‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 26 sur 173 · Rapport du 2o septembre d · texte numérisé non relu

Rapport du 2o septembre d

2. Lettre de don Fernando à del Rios, 26 juillet 1870. Ma Mission, p. 373.

3. « Le gouvernement de la Défense nationale sait que le gouvernement espagnol se propose de soumettre aux Cortès la candidature au trône d'Espagne de S. A. R. le prince Amédée, duc d'Aoste, et que le gouvernement de S. M. le roi d'Italie, informé par le gouvernement espagnol de cette détermination, a déclaré que, pour être prise en considération, elle devait être subordonnée à deux conditions, savoir : le consentement des principaux Cabinets de l'Europe, et une manifestation indiscutable de la volonté de l'Espagne. » — 28 octobre 1870.

damnation rétrospective de sa conduite envers nous. Le gouvernement italien insistant, il fut contraint (19 octobre) de demander cette autorisation des puissances, y compris celle de la France dont il avait cru devoir se passer pour le Hohenzollern. Enfin l'article 3 du traité de Berlin, du 13 juillet 1876, intervenu comme conclusion de la guerre de la Russie contre la Turquie, stipule qu'(( aucun membre des dynasties régnantes des grandes puissances ne pourra être élu prince de Bulgarie ».

Il ne nous restait donc qu'à rechercher de quelle manière s'était exercé ce droit d'exclusion réservé aux grandes puissances, sans violer le principe supérieur de l'indépendance des peuples. La Conférence de Londres était partie de cette idée que tout droit, celui des nations comme celui des individus, est limité par le droit d' autrui, et que si toute nation est libre de s'organiser et de se choisir comme Roi qui lui plaît, il ne lui est pas permis de menacer la tranquillité d'un peuple voisin par le choix qu'elle fait. Et elle avait autorisé Louis-Philippe à empêcher, s'il y avait lieu, par la force, l'élection du duc de Leuchtenberg. Cette décision de la Conférence ne tarda pas à être considérée comme un abus de pouvoir et l'Europe n'y persista pas. Elle trouva excessif que le simple choix d'un monarque, indépendamment de tout fait de sa part, pût être considéré comme un acte agressif autorisant une intervention : une nation n'avait à rendre compte à personne de l'usage

bon ou mauvais qu'elle avait fait de sa souveraineté. On avait au contraire consacré le droit de demander au chef de la famille royale à laquelle appartenait le prince élu de refuser son consentement sans lequel l'élection ne pouvait aboutir à un résultat pratique : ainsi l'équilibre des forces européennes était maintenu sans qu'aucune atteinte fût portée à l'indépendance d'un peuple.

On a toujours procédé de la sorte dans tous les cas où il y avait lieu d'appliquer l'exclusion internationale. A l'occasion de la candidature du duc de Nemours, la prohibition de l'Angleterre s'était adressée à la France, non à la Belgique. C'est à Louis-Philippe qu'elle avait notifié sa volonté d'empêcher, même par la guerre, l'accession au trône du fils du Roi ^ De même, en 1862, les puissances avaient pesé sur l'Angleterre et la Russie, et non sur la Grèce, pour écarter du trône le fils de la Reine et l'allié du Tsar. C'est encore à Louis-Philippe et non à l'Espagne que l'Angleterre avait intimé la prohibition du mariage de la reine Isabelle avec un prince d'Orléans. En 1865, ce fut le roi Léopold, et non le comte de Flandres, auquel la couronne avait été offerte par les Roumains, qui traita l'affaire, et ce fut son ministre belge Rogier qui notifia le refus. En 1866, les Russes et les Turcs, mécontents de l'élection de Charles de HohenzoUern au principal de Roumanie,

1. Louis Blanc, Histoire de dix ans, t. II, p. 145-243. Thureau Dangiri, Histoire de la Monarchie de Juillet.

exprimèrent leur déplaisir à Berlin, et non à Bacharest. Ainsi nous étions en possession d'une seconde règle certaine : pour empêcher l'intronisation d'un prince étranger dont la famille gagnerait par là en influence, il fallait s'adresser au chef de cette famille et non au peuple qui élit.

