CHAPITRE YI
Strat s'était dirigé d'abord vers DusseldorfF, afin d'apprendre en quel lieu se trouvaient le prince Antoine et le prince Léopold. Il avait su, par de vieux serviteurs, en familiarité avec lui, que le prince Antoine était en son château à Sigmaringen, et que le prince Léopold ne voyageait ni en Suisse, ni ailleurs, comme le roi Guillaume l'affirmait faussement, mais qu'il était caché aux environs, afin d'échapper aux obsessions qu'on avait prévues. Ainsi orienté, Strat se rendit à Sigmaringen (8 juillet); il y trouva le prince Antoine à la fois troublé et irrité de notre déclaration. Aux premières ouvertures de Strat, il répondit par un refus emporté : son fils n'était plus maître de ses résolutions, il était engagé, il avait donné sa parole ; il ne pouvait reculer sans déshonneur. D'ailleurs, à quoi servirait cette reculade déshonorante? L'Empereur ne cherchait qu'un prétexte de guerre ; celui-ci écarté, il en ferait surgir un autre. Strat
démontra que le prince se trompait sur les intentions de Napoléon III ; ces arrière-pensées de guerre n'existaient pas, et le désir d'un arrangement pacifique était sérieux et sincère. Puis, sans se perdre en sentimentalités inutiles sur les malheurs de la guerre, sur la terrible responsabilité de celui qui en est cause, il alla droit aux arguments pratiques. Il peignit, sous les plus sombres couleurs, la situation dans laquelle le prince Léopold allait se précipiter ; il aurait à se débattre contre les complots des Alphonsistes et des Carlistes favorisés par la France, contre les intrigues des compétiteurs évincés et surtout de Montpensier, contre les révoltes républicaines. A l'annonce de sa candidature, il y avait eu une immense majorité en sa faveur dans les Cortès, mais chaque jour, sous l'action de la crainte ou de la haine, cette majorité s'afîaiblissait, et le mieux qui pût survenir était qu'elle restât suffisante pour imposer le devoir d'arriver et insuffisante pour assurer la force de se maintenir; il n'aurait probablement pas le temps de s'asseoir sur ce trône aux pieds boiteux, il serait culbuté en y montant ; bien heureux s'il se tirait de l'aventure la vie sauve ; on l'appelait à une catastrophe, non à un règne. Strat attira ensuite l'attention du prince sur la situation en Roumanie de son fils Charles, objet de sa sollicitude : une conspiration redoutable était ourdie contre lui ; les fils en étaient à Paris ; il dépendait de l'Empereur de les couper ou de les faire mouvoir; il les couperait si Léopold renonçait.
■2ÙS L'EMPIRE LIBÉRAL.
il les ferait mouvoir s'il s'obstinait. Était-il sage de compromettre un trône assuré pour conquérir un trône problématique? Nonobstant ces considérations, le prince ne se laissa pas fléchir. Mais la mère assistait à ces entretiens poignants. Elle fut troublée, émue, terrifiée, convaincue. Entraînée par sa double inquiétude maternelle, elle vint en aide à Strat, et ^Ue s'employa à vaincre la résistance de son mari. Malgré ses larmes, elle n'y réussit pas pendant deux jours, et le prince répondit, à la première lettre interrogative venue d'Ems, qu'il était prêt à obéir mais que volontairement il ne retirerait pas la candidature de son fils. La mère ne se laissa pas décourager; enfin le troisième jour, 11 juillet, elle l'emporta et le père fit taire le Prussien et l'ambitieux. « Cette résolution, m'a répété plusieurs fois énergiquement Strat, <i été un acte vraiment spontané, le coup d'un €œur paternel, qu'aucune influence extérieure ne détermina. Personne avant moi n'avait conseillé ou demandé le retrait de la candidature, et pendant mon séjour au château de Hohenzollern, personne non plus n'est venu ni directement ni indirectement à mon aide. Le roi Guillaume a été véridique en affirmant maintes fois qu'il était resté complètement étranger à la renonciation, qu'elle avait eu lieu en dehors de ; toute pression de sa part; qu'il ne l'avait ni ordonnée ni conseillée; j'ignorais même alors qu'il l'eût souhaitée. »
Lorsque le prince Antoine annonça sa résolu-
tion à son fils, celui-ci refusa de l'approuver. Les mêmes scrupules honorables, qui l'avaient fait hésiter si longtemps à accepter à cause de ses rapports avec Napoléon III, le rendaient rétif à renoncer à cause de ses engagements envers Prim et Bismarck. Sa femme ne pouvait se décider à rejeter de sa tête la belle couronne, objet de sa convoitise, qu'elle y sentait déjà posée. Ramener le prince eût demandé du temps et l'on était pressé. Strat obtint du père qu'il fit acte d'autorité et prît sur lui de renoncer au nom de son fils, sachant que celui-ci n'oserait le démentir publiquement. Et voilà comment la renonciation, au lieu d'être faite comme l'acceptation par Léopold, le fut par le prince Antoine. Ce prince eut du moins voulu, avant d'informer les Espagnols et le pubHc, avertir le chef de la famille conformément au statut familial, mais cette démarche exigeait encore du retard et Strat, ignorant les vraies dispositions du Roi, redoutait que de là ne vînt quelque opposition. Par de nouvelles instances, il lui persuada de ne pas différer la publicité. Le prince Antoine y consentit d'autant plus volontiers que connaissant, lui, les désirs secrets du Roi, il était certain que le chef de la famille ne lui en voudrait pas de cette infraction à la discipHne familiale. Strat, sans perdre une minute, expédia le soir même un télégramme chiffré àOlozaga lui annonçant l'heureux résultat, télégramme qui parvint à Paris tard dans cette soirée du II. Ce télégramme venait de partir lorsque arriva l'envoyé
