‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 108 sur 173 · Juillet · texte numérisé non relu

Juillet

marqua. Combien ce discours eût été différent si l'Empereur avait reçu Thiers à Saint-Cloud le 10 juillet!

Si chez nous quelqu'un pouvait être accusé d'avoir amené la guerre, ce serait Thiers. Par sa persistance à parler de l'abaissement de la .France, à présenter Sadowa comme une catastrophe nationale, il avait créé cet état d'esprit inquiet, susceptible, ombrageux, emporté, d'où la guerre devait fatalement sortir. J'avais prédit les résultats de son langage provocateur dès 1867 : <( Vous acclamez en toute occasion la paix, vous l'affirmez en toute occasion, vous formez des vœux pour son maintien, et en réalité vous votez tous les jours la guerre. Il faut que cette Chambre, que cette nation, non seulement se résignent à ce qui est accompli, mais qu'elles l'acceptent sans arrière-pensée ou qu'elles envisagent d'une manière virile la nécessité d'une guerre tôt ou lard inévitable, d'une guerre sérieuse, d'une .guerre terrible avec l'Allemagne. » A la vérité, en gémissant sur notre abaissement, Thiers concluait par des conseils pacifiques. Il ressemblait à un mystificateur qui crierait à un cocher ayant en mains des chevaux fougueux : a Retenez-les, s'ils s'emportent ils vous cassent le cou ! » et qui en même temps placerait sous la queue de ces chevaux des fagots d'épines, comme on faisait à Rome pour lancer à fond de train les Barberi (chevaux libres) dans le Corso. Lorsqu'on attache un tel prix au maintien de la paix, on n'excite pas perpétuellement au cœur

d'une nation, alors susceptible, un point d'honneur déjà trop éveillé. « Démontrez, m'a écrit l'Empereur de Wilhemshœ, que c'est Thiers et Jules Favre qui, depuis 1866, ont tellement répété sur tous les tons que la France était amoindrie par les succès de la Prusse qu'il fallait une revanche, qu'il a suffi du premier incident pour faire éclater l'opinion publique. Ils ont amassé les matières incendiaires et il a suffi d'une étincelle pour allumer un incendie. »

Il eût été facile en invoquant ces considérations, en les appuyant du discours de Jacqueminot, de me montrer agressif contre Thiers et j'aurais soulevé les acclamations de l'assemblée. Je n'en voulus rien faire et je restai d'autant plus modéré que j'étais plus ardemment sollicité de ne l'être.pas. J'avais fait tous mes efforts, pendant que Thiers parlait, pour calmer l'excitation et obtenir le silence; n'ayant rien à cacher, j'avais le plus sincère désir de provoquer une discussion approfondie et de faire le jour sur les moindres détails de la négociation. Je sentais qu'en rendant la discussion difficile à Thiers, on me rinterdisait virtuellement. Aussi, loin de profiter de l'émotion des députés, que d'un mot provocateur j'aurais pu entraîner aux résolutions les plus précipitées, je protestai contre les manifestations que je n'avais pu empêcher. Je commençai mon discours en disant : « Plus un courant d'opinion est unanime et violent, plus il y a de grandeur d'âme, quand on le croit erroné, à se mettre en sa présence et à tenter