Ces deux règles générales, ainsi dégagées de l'analyse des faits, étaient-elles applicables à la candidature Hohenzollern? D'abord il nous parut qu'en aucun pays ces règles ne s'imposaient plus qu'en Espagne. L'Espagne isolée dans sa péninsule, au bout de TEurope, n'est en contact direct qu'avec la France. Il en résulte pour nous une sécurité ou une menace, suivant qu'elle nous est favorable ou contraire. De là les longs différends qui avaient séparé les deux peuples. Des deux côtés on avait tenté une absorption impossible : Philippe II avait rêvé de placer sa fille Isabelle sur le trône de France; Louis XIV, en asseyant son petit-fils sur celui de Madrid, lui avait conservé ses droits éventuels à la couronne de France. Le traité d'Utrecht fl712) condamna les deux prétentions et établit comme une maxime fondamentale du droit européen que la sécurité de l'Europe ne permettait pas de réunir les deux couronnes et qu'elles devaient rester indépendantes et séparées. Le Prince à qui elles

6t L'EMPIRE LIBÉRAL.

tomberaient en partage en même temps, par suite d'une circonstance quelconque, serait contraint d opter et de résigner l'une ou l'autre ^ . La France n'a jamais contesté l'autorité de cet arrangement. Napoléon l'' a voulu implanter à Madrid une royauté napoléonienne afin de ne pas laisser sur ses derrières une dynastie ennemie; il n'a pas songé à annexer l'Espagne. La Restauration est allée y protéger un roi contre la révolte, elle n'a pas songé non plus à se l'annexer. Mais la réserve que la France a imposée à son ambition a pour condition que ses rivaux en Europe en subiront une pareille, et elle n'aurait pas renoncé à s'étendre au delà des Pyrénées si l'Espagne avait gardé la liberté de se donner aux puissances rivales en état de la menacer, ïl n'est pas un homme d'État français qui ne l'ait constaté : Chateaubriand, Berryer, Thiers, Guizot, Mignet sont inépuisables en démonstrations à ce sujet et c'a toujours été un axiome indiscuté de la diplomatie française que si notre intérêt est uniquement du côté du Rhin tant que nous sommes sûrs de l'amitié de l'Espagne, il Test encore plus du côté des Pyrénées si elle est sous l'influence d'une puissance ennemie.

Le premier soin de quiconque sera seulement jaloux de la grandeur de la France, ce sera de nous créer des difficultés de l'autre côté des Pyrénées, de nous attacher, en quelque sorte, un boulet au pied et de nous mettre entre deux

i. Duc de Broglie, discours du 14 janvier 1847.

feux. L'hostilité de l'Espagne aux mains de l'Angleterre a été une des principales causes des revers de Napoléon b\ Si, en 1814, lorsqu'il se battait dans les plaines de la Champagne avec une poignée d'hommes, il avait eu auprès de lui l'armée que commandait le maréchal Soult et l'armée du maréchal Suchet, assurément, il eût repoussé la coalition. On a donc toujours établi comme une exigence de notre sécurité qu'il nous faut à Madrid une politique amie ^ Aucun gouvernement sérieux n'a méconnu cet intérêt permanent. Quand Palmerston eut la singulière idée de substituer au duc d'Aumale un Cobourg comme mari de la Reine, notre ambassadeur à Madrid, Bresson, écrivit : « Je regarde un prince allemand en Espagne comme le coup le plus pénétrant, le plus sensible à l'honneur de la France et à l'orgueil, à l'existence peut-être de notre dynastie -. » Et Louis- Philippe, qui n'était pas chercheur de querelles, fit une opposition déclarée à cette candidature qui lui fut un véritable cauchemar. Le ministre anglais ayant observé : « Je ne vois pas en vertu de quelle loi vous intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre de choisir le mari qui lui plaît », notre chargé d'affaires Pageot lui ferma la bouche d'un mot : « Dans ce cas, si la reine Isabelle désire épouser le duc d'Aumale, vous ne vous y opposerez pas? — Ah! fit le ministre, il s'agirait alors de

i. Voir Empire libéral, t. I, p. 277.

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