CHAPITRE IV
SUITE DU PREMIER MOMENT. —NEGOCIATIONS AVEC LES PUISSANCES, AVEC SERRANO
Quoique nos quatre négociations se soient poursuivies contemporainement, il importe de les isoler afin de les mieux suivre dans leur enchaînement logique, et, comme l'action des Cabinets amis est, en quelque sorte, le cadre dans lequel se meuvent les interventions particulières à Madrid, Ems et Sigmaringen, c'est elle que j'exposerai la première.
Les puissances avaient répondu à notre demande chacune à leur manière. Gortchacow justifie mal l'espérance que l'Empereur avait mise dans la Russie; il persifle nos susceptibilités : « Lorsqu'un autre prince de Hohenzollern s'est fait proclamer par les Roumains, malgré l'opposition de la Russie, avec l'appui de la France, vous vous êtes bornés à des remontrances et avez accepté le fait accompli. Faitesen autant. Vous nous demandez notre concours, mais la France est débitrice envers la Russie ; il serait nécessaire qu'elle donnât des gages de
conciliation sur le terrain d'Orient. Non qu'il s'agisse d'une révision du traité humiliant de 1856 que la Russie subit avec douleur; elle comprend que la France n'est pas seule et qu'elle ne peut agir que de concert avec l'Angleterre. » Puis il reprocha à Emile Ollivier d'avoir, dans un discours récent, représenté comme une assise du droit international ce traité de 1 856 : a Le ministre français aurait dû au moins rendre hommage à la sagesse et à la modération delà Russie. » — Cette sagesse et cette modération étaient plus que contestables, et Emile Ollivier n'avait pas à s'en porter garant : en considérant le traité de Paris « comme une assise du droit internationale), il ne faisait que répéter ce que Gortchacow venait de reconnaître à l'instant même. Plus tard, avec Fournier, l'attaché à la légation de Pétersbourg, Gortchacow convint de la malveillance de ses sentiments : « La France, dit-il, avait besoin d'une leçon. »
Le Tsar, au contraire, se montra touché de la confiance de Napoléon III. Il chargea Fleury de lui faire savoir qu'il avait de fortes raisons de croire que cette trame ourdie par le maréchal Prim n'aboutirait pas ^ . Il écrivit au roi Guillaume des conseils de modération et d'abstention. Quoique Guillaume lui eût répondu qu'il n'était pour rien dans l'offre faite au prince de Hohenzollern et que son gouvernement était étranger à cette négociation, il envoya encore une dé-
1. Fleury à Gramont, 9 juillet. Voir la France et la Russie en 1870. Comte Fleury.
pêche qu'il lut à Fleury, où il priait instamment son oncle de donner l'ordre au prince de se désister : « Par cet ordre, le Roi se désintéresserait de cette candidature, qui deviendrait alors purement espagnole, et ne tarderait pas à disparaître dans les discordes devant l'abandon par toute l'Europe. » — a La guerre serait une calamité européenne, dont la Révolution aurait tout le bénéfice, ajouta le Tsar. Je ferai tout ce que je pourrai, dites-le à votre gouvernement, pour l'empêcher daiis la limite de mes conseils et de mon influence. — Mon bon vouloir pour l'Empereur ne saurait être mis en doute : dernièrement le duc d'Aumale et quelques-uns des siens avaient le projet de venir visiter le grand-duc Constantin et de parcourirla Russie ; j'ai fait dire aux princes d'Orléans qu'après le récent vote de la Chambre, leur voyage en Russie me paraissait inopportun K »
Reust ne nous refusait jamais ses paroles. Il écrivit à son ambassadeur à Rerlin : « La nation française a refoulé les sentiments qu'avait fait naître en elle l'agrandissement de la Prusse en Allemagne; mais cette méfiance à peine surmontée, non seulement serait réveillée, mais s'élèverait jusqu'à une inquiétude sérieuse si une tentative était faite de gagner l'Espagne à
1. Fleurj à Gramont, 12 juillet. Cette conversation démontre combien il est inexact que l'entente sur la candidature Hohenzollern se soit établie à Ems entre le Tsar et le roi Guillaume. Il n'aurait pas conseillé de retirer une candidature à laquelle il aurait consenti.
l'influence prussienne en mettant sur le trône un membre de la famille royale de Prusse. Votre Excellence ne cachera pas aux hommes d'État de la Prusse que nous voyons le danger de véritables perturbations dans la candidature du prince Léopold, et elle exprimera le ferme désir que l'amour de la paix et la haute intelligence du Roi empêcheront qu'il ne fasse entrer dans la politique européenne un élément de discorde si plein de périls ^ »
Visconti-Venosta, beaucoup plus circonspect, exprima les mêmes désirs à Berlin et insistadavantage à Madrid, bien qu'avec réserve encore. Il enjoignit à son représentant, Cerutti, de faire remarquer que, jusqu'à la décision des Certes, tous les conseils pouvaient se produire. Il était donc permis aux gouvernements amis d( l'Espagne d'appeler son attention « sur l'extrême gravité d'une situation dont le dénouemen pacifique dépend uniquement de la sagesse e1 de l'esprit politique de ses représentants ». L( ministre d'Italie devait insister sur la responsabilité redoutable qu'assumeraient les Certes en élevant au trône un prince dont l'avènement serait le signal d'une guerre européenne. I exprimerait au nom de son gouvernement la crainte qu'une monarchie « fondée sous de pareih auspices, loin de donner à l'Espagne la stabilité et le repos auxquels elle aspire, ne l'exposât à de nouvelles épreuves et à de nouveaux dan-
1, Fieust à de Miuich, 6 juillet.
gers^ » Il était même autorisé à appuyer Tambassadeur anglais et à rechercher jusqu'à quel point une action commune pourrait être combinée entre les deux diplomaties.
