‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 159 sur 173 · RENCONTRE DE CO MMIN G ES-G U IT AUÏ AVEC LE MINISTRE PRUSSIEN · texte numérisé non relu

RENCONTRE DE CO MMIN G ES-G U IT AUÏ AVEC LE MINISTRE PRUSSIEN

Mon récit est la transcription textuelle d'une note que Comminges-Guitaut a eu l'obligeance de me remettre le 27 juin 1880, et qui était conforme aux indications que Gramont avait données d'après les dépêches officielles (p. 230). Ce récit nous est très favorable en ce qu'il établit que ces mots, la guerre est déclarée, caractérisation de l'acte de Bismarck, ont été prononcés pour la première fois par un agent prussien.

Dans les notes de Darimon sur la guerre de 1870, à la page 118, on lit : « M. le comte de Comminges- Guitaut, avec qui j'ai eu des occasions fréquentes de m'entretenir chez un ami commun, M. Besson, ancien conseiller d'Etat de l'Empire, m'a raconté le fait d'une façon toute différente. Je lui dis un jour : C'est vous qui avez envoyé au gouvernement le texte du télégramme de M. de Bismarck? — Oui, me répondit-il. — Pourriez-vous me dire comment ce texte est arrivé entre vos mains? — Volontiers. J'étais allé au palais fédéral pour rendre visite au président et m'entretenir avec lui des affaires pendantes. Pendant que j'étais là survint l'ambassadeur de la Confédération du Nord, je me retirai par discrétion. Mais j'avais à peine gagné l'antichambre que j'entendis, par la porte restée ouverte, le diplomate prussien lire au président le texte du fameux télégramme. Depuis, j'appris que ce télé-

gramme était publié dans le Bimd^ et c'est de cette façon que j'ai pu l'envoyer à M. de Gramont. — Ainsi l'ambassadeur allemand ne vous a pas communiqué le télégramme directement? — Non; quand je revis le Président de la Confédération suisse, il me reprocha ce qu'il appelait une indiscrétion. Elle était pourtant bieninvolontaire. C'est pour obvier aux conséquences de l'envoi de la dépêche à Paris que fut rédigé l'article du journal de Genève.

La sottise de cette invention ressortd'elle-même Ce n'est que dans les notes d'un personnage tel que Darimon qu'un chef d'État laisse sa porte ouverte quand un diplomate vient lui communiquer un document de cette importance, et qu'uQ diplomate honorable s'arrête dans l'antichambre pour écouter ce qui se dit dans un cabinet dont la porte est restée ouverte. Je n'avais pas à interroger Comminges-Guitaut, heureusement encore en vie, pour être certain que cette anecdote était fausse de tous points : j'avais d'ailleurs entre les mains sa note explicite du 27 juin 1880. Je crus cependant utile de lui communiquer ce récit, qui ne l'avait guère ému, car il ne le connaissait pas. Sa réponse fut ce que je la supposais d'avance : « 2i juin 1888. Mon cher Monsieur Ollivier, les propos que me prête M. Darimon à la page 118 de ses notes sur la guerre de 1870 sont complètement inexacts : je ne les ai jamais tenus. La vérité est dans la note que je vous ai remise le 27 juin 1880, > etc.

La parole de Comminges-Guitaut n'a pas besoin de garant et elle se suffit à elle-même pour mieuxi confondre la falsification ; cependant je ne juge pas inutile de reproduire l'article du journal de Genève, témoignage de la personne qui avait assisté à la

rencontre des deux diplomates, et qui a un accent de sincérité convaincant. (( C'était le 14 juillet 1870, entre onze heures et midi. J'étais au palais fédéral pour assister aux débats des Chambres réunies. — Eh bien! me dit un député, c'est la guerre. Avez vous lu le Bu?id'l — Non, qu'y a-t-il? — Lisez les dépêches : le roi Guillaume a fermé sa porte à M. Benedetti. Je voulus me rendre à la salle de lecture pour y lire le Biind, mais en route je rencontrai M. le ministre de la Confédération de T Allemagne du Nord, qui sortait du cabinet du président de la Confédération et avec lequel j'échangeai quelques propos sur la nouvelle du jour et sur les probabilités de la guerre, à son avis certaine. Nous causions au premier étage en face du grand escalier. Tout à coup nous vîmes le ministre de France, M. de Comminges-Guitaut, qui montait. Le ministre allemand s'élança au-devant de lui pour lui serrer la main pendant qu'il le pouvait encore, avant qu'ils ne deviennent officiellement ennemis. — Eh 1 quoi ! dit M. de Comminges- Guitaut, y a-t-il quelque incident nouveau? — Oui, voilà Je télégramme que fai été chargé de communiquer au président de la Confédération. — Or ce télégramme était précisément celui qui a fait tant de bruit; M. le ministre allemand l'avait reçu chiffré, et, comme le dit M. de Gramont, il était venu le communiquer au président, avec la traduction en regard. M. de Gomminges en prit connaissance, échangea encore quelques paroles d'un airindifférent, puis les deuxdiplomates se quittèrent et je me dis que j'avais assisté à une séance historique. »

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