de l'arrêter en disant ce qu'on croit la vérité ! » Un assentiment presque général souligna cet hommage à la liberté de la contradiction. Je continuai : « Aussi, après avoir écouté respectueusement l'honorable M. Thiers, selon mon habitude, n'aurais-je pas demandé la parole pour lui répondre, si dans son discours il n'y avait des appréciations que je ne puis accepter. » On avouera que ce langage n'est pas celui d'un ministre qui invite sa majorité à l'intolérance. Je ne me départis pas un instant de cette mesure. (( Nous aussi, continuai-je, nous avons le sentiment de notre devoir, nous aussi nous savons que cette journée est grave et que chacun de ceux qui ont contribué, dans une mesure quelconque, à la décision qui va être adoptée, contractent devant leur pays et devant l'histoire une grave responsabilité. Nous aussi, pendant les six heures de délibération que nous avons eues hier, nous avons constamment pensé à ce qu'il y avait d'amer, de douloureux à donner dans notre siècle le signal d'une rencontre sanglante entre deux grands États civilisés. Nous aussi, nous déclarons coupables ceux qui, obéissant à des passions de partis ou à des mouvements irréfléchis, engagent leur pays dans des aventures. Nous aussi, nous croyons que les guerres inutiles sont des guerres criminelles, et si, l'ame DÉSOLÉE, nous nous décidons à cette guerre, à laquelle la Prusse nous appelle, c'est qu'il n'en fut jamais de plus nécessaire. ( Vives et nombreuses marques d'approbation.) Nous le déclarons

ici solennellement : aucun des membres du ministère n'a cherché une occasion de faire la guerre. Nous n'avons pas délibéré si le moment était opportun ou inopportun pour assaillir la Prusse; nous ne voulions assaillir ni l'Allemagne ni la Prusse ; nous nous sommes trouvés en présence d'un affront que nous ne pouvions pas supporter, en présence d'une menace qui, si nous l'avions laissé se réaliser, nous eût fait descendre au dernier rang des Etats. [Très bien! Très bien! — Cest vrai!) Nous avons relevé l'affront et nous avons pris nos précautions contre la menace. [Ti^ès bien ! Très bien! — Bravos et applaudissements .) Dans la négociation, nousavons été, au début, décisifs et rapides, parce que si nous avions perdu une minute, nous nous fussions trouvés en présence d'un fait accompli, et, qu'étant obligés de faire la guerre, nous eussions eu à nos pieds le boulet qu'on voulait y mettre, l'Espagne prussieune. Ce premier moment passé, nous avons été modérés, patients, conciliants, équitables. Si on nous avait accordé une satisfaction réelle, nous eussions accueilli cette satisfaction avec joie; mais cette satisfaction nous a été refusée. Le roi de Prusse, il faut que l'histoire ne l'oublie pas, a constamment refusé ^ d'intervenir pour amener ou faciliter la renonciation du prince deHohenzollern. Quand elle a été obtenue, il a affecté de s'y considérer comme étranger; et quand

1. Nous ne connaissions à ce moment que le langage officiel du roi de Prusse et nous ignorions ses insinuationssecrètes auprès des Hohenzollern.

enfin, voulant obtenir des assurances pourFavenir, nous lui avons dit dans les formes les plus respectueuses : « Déclarez-nous que cette renonciation est définitive », comment s'est conduit le roi de Prusse? Il nous a refusé. Est-ce nous alors qui nous sommes montrés susceptibles? Est-ce nous qui nous sommes emportés, en face d'une réponse négative? Non, non. Nous sommes venus ici, et malgré les impatiences du dehors, et quoiqu'on commençât à dire que nous étions le ministère de la lâcheté et de la honte, nous avons continué à négocier, et l'honorable M. Thiers a tort de l'oublier. Au milieu de ces négociations, nous avons appris que, dans toute l'Europe, les représentants prussiens annonçaient et faisaient annoncer dans les journaux, que le roi de Prusse avait envoyé un aide de camp à notre ambassadeur pour lui déclarer qu'il refusait de le recevoir. [Bravos et applaudissements au centre et à droite. — Interruption à gauche.) L'honorable M. Thiers a appelé ce sentimeat delà susceptibilité. Je n'ai pas reconnu dans cette expression la justesse ordinaire de son langage. Ce n'est pas de la susceptibilité qu'il fallait dire, c'est de l'honneur, et en France, la sauvegarde de l'honneur est le premier des intérêts. [Vive ajjprobation au centre et à droite. — Bumeurs à gauche.) On nous demande des communications de dépêches; ces communications sont faites. Nous les avons mises dans notre exposé... [Interruptions. — M. Jules Favre : C'est exactement comme pour le Mexique; on