Les États du Sud ne nous accordèrent {pas l'assistance que Gramont attendait j d'eux. Ils démontrèrent une fois de plus combien était aveugle la politique qui faisait un dogme d(' leur défense, et ils commencèrent dès lors i\ nous tourner le dos. La girouette du Wurtemberg, Yarnbûhler, dont Saint-Vallier partageait trop docilement les impressions, commença à tourner. Quoique hors d'état de juger des motifs impérieux de notre déclaration du 6, il se permit de regretter « que le sentiment de notre bon droit ne nous eût pas conseillé plus de modération dans la forme » et il feignit d'en éprouver un sentiment de stupeur et d'efîroi. Bray, avec un sans façon plus sincère, n'était pas plus encourageant. Il dit à Cadore : <( Si la guerre éclatait entre la France et la Prusse, notre position serait très embarrassante, car, si d'une part il est certain que la question n'intéresse en aucune façon la Bavière, nous ne saurions d'autre part rester impassibles à l'invasion d'une armée française sur le territoire allemand, sous le prétexte que l'Espagne a appelé un prince prussien pour la gouverner. Je vous avoue franchement que j'aurais préféré que la guerre éclatât sur une autre question. La Prusse décline
1. Malaret à Gramont; Layard àGranville; Paget à Gianville, 9 juillet.
toute participation à la candidature; elle dit que cette affaire ne la regarde pas et on commence à croire que si vous ne vous contentez pas de cette affirmation, c'est que votre gouvernement veut profiter de cette occasion pour revenir sur les événements de 1866. La ligne de conduite suivie par votre gouvernement et le langage violent de ses journaux donnent quelque vraisemblance à ces suppositions ; vous rendez notre situation fort difficile. J'ai toujours soutenu que les traités d'alliance avaient un caractère défensif; si la Prusse pouvait, avec quelque apparence de raison, vous accuser d'être les agresseurs, et que vos armées pénétrassent les premières sur le sol allemand, nous serions obligés de marcher contre vous, ce que je regretterais vivement, car la Bavière n'a jamais eu qu'à se louer de la France, et, de tous les États allemands, c'est celui où le sentiment public vous est le plus favorable. » (13 juillet.)
Le Cabinet anglais ne vit pas l'influence décisive qu'il pouvait exercer. D'un mot, s'il l'eût voulu, il aurait arrêté la guerre. Il n'avait qu'à dire: Une règle internationale, créée par nous en Belgique et subie par nous en Grèce, a interdit à toute grande puissance de placer un de ses membres sur un trône étranger, sans un accord européen préalable. Nous croyons qu'il y a lieu, dans les circonstances qui menacent la paix du monde, de réunir une conférence pour examiner la valeur de cette règle et apprécier
l'application qu'il convient d'en faire à la candidature posée en Espagne. Cette proposition qui, venue de nous, aurait échoué devant un refus sec de la Prusse et de l'Espagne, était au contraire assurée de la réussite si l'Angleterre en avait pris l'initiative. IVotre adhésion eût été immédiate, celle de FAutriche et de l'Italie n'eût pas tardé, non plus que celle de la Russie. Bismarck eût grommelé, mais son roi ne l'aurait pas écouté : la conférence eût eu lieu et elle aurait arrangé le conflit. Le cabinet anglais ne sut ni approuver, ni blâmer, ni s'abstenir ; sa conduite fut équivoque, mesquine, poltronne; il nous soutint comme si nous avions raison et il parut contester notre droit comme s'il ne nous avait pas soutenus.
Granville accueillit d'un air froid et embarrassé l'appel de Gramont à son concours : il se rendait compte de l'émotion qu'avait dû exciter en France une nouvelle qui ne l'avait pas médiocrement surpris lui-même; il croyait toutefois que nous avions peut-être un peu trop pris à cœur un fait dont les conséquences ne lui semblaient pas avoir la gravité que le gouvernement impérial lui attribuait. Il regrettait que Gramont eût tenu à Werther un langage aussi énergique ; il se demandait si l'attitude que nous avions cru devoir prendre n'était pas faite pour créer précisément des complications plus sérieuses que celles qui résulteraient de l'incident lui-même. Cependant, allant « au plus pressé », il déclara « qu'il était prêt à user de toute son
influence auprès de l'Espagne et de la Prusse, non pour leur dicter des résolutions, mais pour les prier instamment de prendre en sérieuse considération tous les côtés graves de la question qui se posait^ » (7 juillet.) Singulier langage ! Si les questions dynastiques avaient été de si peu de conséquence en Espagne, pourquoi Palmerston menaça-t-il Louis-Philippe de la guerre dans le cas où le duc d'Aumale deviendrait le mari de la Reine, et manifesta-t-il tant de courroux quand Montpensier fut devenu celui de l'Infante? Granville lui-même serait-il resté insensible et muet si on était venu lui annoncer que le prince Napoléon allait être élu roi d'Espagne?
Gladstone, à qui La Valette exprima son regret de l'attitude peu empressée de Granville, répondit : « 11 faut commencer froidement. Nous ne savions rien de l'affaire dont il s'agit, et nous n'en connaissons pas encore les détails. » Ils commencèrent, en effet, très froidement, avec force circonlocutions et réserves. Ils chargèrent leurs ambassadeurs à Berlin et à Madrid de donner des conseils de prudence, en évitant de discuter le droit de l'Espagne de choisir son souverain et de paraître exercer une pression sur l'Allemagne, ou d'admettre que l'avènement d'un HohenzoUern justifiât le recours immédiat aux armes dont menaçait la France. « Le gouvernement de Sa Majesté, écrivait Granville à Loftus, a certainement l'espoir que ce projet