Lyons à Granville, 8 juillet
2. Il ne dit pas, comme l'affirme faussement Sybel, que le Roi n'avait pas pu empêcher, il dit qu'il n'avait pas cru pouvoir empêcher. Ce qui impliquait au contraire qu'il l'aurait pu.
très ferme, très mesurée, pleine de tact et de respect, l'objet de sa mission; il fît appel à la sagesse et au cœur de Guillaume et le supplia de conseiller au prince Léopold de revenir sur son acceptation. Il ne lui cacha pas l'émotion que cette candidature avait causée en France, émotion partagée dans d'autres pays, en Angleterre notamment, où les organes de la presse étaient unanimes à déplorer une combinaison également funeste au repos de l'Espagne et au maintien des bonnes relations entre les grandes puissances ; il l'assura que le gouvernement de l'Empereur n'avait aucun autre désir que de mettre un terme à cette émotion; il conjura le Roi « de donner à l'Europe un témoignage de ses sentiments généreux : le gouvernement de l'Empereur y verrait une garantie de la consolidation de ses bons rapports avec le gouvernement de Sa Majesté, et se féliciterait beaucoup de cette résolution qui serait accueillie partout avec non moins de gratitude que de satisfaction ».
Le Roi développa, avec une décision calme et courtoise, le système très médité qu'il entendait opposer à nos réclamations et dont il ne s'est jamais départi : le gouvernement prussien était resté étranger à la négociation ; s'appropriant le langage de Thile, il n'admit pas qu'on interpellât le Cabinet de Berlin sur une affaire qu'il n'avait pas connue et dont il n'était pas plus respon-^ sable que tout autre Cabinet européen ; cepen-dant, il reconnut que son premier ministre avait été tenu au courant des divers incidents de la
question. Son intervention personnelle ainsi avouée, il prétendit n'être intervenu que comme chef de famille, non comme souverain; même comme chef de famille, son rôle avait été en quelque sorte passif : il n'avait pas pris part à la négociation, il avait même refusé de recevoir un envoyé du Cabinet espagnol porteur d'une lettre de Prim ; il n'avait pas encouragé le prince Léopold à accepter les ouvertures espagnoles, il s'était contenté de ne pas le lui interdire lorsque le prince, décidé à acquiescer, avait sollicité son consentement, à son arrivée à Ems ; il jugeait incompatible avec sa dignité souveraine d'exiger du prince qu'il renonçât à la j couronne après ne lui avoir pas interdit de l'accepter; si, spontanément, le prince retirait sa candidature, il s'abstiendrait de l'en détourner : | il entendait lui laisser, après comme avant son acceptation, la plus entière liberté ; lui-même s'était mis en communication avec le prince Antoine, qui se trouvait àSigmaringen, et l'avait interpellé pour savoir l'influence que l'émotion causée en France exercerait sur son esprit et sur celui de son fils; il subordonnerait ses résolutions à sa réponse; il croyait inutile jusque-là de continuer l'entretien; il espérait être renseigné bientôt ; cependant, quelque temps serait nécessaire, car il ne pouvait faire usage du télégraphe, ne possédant pas à Ems un chiffre pour conférer par cette voie. Puis il s'expliqua sur nos actes. Il approuvait la première partie de notre déclaration, mais il avait vivement res-
senti la seconde. Partant de cette idée que la Prusse n'avait aucune part à cette candidature; il voyait une appréciation mal fondée, presque une provocation, dans nos paroles sur a. les vues d'une puissance étrangère » ; notre émotion ne lui paraissait pas justifiée; nous exagérions la portée qu'aurait l'établissement d'un prince de sa famille sur le trône d'Espagne, ce que pour sa part il n'avait jamais désiré; le gouvernement actuel de l'Espagne était souverain, reconnu par toutes les puissances, et il n'imaginait pas comment nous pouvions le mettre en tutelle et nous opposer au choix