‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 126 sur 173 · Johannes Scherr, 1870-1871, p. 5 et · texte numérisé non relu

Johannes Scherr, 1870-1871, p. 5 et

CONXLUSION ET RESUME. oH

manquait le génie pratique, le génie sans scrupules. Oui, véritablement, celui-là! Car les hommes réfléchis et expérimentés doivent laisser, là où il mérite d'être, c'est-à-dire dans l'abécédaire des enfants, le lieu commun usé qui dit que « la politique la plus honnête est la meilleure » . Il n'y a jamais eu de « politique honnête » dans le sens usité du mot, et il ne saurait y en avoir. L'homme d'État créateur doit accomplir son œuvre, sans s'inquiéter de savoir si ses adversaires la trouvent « malhonnête », si elle est désagréable ou nuisible pour eux. Ce ne sont pas les considérations éthérées d'une idéalité subjective, mais bien de dures réalités, des intérêts archi-prosaïques, ainsi que des passions communes et élevées qui déterminent de concert la science d'État. » C'est ainsi que Bismarck eût aimé être loué ; c'est ainsi qu'il faut parler de cet homme extraordinaire, le plus rusé des renards, le plus audacieux des lions, qui sut capter et épouvanter, faire de la vérité même un moyen de mensonge, auquel la reconnaissance, l'oubli des injures, le respect des vaincus furent inconnus ainsi que tous les autres sentiments généreux, sauf celui du dévouement à l'ambition de sa patrie ; qui trouva légitime tout ce qui contribue au succès et qui,par son dédain des importunités de la morale, a ébloui l'imagination des hommes. Après l'affaire des duchés, notre ambassadeur, Talleyrand, cherchait des détours pour manifester une certaine désapprobation : « Ne vous gênez donc pas, dit Bismarck,

il n'y a que mon Roi qui croie que j'ai été honnête. »

Esthétiquement il me plaît ainsi. Tant qu'il nie l'évidence, joue le vertueux, l'inconscient, s'ingénie en tartuferie, il se rapetisse au point de se rendre méprisable. Dès qu'il se redresse et se vante de ses fourberies audacieuses, qui ont placé au premier rang des nations son Allemagne, jusque là divisée et impuissante, il est grand comme un Satan, un Satan beau à contempler. Bismarck manigançant dans l'ombre la candidature Hohenzollern, sans se douter que la guerre en sortira fatalement, serait un sot à bafouer; Bismarck organisant cette trame parce que c'est le seul moyen de faire éclater la guerre dont il a besoin pour créer l'unité de sa patrie, est un puissant homme d'État, d'une grandeur sinistre, mais d'une grandeur imposante. 11 ne se sera point par là ouvert les portes d'un Paradis quelconque; il aura conquis à jamais une des places les plus élevées dans le Panthéon des apothéoses terrestres.

Lui-même ne tarda pas à comprendre combien était ridicule, puéril, peu digne de lui le rôle d'hypocrite que lui attribuaient ses panégyristes et auquel il a paru d'abord se prêter. Peu à peu il rejeta toutes ces fausses apparences et finit par crier : Ego nomïnor leo. Un correspondant anglais, qui suivait l'armée prussienne, l'aborde en lui disant : « Vous devez être bien indigné contre ces Français qui vous obligent à cette guerre. — Indigné ? riposte-t-il, mais c'est moi qui les ai

forcés à se battre. La guerre était inévitable : j'ai choisi mon heure ^ » Plus tard, il autorisa Busch à divulguer le mystère du télégramme provocateur. Le confident ne s'en était pas tenu là, et, cette fois, sans autorisation, il montra le Méphistophélès d'État, au moment du remords, à ce moment où la conscience réveillée torture celui qui a torturé les autres, avouant que, « sans lui,

TROIS GRANDES GUERRES n'aURAIENT PAS ÉTÉ ENTRE- PRISES ; QUATRE-VINGT MILLE HOMMES NE SERAIENT PAS MORTS ET TANT DE FAMILLES, TANT DE PÈRES, TANT DE MÈRES, TANT DE FRÈRES, TANT DE SŒURS, TANT DE VEUVES NE SERAIENT PAS DANS LA DÉSO- LATION ».

Autant dans ses discours, Bismarck a aimé à s'étendre sur la guerre de 1866, autant il a glissé sur celle de 1870. Sauf le jour où, dans le feu du Kulturkampf, il a divagué sur l'action des influences ultramontaines, il n'est guère allé au delà de quelques affirmations rapides. Enfin la vérité a été dite officiellement par lui-même. Après le court règne de Frédéric Ilf, une Revue allemande, Deutsche Rundschau, publia des extraits du journal de cet empereur alors qu'il était prince royal. Ces extraits ne font pas beaucoup d'honneur à celui qui les a écrits : ils sont plats, sans élévation de pensée, pleins d'inexactitudes, de jugements partiaux, de prétentieuse sentimentalité; ils dénotent une crédulité à

1. Conversation Boves, correspondant du Standard, JO fé- Trier 1873.

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accueillir les commérages les plus faux\ inquiétante en un homme placé à une telle hauteur. Une note à la date du 13 disait « que Bismarck lui avait confié qu'il considérait la paix pour assurée et qu'il voulait retourner à Varzin ». Une assertion d'une aussi manifeste fausseté n'aurait guère troublé Bismarck, s'il n'avait été accusé dans d'autres extraits d'avoir été peu soucieux de constituer l'Unité allemande. Or, comme sans la guerre de 1870, cette Unité serait restée à l'état de rêve utopique et que par elle seulement elle est devenue une réalité, Bismarck mit hors d'atteinte sa gloire de fondateur de l'Allemagne nouvelle, en revendiquant l'initiative de la guerre de 1870. Il adonc déclaré, dans le rapport par lequel il demande à l'Empereur des poursuites contre les auteurs de la publication (23 septembre 1888), que les documents établissent (( que S. A. Boyale savait déjà, le 13, que

JE CONSIDÉRAIS LA GUERRE GOMME NÉCESSAIRE, et

que je ne serais retourné à Varzin qu'en donnant ma démission, SI CETTE guerre avait été évitée- » . Le coup le plus sensible qu'il porta à sa légende de mensonge fut de restituer à la dépêche d'Ems le caractère officiel et volontairement provocateur qu'il lui avait d'abord contesté, et de nous donner raison sur le grief unique par lequel nous

1. Par exemple Thiers acceptant pour roi de France Napoléon III, proposant une guerre contre PAngleterre en compagnie de TAllemagne. Un journaliste de deuxième ordre serait inexcusable d'accepter ces billevesées; que dire de l'héritier d'un trône qui les note sur son journal?

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