du Roi, le colonel Strantz, retardé par un accident de chemin de fer^ Le prince Antoine le mit au courant et celui-ci immédiatement télégraphia à son maître la résolution déjà communiquée à Olozaga. Le 12 au matin trois télégrammes en clair furent expédiés par le prince Antoine-. Le premier au « Maréchal Prim, Madrid : Vu la complication que paraît rencontrer la candidature de mon fils Léopold au trône d'Espagne, et la situation pénible que les derniers événemens ont créée au peuple espagnol, en le mettant dans une alternative où il ne saurait prendre conseil que du sentiment de son indépendance; convaincu qu'en pareilles circonstances, son suffrage ne saurait avoir la sincérité et la spontanéité sur lesquelles mon fils a compté en acceptant la candidature, je la retire en son 1 nom. » Le second adressé à Olozaga : « A Monsieur l'ambassadeur d'Espagne à Paris : Je crois de mon devoir de vous informer, comme représentant d'Espagne à Paris, que je viens d'expédier à Madrid, au maréchal Prim, le télégramme suivant : » (Suivait le texte donné plus haut.) Le
1. Ce moment de l'arrivée de Strantz est établi dans une lettre du Roi à la Reine du 12 : « Le train du général Strantz ayant eu un accident, il n'a pu arriver qu'hier soir à Sigmaringen. »
2. On voit ce qu'il faut penser de la supposition fantaisiste, émise plus tard par Benedetti, dans un but d'exaltation personnelle, que « cette transmission de la dépêche du prince Antoine avait été concertée entre Ems et Sigmaringen et que, le 12, le Roi avait entre les mains l'expédition de la dépêche que le prince Antoine adressait le même jour à Olozaga ».
LA RENONXIATION, 12 JUILLET. 211
troisième télégramme était adressé aux principaux journaux de Berlin et d'Allemagne, notamment à la Gazette d Augsbourg , à la Gazette de Cologne et aux agences télégraphiques allemandes : « Le prince héritier de Hohenzollern, pour rendre à l'Espagne la liberté de son initiative, renonce à la candidature au trône d'Espagne, fermement résolu à ne pas laisser sortir une question de guerre d'une question de famille, secondaire à ses yeux. — Par l'ordre du prince, le conseiller de la Chambre : Lesser. »
Le télégramme à Prim revint de Madrid à Paris le soir vers cinq heures. La dépêche à Olozaga arriva à Paris à 1 h. 40. Celle aux journaux allemands parvint dans l'après-midi, assez tôt pour que les agences pussent, avant le soir, en expédier la nouvelle à leurs correspondants, cercles, banquiers, journaux, etc. La Gazette de Cologne A'à. Gazette d'Augsbourg, et autres journaux l'insérèrent dans leur édition du soir. Ainsi la nouvelle ne parvint pas de Madrid à Paris; elle arriva simultanément à Paris et à Madrid, et peu après, directement aussi, dans tous les centres importants d'Europe.
En même temps que les télégrammes volaient vers Paris et Madrid, Strat et le colonel Strantz quittaient Sigmaringen, l'un rentrant à Ems avec une lettre du prince Antoine expliquant les motifs de sa résolution spontanée, l'autre apportant à Olozaga l'original même de la renonciation. Il restait encore dans le pays un personnage qui, comme tout le monde dans
cette période, attendait. C'était l'amiral Polo de Bernabé. Depuis plusieurs jours déjà il était là portant la lettre officielle de Prim, qui offrait la couronne au prince Léopold. Le prince Antoine, délibérant encore, lui avait dit, comme le roi de Prusse le disait à Benedetti, que le prince voyageait dans le Tyrol. Et l'amiral attendait son retour. La renonciation décidée, le prince Antoine l'en instruisit, lui disant que maintenant il devait considérer sa mission comme terminée et rentrer à Madrid. L'amiral lui objecta que, malgré cette assurance, sa mission ne prendrait fin que lorsque le pli dont il était porteur, ayant été remis au prince Léopold, celui-ci lui aurait donné sa réponse officielle. Il fallait donc tirer le prince de sa cachette, l'exhiber à l'amiral espagnol et en obtenir une lettre de renonciation officielle. Le prince refusai Alors se passèrent entre le père et le fils des scènes très violentes. Ces princes de Hohenzollern, sous des formes charmantes, cachaient un fond de dureté tyrannique; autour d'eux tout pliait sous une discipline de fer. Le père alla jusqu'à menacer son fils de le faire enfermer dans une maison de fous s'il persistait à lui désobéir. Le prince finit par se soumettre^ et remit à l'amiral sa
