‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 53 sur 173 · Charles de Roumanie, 6 juillet · texte numérisé non relu

Charles de Roumanie, 6 juillet

France ne se calmerait que par la retraite du prince Léopold. Les scrupules qui l'avaient arrêté avant de s'engager dans l'entreprise se réveillèrent; sa conscience, qui était droite lorsqu'on ne l'aveuglait point par de fallacieuses apparences, se rendit compte de l'action équivoque à laquelle il avait accordé le laissez-passer. Les observations du Tsar, de la reine Victoria accrurent ses scrupules et ses inquiétudes, et, obéissant à ces divers mobiles, il résolut de faire ce qui serait en lui pour écarter cette candidature dont il voyait clairement les inévitables dangers.

Dans une lettre du 7 à sa femme, il nous approuve d'avoir refusé une interpellation et il explique son point de vue : il considérait la candidature comme purement espagnole; l'honneur de la France n'y était pas intéressé et il supputait les chances de l'élection aux Cortès. « Les Français dépenseront beaucoup de millions pour acheter des voix, nous ne dépenserons pas un thaler; mais leurs violents articles ont irrité l'opinion publique, ce qui aura pour effet de rendre le vote plus favorable au Hohenzollern.» Et cette perspective est loin de l'enchanter : <( Entre nous soit dit, je verrais volontiers que Léopold ne soit pas élu. » D'un mot il pouvait empêcher cette élection : il lui suffisait de faire savoir au prince que, vu les circonstances, il ferait sagement de se désister ; il eût été immédiatement obéi. Mais ce parti résolu répugnait à sa fierté; il l'aurait compromis aux yeux de l'Ai-

lemagne, de l'Espagne, de sa propre famille et Bismarck en eût été exaspéré. Il essaya d'obtenir des princes de Hohenzollern qu'ils le tirassent d'embarras en prenant la responsabilité d'une renonciation. Il le leur insinua, leur fit envisager la gravité des circonstances, les engagea à bien réfléchir aux inconvénients de l'obstination, et sans leur dire : Retirez-vous! il les assura que s'ils s'y décidaient, ce serait avec plaisir qu'il donnerait à la renonciation le consentement naguère accordé à l'acceptation.

Mais pour les princes de Hohenzollern aussi les considérations de dignité se compliquaient d'une question d'honneur : en acceptant la candidature, ils s'étaient rendus félons envers l'empereur Napoléon, en la retirant ils le deviendraient vis-à-vis de Prim et de Bismarck avec lesquels ils s'étaient engagés. Ils esquivèrent la nécessité de répondre au Roi en paraissant ne pas comprendre son insinuation. Mais le Roi ne leur permettait pas cette ambiguïté et les pressait de s'expliquer. Il attendait leur réponse lorsque arriva Benedetti le 8 juillet, à onze heures du soir. Aussitôt l'ambassadeur demande une audience. Le Roi la lui accorde pour le lendemain à trois heures, lui faisant savoir qu'il le retiendrait à dîner, et s'excusant avec bonne grâce, sur les soins de sa santé et sur l'arrivée attendue de la Reine, de ne pouvoir le recevoir plus tôt.

Les instructions à Benedetti étaient contenues dans une lettre officielle du 7 juillet et dans une lettre particulière du même jour à minuit. A

LA NÉGOCIATION A EMS. m

Berlin et à Madrid, on nous affirmait que le roi de Prusse n'avait pas donné son assentiment à la candidature. Nous étions convaincus du contraire quoique nous n'en eussions pas les preuves. Gramont, obligé provisoirement, à titre l'hypothèse diplomatique, de prendre comme point de départ l'affirmation de Thile, disait dans sa lettre officielle : a Si le chef de la famille des Hohenzollern a été jusqu'ici indifférent à cette affaire, nous lui demandons de ne plusFêtre et nous le prions d'intervenir, sinon par ses ordres, du moins par ses conseils, auprès du prince et de faire disparaître, avec les projets fondés par le maréchal Prim sur cette candidature, les inquiétudes profondes qu'elle a partout suscitées. Nous verrions surtout, dans Tintervention du roi Guillaume pour mettre obstacle à la réalisation de ce projet, les services qu'elle rendrait à la cause de la paix et le gage de l'affermissement de nos bons rapports avec la Prusse. Le gouvernement de l'Empereur apprécierait un bon procédé, qui, Ton n'en saurait douter, recevrait en même temps l'approbation universelle. » Dans la lettre particulière, écrite le même jour, à minuit, Gramont est plus pressant parce qu'il a reçu des renseignements nouveaux: « Nous savons, par les aveux du prince lui-même, qu'il a combiné toute l'affaire avec le gouvernement prussien et nous ne pouvons pas accepter la réponse évasive avec laquelle M. de Thile cherche à sortir du dilemme qui lui a été posé ; il faut absolument que vous obteniez une