d'un souverain librement élu par la représentation du pays; il n'y avait qu'à attendre la réunion des Cortès : « C'est à Madrid et non auprès de moi, dit-il, que vous devriez agir. Vous n'avez qu'à employer votre influence à décider le gouvernement du Régent à renoncer à son projet; l'honneur de la France n'a été ni ne saurait être atteint par la résolution du prince de lïohenzollern ; elle a été précédée par des négociations que le Cabinet de Madrid a librement ouvertes et auxquelles aucun gouvernement n'a pris part; il ne peut donc y avoir un sujet de dissentiment ni de conflit, et la gueri'e ne peut sortir d'un incident dans lequel nulle puissance n'est intervenue ^ »
1. Les documents prussiens donnent aux réponses du Roi une raideur qu'elles n'ont pas dans le rapport de Benedetti. La chronique du Journal officiel (9 juillet) dit : « L'ambassadeur de France près la Confédération, s'étant rendu à Wili)ad à Ems, est reçu par le Roi, et prie Sa iMajesté d'inter-
En résumé, le Roi refusait de donner un ordre ou un conseil aux Hohenzollern : il les avait interrogés sur leurs intentions, et attendait leur réponse. Il rendit compte à sa femme de l'audience : « Hier, après ton départ, Benedetti était chez moi ; il était calme et tranquille, excepté en parlant des journaux qui demandent sa tête et un tribunal pour le juger. » Le Roi reproduit alors en substance le système sur le droit des Espagnols, etc. Il raconte que Solms lui a écrit de Paris que Gramont avait dit à Olozaga : « L'Espagne reste pour la France tout en dehors du jeu, mais nous voulons la guerre avec la Prusse. » « Ainsi Gramont a tout à fait découvert sa morgue autrichienne contre nous. » Encore uneinformationdediplomate! En réalité, Olozaga trouvait tout naturel qu'on s'adressât à la Prusse et non à l'Espagne et Gramont disait à qui voulait l'entendre : « Nous ne voulons pas la guerre avec la Prusse et c'est pourquoi nous lui demandons de retirer la candidature qui nous obligerait à la lui faire. »
Le récit de cette audience, qui nous parvint le 10 juillet, ne diminua ni nos perplexités ni nos alarmes. Le Roi avait fait des aveux significatifs prouvant sa participation, et cela même donnait plus d'importance à son refus de faire disparaître, par Tordre ou- par le conseil (l'un ou l'autre revenait au même), le projet qu'il avait connu et approuvé. Il reprenait, en lui
dire au prince de Hohenzollern d'accepter la couronne d'Espagne, le Roi refuse. »
donnant des développements plus amples, la thèse inacceptable de Thile que le gouvernement prussien aurait tout ignoré, quoique le Roi et Bismarck eussent tout su. Le gouvernement prussien était-ce Thile? n'était-ce pas Bismarck et le Roi? Supposez Louis XIII disant à un gouvernement étranger : Je savais, le cardinal de Richelieu était instruit, mais du reste l'affaire était inconnue à mon gouvernement? (( N'était-ce pas une pensée trop subtile, a dit Scherr^, que celle qui prêtait aux hommes en général, et aux Français en particulier la naïveté de croire à cette <( connaissance non offi- <( cielle » que Ion avait de la candidature, et à la « non-connaissance officielle », dans laquelle on restait à cet égard? C'est précisément cette façon de jongler sur les mots qui devait contribuer à répandre, en France et ailleurs, l'opinion que la candidature Hohenzollern était, depuis a jusqu'à ::, une ruse inventée à dessein par le gouvernement prussien. » Cette ruse était particulièrement transparente en Prusse où Roi et État c'est tout un. Et c'est Bismarck -qui nous Ta appris : <( Vous contestez au Roi, disait-il après la convention deGastein, la possession de la moitié prussienne du duché de Lauenbourg en prétendant qu'elle appartient non pas au Boi, mais à l'État. Le vice de cette prétention est de séparer le Roi de l'État, séparation impossible en Prusse au point de vue