1. Lettres de l'amiral Polo de Bernabé à E. OUivier, du -12jjuillet 1888 et du 2 août 1888.
2. Sur les dispositions du prince Léopold, j'ai les témoignages conformes des deux envoyés espagnols. L'amiral Polo de Bernabé m'a écrit (2 août 1888) : « Creo tambien la contrarietad del hijo por esa resolucionde su Padre. » — Lopez
renonciation. Quand le général Lopez Dominguez survint, l'amiral lui fit savoir quïl n'avait plus qu'à retourner avec lui à Madrid, que tout était terminé.
Tous ceux qui travaillèrent ou eurent envie de travailler à la renonciation, le Tsar, le Cabinet anglais, s'en attribuèrent le mérite : il appartient exclusivement à Olozaga et à Strat. « Mon cher ami, m'a écrit Olozaga, j'ai lu comme vous quelques indications dans les dépêches anglaises qui pourraient faire croire que c'est le Cabinet de Saint-James qui a obtenu la renonciation du prince Léopold et c'est assez de savoir comme il pouvait fonder une semblable prétention. Je suis en état de prouver, par le témoignage de M. Strat, qui a été mon intermédiaire près de la famille Hohenzollern Singmaringen, que personne, avant moi, n'a proposé directement ou indirectement la renonciation. On n'a pas aidé non plus d'aucune manière pour l'obtenir; voilà tout ce que je peux vous dire. Je dois encore ajouter que toutes les démarches que j'ai faites pour avoir quelques renseignements sur les motifs ou le prétexte des indications qu'on a faites pour faire croire que
Dominguez m'a écrit également : (c Ordén que aun contrariendole mucho acatabe il archiduque (prince). » (17 juillet
le gouvernement anglais a obtenu la renonciation ont été complètement inutiles. Je suis si loin de désirer pour moi cette espèce de monopole d'avoir eu l'idée de la renonciation et le bonheur de l'avoir obtenue que j'aurais préféré mille fois que personne n'eût su ce que j'avais fait et que le gouvernement d'une puissance des premières de l'Europe eût obtenu la renonciation parce qu'alors elle l'aurait fait valoir et aurait évité la guerre ; que c'était tout ce que je désirais avec toute l'énergie dont je suis capable. Après avoir été si heureux dans ce que l'Empereur considérait presque comme une impossibilité, je ne puis pas me consoler d'avoir été si impuissant.^) (Bordeaux, 14 mars 1871.)
La vengeance de Bismarck et de Prim a su atteindre les vrais auteurs du désistement et par là les désigner. La candidature espagnole n'était pas un simple acte d'ambition familiale, auquel le roi de Prusse s'était prêté par condescendance envers un parent; elle était une machination d'État dont l'ambition familiale avait été l'instrument, et Bismarck ne pardonna pas au prince Antoine de l'avoir oublié et d'avoir agi comme si, en toute cette entreprise, son intérêt et celui de ses enfants eussent été seuls en jeu. Le prince tomba en une irrémédiable disgrâce : il dut abandonner les fonctions honorifiques qui le fixaient à Dusseldorff, et vint vivre dans la retraite à Sigmaringen^ Au moment du
1. VAlmanach de Gotha de 1873, p. 61, parmi les qualités du prince Antoine, supprime celle de gouverneur militaire de
Congrès de Berlin, un correspondant bien informé du Journal des Débats, signale, à propos des réclamations de la Roumanie, cette situation dont il ignore les motifs : « En dépit de ce que bien des gens ont cru, les Roumains ne seront même pas soutenus par TAUemagne.
bien que leur prince soit un Hohenzollern. Mais le père du prince Charles (le prince Antoine), quoiqu'il soit cousin de l'Empereur, ne vient jamais à Berlin. Il est au plus mal avec le chancelier de l'Empire. De là grand refroidissement entre cette branche des Hohenzollern et la famille royale ^ » C'était le châtiment de la renonciation spontanée du 12 juillet 1870, faite à l'insu de Bismarck et malgré lui.
Le courroux sournois de Prim n'a pas non plus épargné Olozaga. Un journal ayant annoncé que nous allions lui donner le grand cordon de la Légion d'honneur, en reconnaissance du service qu'il nous avait rendu, Mercier écrivit à Gramont (18 juillet) « qu'un des ministres était venu lui dire que cela serait très inopportun et que le ministère ne lui permettrait pas de l'accepter, parce que Prim en serait blessé ». Plus tard, quand notre défaite eut rendu les mains libres à Prim, il ne cacha plus son hostilité et il profita d'une nouvelle initiative d'Olozaga désagréable à la Prusse pour se venger de celle
ia province Rhénane et de la province de Westphalie qui est notée dans VAlmanach de 1870, p. 86.