SOUVENIRS DE ROBERT MITCHELL
Robert Mitchell, qui a toujours défendu avec tant de cœur la cause française depuis 1870, publie, dans le Gaulois du 16 mai 1909^ les souvenirs suivants que je crois intéressant de reproduire :
M. Gochery, qui appartenait à la gauche républicaine, rédigeait une demande d'interpellation qui mettait le ministère en demeure de répondre « aux insolents défis de l'Allemagne » ; M. de Kératry, également républicain, s'écriait dramatiquement à la tribune :
— Pendant que nous chantons, les Prussiens chargent leurs canons.
Enfin, M. Emile Ollivier rappelle que Gambetta me reprocha, en termes presque violents, mes sentiments antibelliqueux.
Voici l'incident :
La veille, j'avais publié, dans le Constitutionnel, un article sur la renonciation du prince de HohenzoUern au trône d'Espagne, qui se terminait ainsi :
« Nous sommes satisfaits, c'est une victoire qui ne coûte ni une larme, ni une goutte de sang. »
Le lendemain, dans la salle des pas-perdus, au Palais-Bourbon, Gambetta m'aborda et me cria :
— Vous êtes satisfait! Satisfait, c'est une expression scélérate.
Le même jour, quelqu'un me reconnut sur les boulevards, et me nomma à haute voix. La foule
me hua; on prenait et Ton achetait, dans les kiosques, des numéros du Constitutionnel, — qui ne s'était jamais tant vendu; — on les trempait dans le ruisseau et on me les jetait à la figure.
Je dus me réfugier au Café Riche, où je rencontrai Victorien Sardou. qui n'hésita pas à me blâmer.
— Pourquoi, me dit-il. vous obstiner à braver l'opinion publique ? Croyez-moi, j'ai le sentiment que nous entrerons en Prusse comme dans du beurre.
Je reproduis cette conversation telle que je la retrouve consignée dans mes notes.
Emile de Girardin m'écrivait :
« L'occasion est unique, inespérée; si l'Empire la laisse échapper, il est perdu. »
Et il publiait ceci dans son journal :
(( Si les F*russiens ont l'audace d'entrer chez nous, nous leur ferons repasser la frontière à coups de pied dans le dos. »
Tous les soirs, le boulevard était encombré de « patriotes » qui hurlaient : .4 Berlin! A Berlin!
Et, quoi qu'on en ait dit, ce n'étaient pas des agents provocateurs, des « blouses blanches » qui se livraient à ces manifestations guerrières, c'étaient des gens de toutes classes, de toutes professions.
On croyait à la victoire de nos armes. Seul, TEmpereur était soucieux, et la proclamation qu'il adressait au peuple, après la déclaration de guerre, trahissait les craintes qui oppressaient son âme.
Le général Faverot de Kerbrech m'a rappelé à
ce sujet un souvenir personnel, qui figurera certainement dans ses mémoires, si jamais on les publie.
Il était de service à Saint-Cloud ; le colonel Stoffel se présente et, immédiatement, on l'introduit chez l'Empereur.
Il arrivait de Berlin. Quelques instants après, le souverain fait appeler le général Faverot de Kerbrech et lui fait connaître que Stoffel est plein de confiance dans l'issue de la guerre.
— Les Allemands ne sont pas prêts, — déclare le colonel. — Si nous ne perdons pas de temps, nous en aurons facilement raison.