nous disait cela aussi, et on nous a indignement trompés. — Vives réclamations. — Très bien! sur quelques bancs à gauche. — M. le marquis de Pire : Vous êtes bien mal insjm^és ! Vous ne pourrez plus rien reprocher aux émigrés.) — Le Garde des Sceaux : Nous n'avons reçu que des dépêches confidentielles, que les usages diplomatiques ne permettent pas de communiquer. Nous en avons extrait tout ce qui était utile à communiquer ; nous ne communiquerons rien de plus... [Vives réclamations à gauche. — M. Jules Favre : C'est le gouveimement personnel de Louis XIV \ il n'y a plus de pjouvoir parlementaire! — M. Gambetta : Monsieur le ministre, voulez-vous me permettre une observation ?) — Le Garde des Sceaux : Je vous écoute. — M. Gambetta : Je vous demande pardon de vous interrompre, mais il me semble que les paroles que vous venez de prononcer, à savoir que vous avez, dans le mémorandum dont vous avez donné lecture à la tribune, exposé tout ce qu'il était nécessaire à la Chambre de connaître, contiennent à la fois un manque de véracité politique et une atteinte aux droits de l'assemblée, ce que je demande à démontrer d'un mot. [Très bien! à gauche.) Vous dites, — et je n'entre pas dans le fond du débat, — vous dites : Nous ne vous communiquerons rien de plus; or, vous faites reposer toute cette grave, cette effroyable question, dont vous ne vous êtes pas dissimulé, pendant huit jours, les conséquences redoutables pour l'Europe et pour votre propre responsabi-

lité, VOUS la faites reposer sur une dépêche notifiée ^ à votre insu^ à tous les cabinets de r Europe, par laquelle on aurait mis votre ambassadeur hors des portes de la Prusse. Eh bien, je dis que ce n'est point par extraits, par allusions, mais par une communication directe authentique que vous devez en saisir la Chambre ; c'est une question d'honneur, dites-vous, et il faut que nous sachions dans quels termes on a osé parler à la France. [Vive approbation et apjplaudissements sur quelques bancs à gauche,) M. le Garde des Sceaux: Je réponds à l'honorable M. Gambetta. Il faut d'abord que je rectifie son assertion. Je n'ai pas dit, et personne n'a dit que l'ambassadeur de France avait été chassé de Prusse. — M. Gambetta : Je ne me suis pas servi de ces mots; je parle une langue correcte. J'ai dit quon lui avait refusé la porte du roi de Prusse. — Un membre : Voici vos propres paroles. Vous avez dit : (( Votre ambassadeur aurait été mis hors des portes de la Prusse. » [Oui! Oui! — C'est vrai!) — M. le Garde des Sceaux : J'ai dit — car en pareille matière, il faut toujours énoncer la vérité mathématiquement, — j'ai dit que le roi de Prusse avait refusé de recevoir notre ambassadeur, et que, pour que cette décision ne parût pas ce qu'elle aurait pu être en effet, un acte sans conséquence, pour que son caractère ne fût pas équivoque, son Gouvernement avait officiellement communiqué cette décision aux cabinets de l'Europe ; ce qu'il ne fait pas assurément pour toutes les audiences qu'il refuse aux ambassa-

