‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirs (volume 4)Chapitre 72 sur 173 · Palmerston à son frère, 22 janvier · texte numérisé non relu

Palmerston à son frère, 22 janvier

trop accommodants et le parti de la guerre se met en mesure de nous ôter la direction des affaires. Comme l'a dit le duc, le roi Guillaume rendrait à nos deux pays et au monde entier un service incomparable si, par la spontanéité d'une démarche amicale, il rétablissait la cordialité des rapports qu'il avait lui-même troublés. En fortifiant notre position ministérielle ^ il nous

1. La défense d'une position ministérielle, dans certains cas, n'implique pas une misérable préoccupation personnelle; c'est le système politique, dont celte position est le symbole ou la sauvegarde, qui est en jeu. En 1831, à propos de l'irruption subite des Français dans Ancône, Metternich expliquait sa modération en disant : « M. Férier devra reconnaître dans notre conduite une large somme d'égards pour sa position. >> Dans le protocole d'une conférence tenue à Constantinople, le 20 décembre 1840, entre le ministre des Affaires étrangères de la Porte d'une part et les envoyés d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie de l'autre, il est écrit : <( C'est vers la France surtout que se porte l'attention de nos gouvernements. Cette puissance a droit à leurs égards, et si l'attitude belliqueuse et menaçante du ministère du 1'^'" mars n'a pu les arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient et qu'ils ont atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs soins à ménager le ministère qui lui a succédé et dont le langage annonce une politique sage et modérée. » Palmerston écrivait à Bulwer (17 août 1841) : « M. Guizot a dans l'esprit cette impression que dans certaines circonstances je ne parais pas avoir assez tenu compte de la situation ministérielle. Vous m'obligeriez en vous appliquant à le convaincre que rien n'a été plus loin de mon intention. » Aberdeen écrivait à Guizot lui-même (12 décembre 1843) : « Je comprends la situation de votre ministère devant ses Chambres, il doit aussi comprendre la mienne. » Le duc de Broglie n'avait-il pas écrit de même àTalleyrand, ambassadeur à Londres, 11 octobre 1832 : « 11 dépend de l'Europe et surtout de l'Angleterre, de consolider ce Cabinet et de mettre un terme par là aux dangers que la victoire du parti contraire entraînerait, dangers dont

donnerait le moyen de poursuivre notre œuvre pacifique. »

Ainsi, pas plus après mon arrivée qu'avant, il ne s'agit d'une demande quelconque de nature à changer le caractère de la négociation. Comment me le serais-je permis? Comment n'aurais-je pas arrêté Gramonts'il l'avait fait, puisque je venais de convenir avec l'Empereur, quelques instants auparavant, que nous ajournerions toute décisioji jusqu'au lendemain neuf heures en Conseil ? Il y a des impossibilités logiques et morales qui sont des preuves. J'ai, il est vrai, appuyé la suggestion de Gramont, mais cette suggestion même, n'ayant été approuvée ni par l'Empereur ni par le Conseil, restait toute personnelle et n'avait aucune espèce de valeur officielle. Il est évident que si nous avions réclamé une lettre d'excuses du roi, par Werther, nous aurions aussitôt renouvelé notre requête par Benedetti, et celui-ci fût devenu le porte-voix naturel de cette nouvelle exigence, comme il l'était déjà de nos autres réclamations. Gramont ne lui communiqua pas cette suggestion

l'Europe aurait assurément sa bonne part. Nous allons combattre pour la civilisation; c'est à la civilisation de nous aider; c'est à vous de lui dire ce qu'il faut faire pour que nous ouvrions la session avec éclat. » Et cet appel du duc de Broglie fut entendu. La considération du péril que courrait son ministère détermina le gouvernement anglais à céder. « Le ministère Broglie, écrivait Je roi Léopold à l'un de ses amis, était mort sans Anvers, et le ministère anglais a jugé plus sage de laisser faire que d'avoir un ministère de l'extrême gauche qui menait à la guerre générale. «(Thureau- Dangin, t. II, p. 180.)

même à titre de renseignement, et il n'y eût certes pas manqué, versé comme il l'était dans les procédés diplomatiques \ si elle avait eu une réelle importance. Avoir transformé une pensée sincère d'apaisement en une machination insolente et provocatrice, avoir fait de la suggestion d'une lettre d'amitié la demande d'une lettre d'excuses, c'est une des plus abominables calomnies de la légende de mensonge avec laquelle je suis aux prises.

Nous quittâmes Werther à quatre heures.

Gramont partit pour Saint-Cloud. En nous séparant, il fut entendu, comme il l'avait été déjà avec l'Empereur, que nous ne prendrions de résolution que dans le Conseil du lendemain matin. En rentrant au ministère je rencontrai, sur le pont, Pessard, le rédacteur du Gaulois aux articles si virulents. Je lui dis que je trouvais sa polémique absurde et je le priai instamment, maintenant qu'il n'y avait plus de candidature, de n'y pas persister. C'est ainsi que j'excitais les journaux. Et je tins le même langage à tous ceux que je trouvai sur mon chemin.

Au sortir des Tuileries, l'Empereur était calme

1. Gramont n'a pas averti Benedetti. La conséquence honnête est que, s'il ne l'a pas fait, c'est parce qu'il n'y avait pas lieu de le faire, puisqu'il n'avait posé aucune demande nouvelle. — Non, disent certains historiens, c'est par légèreté. Et qui donc vous donne le droit de parler ainsi d'un ministre qui, précisément dans cette affaire, s'astreignit si étroitement aux règles du métier en tenant Benedetti au courant de tous les incidents de nature à lui être utiles dans sa négociation?

et apaisé. L'aide de camp de service qui l'accompagnait, Bourbaki, lui dit : u Faudra-t-il, Sire, faire seller mes chevaux de guerre ? — Pas si vite, général, répond l'Empereur; supposez qu'une île surgisse tout à coup entre la France et l'Espagne : toutes deux se la disputent; elle disparaît; sur quoi continuerait-on à se quereller^? »

Cependant l'Empereur est impressionné par les acclamations exceptionnelles élevées sur son passage et qui sont évidemment une incitation belliqueuse. A Saint-Cloud il tombe dans un milieu encore plus excité. A la Cour dominaient la Droite et le parti de la guerre, on n'y entendait de protestation que de la part de l'écuyer Bachon: « Je ne comprends pas, disait-il, qu'on songe à la guerre quand on ne peut plus se tenir à cheval. » On lui faisait froide mine. L'Impératrice, convaincue, elle aussi, que la France était malade depuis Sadowa, s'était mise, après l'abattement passager signalé par le maréchal Vaillant, à écouter volontiers ce parti qui lui donnait des promesses de victoire. Le général Bourbaki, bon juge en matière de bravoure et de combat, connaissant à fond l'armée prussienne, lui prodiguait les assurances encourageantes : « Sur dix chances, lui disait-il, nous

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