires de l'Allemagne, de la destinée de la patrie allemande, et nous l'avons trouvée, tout à coup, sur les Pyrénées, préparant une candidature que la France devait ou pouvait regarder comme une offense à sa dignité et une entreprise contre ses intérêts. [Très bienl très bien! au centre et à droite.) Vous vous êtes adressés à l'Europe, et l'Europe, avec un empressement qui l'honore elle-même, a voulu qu'il nous fût fait droit sur le point essentiel; sur ce point en effet vous avez eu satisfaction; la candidature du prince de HohenzoUern a été retirée. (Au centre et à droite : 3Iais non! mais non! — A gauche : T?'ès bien ! Parlez !] Vous avez exprimé votre opinion, laissez-moi dire la mienne en quelques mots. Cette urgence de laquelle vous êtes si pressés d'user, elle est à vous, elle est votée, vous allez en jouir, vous allez avoir la faculté de vous livrer à toute l'ardeur de vos sentiments ; laissez-moi vous exprimer les miens, tout douloureux qu'ils sont, et si vous ne comprenez pas que, dans ce moment, je remplis un devoir et le plus pénible de ma vie, je vous plains. (Très bien! très bien! à gauche. — Réclamations au centre et à droite.) Oui, quant à moi, je suis tranquille pour ma mémoire, je suis sûr de ce qui lui est réservé pour l'acte auquel je

me li^re en ce moment; mais pour vous je suis certain qu'il y aura des jours où vous regretterez votre précipitation- [Allons donc! allons donc ! — A gauche : Très bien ! Très bien !) Eh bien, quant à moi... — (31. le marquis de Pire, avec violence : Vous êtes la trompette antipatriotïque du désastre! — N'interrompez pas! — Allez à Coblentz ! — Plusieurs membres qui entourent M. de Pire le font rasseoir.) — Offensez-moi... Insultez-moi... Je suis prêt à vous subir pour défendre le sang de mes concitoyens que vous êtes prêts à verser si imprudemment ! — [M, le Garde des sceaux : Non ! non! — M. le marquis de Pire : Je ne parle pas à votre personne, je parle à vos principes.) — M. LE pRÉsmENT ScHNEmER '. — Mousieur de Pire, les manifestations de vos collègues dispensent iePrésidentde vous inviter au silence. — Thiers : Je souffre, croyez-le, d'avoir à parler ainsi. — [M. le marquis de Pire : C'est nous qui souffrons de vous entendre! — Exclamatioiis diverses). — Thiers : Dans ma conviction, je vous le répète en deux mots, car si je voulais vous le démontrer, vous ne m'écouteriez pas, vous choisissez mal roccasion de la réparation que vous désirez et que je désire comme vous. Plein de ce sentiment, lorsque je vois que, cédant à vos passions, vous ne voulez pas prendre un instant de réflexion, que vous ne voulez pas demander la connaissance des dépêches sur lesquelles votre jugement pourrait s'appuyer, je dis, messieurs, permettez-moi cette expression, que vous ne rempHssez pas

DECLARATION DU lo JUILLET. 409

dans toute leur étendue les devoirs qui vous sont imposés. — [M. le baron Gérome David : Gardez vos leçons; nous les récusons. ) — Thiers : Dites ce que vous voudrez, mais il est bien imprudent à vous de laisser soupçonner au pays que c'est une résolution de parti que vous prenez aujourd'hui. (Vives et nombreuses réclamations). Je suis prêt à voter au Gouvernement tous les moyens nécessaires quand la guerre sera définitivement déclarée ; mais je désire connaître les dépêches sur lesquelles on fonde cette déclaration de guerre. La Chambre fera ce qu'elle voudra; je m'attends à ce qu'elle va faire, mais je décline, quant à moi, la responsabilité d'une guerre aussi peu justifiée. » ( Vive approbation et applaudissements sur plusieurs bancs à gauche.)

Je n^'ai pas voulu retrancher un seul mot du discours de Thiers, ni des interruptions qui le coupèrent, afin que le lecteur put faire justice lui-même des exagérations des panégyristes. Chacune des affirmations de l'orateur blessait tellement les sentiments passionnés de l'assemblée qu'elles étaient accueillies par de constantes dénégations et par des murmures d'impatience. Cependant le nombre de ceux qui réclamèrent le silence fut de beaucoup plus considérable que celui des interrupteurs. Parmi ces interrupteurs, ses amis delà Gauche furent presque aussi nombreux que ses adversaires de Droite. Et dans les

interruptions iln'^ eut ni outrage, ni offense personnelle. Les seules apostrophes blessantes furent celles de Pire : or il était notoire que cet homme d'esprit était dans un état d'exaltation voisin de la complète démence., Au contraire, toutes les interruptions de la Gauche contre le ministère eurent un caractère insultant, qu'on ne trouve, Pire à part, dans aucune de celles adressées à Thiers. Il n'eut donc pas à déployer de grands efforts d'héroïsme pour se faire entendre de collègues déférents jusque dans leurs protestations. Les Cinq avaient eu à braver de bien autres orages et Jules Favre, notamment, fut obligé de descendre deux fois de la tribune lorsqu'il défendit contre Thiers l'unité de l'Italie, tant étaient exaspérées les interruptions dont il était assailli. Aussi lorsque, voulant se faire intéressant, Thiers tenta de rendre l'assemblée entière solidaire des intempérances de Pire, malgré la désapprobation qui les avait accueillies sur presque tous les bancs, Schneider, le président, sans que Thiers y contredisse, rétabht la vérité par un mot : « Monsieur de Pire, les manifestations de vos collègues dispensent le président de vous rappeler au silence. »

Thiers lui-même avait manifesté autrefois et a manifesté depuis des sentiments de révolte contre ceux qui défendaient à la tribune les droits ou les prétentions de l'étranger. En 1840, le général Jacqueminot avait soutenu que le Cabinet français avait eu des torts, bien qu'il ne s'agît que d'un débat rétrospectif, Thiers s'était indigné :

« Non, cela n'est pas digne du général Jacqueminot, je connais son patriotisme; mais il me sera permis de lui dire qu'il n'en a pas montré ici, et quil a fourni aux ennemis du pays des arguments que, certainement, ce n était point à lui de leur donner. » [Marques d'approbation à gauche^.) En 1872, on discutait à Versailles, non la paix ou la guerre, mais l'interprétation d'un traité de commerce; un député de Bordeaux, Johnston, ayant émis un avis dont l'Angleterre aurait pu se prévaloir : « Ce n'est pas à nous, dit Thiers avec colère, à fournir des arguments à la diplomatie étrangère^ nous ne sommes pas chargés de ce soin. Maintenant se raviserat-elle? (Ohl oh ! Rumeurs). Verra-t-elle que vous comprenez le traité dans un sens différent? [Murmures). Lui aurez-vous donné des idées? Je n'en sais rien. [Nouveaux murmures et exclamations.)... Il faut songer aux conséquences des raisonnements que l'on fait ici... On a le droit assurément d'attaquer un projet de loi qu'on croit funeste, il n'y arien de plus respectable; mais, quand on discute ici, eique F étranger nous écoute, il faut prendre garde aux arguments qiion emploie. » [Très bien! très bien^.) L'assemblée, le 15 juillet, estima qu'en exerçant un droit respectable, Thiers n'avait pas pris garde aux arguments qu'il employait, et quoiqu'elle Teût habitué à sa bienveillance, même lorsqu'elle ne pensait pas comme lui, elle le lui

Page 1