deurs. J'ai entre les mains les dépêches de deux de nos agents dont je ne puis citer les noms, car, le lendemain, ils seraient obligés de quitter les cours auprès desquelles ils sont accrédités. Ces deux dépêches nous apprennent le langage que M. de Bismarck tient auprès de tous les cabinets de l'Europe. Voici la première^: « On m'a communiqué ce matin un télégramme du comte de Bismarck annonçant le refus du roi Guillaume de s'engager , comme roi de Prusse, à ne plus jamais donner son consentement à la candidature du prince de Hohenzollern, s'il en était de nouveau question, et le refus également du Boi, suite de cette demande, de recevoir notre Ambassadeur. » (Mouvement.) La Chambre doit savoir qu'aucun de ceux qui sont assis sur ces bancs ministériels n'a jamais affirmé sciemment un fait qui ne fût pas vrai. [Oui! oui! — Très bien!) Je lis une autre dépêche : a Je crois devoir vous transmettre la copie à peu près textuelle de la dépêche télégraphiée par M. le comte de Bismarck : (( Après que la renonciation du prince Hohenzollern a été communiquée officiellement au gouvernement français par le Gouvernement espagnol, l'ambassadeur de France a demandé à S. M. le Boi, à Ems, de l'autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté s'engageait à refuser à tout jamais son consentement, si les

1. Pour ne pas donner la provenance de la dépêche, j'altérai le préambule de la dépêche de Guitaud, qui était : Le général de Rœder a communiqué ce matin au président un télégramme du Comte de Bismarck.

princes de Holienzollern revenaient sur leur détermination. Sa Majesté a refusé de recevoir de nouveau l'ambassadeur, et lui a fait dire par un aide de camp qu'elle n'avait pas de communication ultérieure à lui faire. » [Mouvement prolongé.) Cette nouvelle du refus de recevoir notre ambassadeur n'a pas été dite à l'oreille des ministres ; on l'a répandue dans l'Allemagne entière, les journaux officiels l'ont reproduite dans des suppléments. Les ministres prussiens partout l'ont annoncée à leurs collègues; c'est le bruit de l'Europe. En même temps, le baron de Werther recevait un congé. Dans la nuit du 13 au 14, les mesures militaires commençaient en Prusse^ Est-ce que nous devions supporter tout cela? Estce que, à de tels actes, nous devions répondre par l'abstention et le silence? Je ne comprends pas ainsi le devoir d'un Gouvernement. [Très^ bien! Très bien!) Et, messieurs, il s'est passé un mouvement qui explique cette propagation d'une nouvelle blessante pour la France. Le roi de Prusse a trop de bon sens pour ne pas comprendre que la demande de la France tendant à empêcher un prince prussien de monter sur le trône d'Espagne était pleinement justifiée. Seulement, il était troublé et retenu par la crainte de froisser le sentiment de son entourage militaire, et son langage a toujours été le même : « Je ne veux pas intervenir; je ne veux pas insister auprès du prince de HohenzoUern. Qu'il renonce s'il veut,

1. C'est le seul point inexact de nos affirmations : je parlais d'après des renseignements erronés.

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je ne m'y opposerai pas, mais je ne l'engagerai pas à le faire. » Quand cette renonciation du prince de Hohenzollern a été connue en Prusse, elle a occasionné un mouvement très vif de mécontentement dans le parti féodal; et c'est pour conjurer et apaiser ce mouvement de mécontentement qu'au lieu de terminer heureusement une négociation, dont rien, de notre part^ ne gênait l'issue heureuse, on a eu recours à ce coup de théâtre que nous n'acceptons pas. »

Ma démonstration terminée, j'eus une de ces abstractions oratoires que connaissent bien les hommes de tribune. J'oubliai et Thiers, et Favre, et l'assemblée elle-même, et le temps, et le lieu; je me plaçai en face des braves gens qui allaient tomber sur le champ de bataille, en face de la Patrie, de la Postérité ; je sentis s'élever du fond de moi-même un cri d'adjuration vers ces héros du devoir, vers la France bien-aimée, vers l'avenir justicier, et, au seuil de la décision tragique, je ne pus retenir une affirmation suprême de la droiture de ma conscience. A la fin de son récit des négociations de 1866, lenoble général La Marmora s'écrie : a Nous avons entrepris la guerre, l'âme brisée de la gravité de nos résolutions mais la conscience tranquille ^ » Je me crus moi aussi obligé de donner ce témoignage à mes collègues et à moimême et, cherchant de fortes paroles pour exprimer le sentiment violent qui me secouait, je me rap-

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