réponse catégorique suivie de ses conséquences naturelles. Or, voici la seule qui puisse nous satisfaire et empêcher la guerre : le gouvernement du Roi n'approuve pas l'acceptation du prince de Hohenzollern et lui donne l'ordre de revenir sur cette détermination prise sans sa permission. — 11 restera ensuite à me faire savoir si le prince, obéissant à cette injonction, renonce publiquement et officiellement à sa candidature. Nous sommes très pressés parce qu'il faut prendre les devants dans le cas d'une réponse non satisfaisante et, dès samedi, commencer les mouvements de troupes pour entrer en campagne dans quinze jours. — J'insiste surtout sur la nécessité de ne pas laisser gagner du temps par des réponses évasives ; il faut que nous sachions si nous avons la paix ou si une fin de non-recevoir nous oblige à faire la guerre. Si vous obtenez du Roi qu'il révoque l'acceptation du prince, ce sera un immense succès et un grand service. Le Roi aura de son côté assuré la paix de l'Europe ; sinon, c'est la guerre. »

Certainement il y a plus de rudesse dans la lettre particulière que dans la lettre officielle : dans ces lettres particulières on ne se croit pas astreint aux circonlocutions diplomatiques et l'on révèle sa pensée sans ambages à ses agents afin qu'ils s'en inspirent. Il ne s'ensuit pas que leur langage aura la même rudesse ; il devra évidemment être enveloppé de formules de politesse et des atténuations de formes usitées en toute négociation diplomatique, quelque

serrée qu'on la veuille. Gramont n'avait pas à le dire à Benedetti, c'était sous-entendu. Dans la lettre particulière on parle d'ordres et non de conseils; on a fait grand état de cette différence. En réalité, elle n'a aucune importance; le conseil n'était que la forme polie de l'ordre, car c'eût été un ordre qu'une lettre du Roi disant à ses cousins : « Je vous conseille de vous retirer. » En style vulgaire, les deux lettres de Gramont peuvent se résumer ainsi : Vous ferez savoir au Roi que nous ne tolérerons pas l'intronisation en Espagne du prince prussien Léopold de Hohenzollern, et comme ce prince prussien, membre de sa famille, sujet à son autorité, ne peut accepter une couronne sans son autorisation, nous lui demandons de ne pas accorder cette autorisation si elle n'a pas déjà été obtenue, et de la retirer si elle est déjà un fait accomplie

Gramont fit connaître ses instructions à Lyons

1. Il est incompréhensible qu'on ait pu admettre qu'il y ait eu un dissentiment entre l'instruction envoyée et la manière dont Benedetti l'a interprétée. 11 avait compris qu'il devait obtenir la renonciation, puis ensuite l'acquiescement du Roi, tandis que Gramont voulait que cette renonciation fût le résultat de l'ordre ou du conseil du Roi. Le non-sens de cette antithèse n'a pas besoin d'être démontré. Auprès de qui Benedetti devait-il négocier et de qui pouvait-il obtenir la. renonciation, si ce n'est du Roi? Une renonciation en dehors du Roi pouvait être obtenue par d'autres que par lui, négociant soit à Madrid, soit à Sigmaringen, et alors se posait la question de Tacquiescement du Roi. Mais il était impossible d'admettre une hypothèse d'une renonciation obtenue par Benedetti d'une autre personne que le Roi, puisque c'est avec lui seul qu'il négociait.

toujours tenu, presque heure par heure, au courant de nos démarches. Celui-ci paraissant craindre que la candidature ne fût qu'une entrée en matière, il lui précisa de nouveau ce que nous étions décidés à exiger, ce que nous étions prêts à considérer comme suffisant. Lyons communiqua fidèlement ces déclarations à Granville : « Gramont m'a dit que je pouvais annoncer à Votre Seigneurie que si le prince de HohenzoUern, sur le conseil du roi de Prusse, consentait à retirer son acceptation de la couronne d'Espagne, toute l'affaire serait finie ^ »

Dans la matinée du 9, à Ems Werlhervint aux renseignements auprès de Benedetti afin que le Roi, instruit de ce que celui-ci allait lui demander, ne fût pas surpris. L'ambassadeur lui fit connaître nos sentiments, nos prétentions, notre désir d'une solution immédiate; Werther ne dissimula pas que Sa Majesté, ayant été consultée par le prince de HohenzoUern, n'avait pas cru pouvoir mettre obstacle à son désir d'accepter la couronne d'Espagne, et qu'il lui était maintenant difficile, sinon impossible, de l'inviter à y renoncer ^ Benedetti exposa au Roi, dans une forme

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