Lyons à Granville, 12 juillet
pas de passer outre et de proclamer roi le prince Léopold, à titre d'affirmation de son indépendance nationale? Le prince, qui personnellement n'avait pas renoncé, imitant la conduite de son frère Charles en Roumanie, ne débarquerait-il pas à l'improviste sur les côtes espagnoles? Une correspondance étrangère l'annonçait.
Dans la soirée, avec ma femme, je me dirigeai vers le quai d'Orsay où se trouvait alors l'ambassade d'Espagne. Olozaga dînait en ville. Nous l'attendîmes quelque temps en nous promenant sur le quai. Il n'avait encore rien reçu de Madrid, mais il me rassura : il ne doutait pas que son initiative ne fût approuvée ; si on la désavouait, il cesserait aussitôt d'être ambassadeur; il l'avait notifié et l'on n'oserait pas s'exposer à cet embarras. Il me confirma ce que l'Empereur m'avait raconté de la manière dont la renonciation avait été amenée. (( Malgré l'intimité de nos rapports, me dit-il, je ne vous ai instruit de rien, parce que le secret le plus absolu était la première condition du succès. Sur mon insistance, l'Empereur n'a pas gardé une réserve moindre. » Et il me conta alors sa visite pendant le Conseil du matin aux Tuileries. Il ajouta à ces confidences les avis les plus affectueux et les plus sensés : « Croyezmoi, de notre côté tout est terminé, la renonciation sera acceptée, la candidature ne sera pas reprise ; ne vous inquiétez pas, ne précipitez pas vos résolutions, et cela s'arrangera. »
Quoiqu'il fût tard, onze heures passées, nous
montâmes ensuite chez Gramont, dont le ministère était à quelques pas, afin de lui redire ce que je venais d'entendre de la bouche d'Olozaga, et de savoir si d'Ems n'était pas venue quelque information. En réponse à ma demande, Gramont me présenta son télégramme de sept heures réclamant des garanties. Je n'en avais pas achevé la lecture qu'on annonça un aide de camp porteur d'une lettre de l'Empereur. Gramont la lut^ puis il me la passa. Elle était ainsi conçue : (( Palais de Saint-Cloud, le 12 juillet 1870. — Mon cher Duc, en réfléchissant à nos conversations d'aujourd'hui et en relisant la dépêche du père Antoine, comme l'appelle Cassagnac\ je crois qu'il faut se borner à accentuer davantage la dépêche que vous avez dû envoyer à Benedetti en faisant ressortir les faits suivants : — 1"* Nous avons eu affaire à la Prusse et non à l'Espagne. — 2*" La dépêche du prince Antoine adressée à Prim est un document non officiel pour nous, que personne n'a été chargé en droit de nous communiquer. — 3^ Le prince Léopold a accepté la candidature au trône d'Espagne, et c'est le père qui renonce. — 4° Il faut donc que Benedetti insiste comme il en a l'ordre, pour avoir une réponse catégorique par laquelle le Boi s'engagerait pour l'avenir à ne pas permettre au prince Léopold, qui n'est pas engagé, de suivre l'exemple de son frère et de partir un
1. Cette phrase a été supprimée dans le texte donné par Gramont. Je la rétablis parce qu'elle indique l'inspiration de la lettre.
beau jour pour l'Espagne. — 5"* Tant que nous n'aurons pas une communication officielle d'Ems, nous ne sommes pas censés avoir eu de réponse h nos justes demandes. — 6"" Faute que nous n'aurons pas eu cette réponse, nous continuerons nos armements. — 7*" Il est donc impossible de faire une communication aux Chambres avant d'être mieux renseignés. — Recevez, mon cher Duc, l'assurance de ma sincère amitié. »
Voici l'explication de cette lettre. Dans la soirée, quelques membres de la Droite, parmi lesquels Jérôme David et Cassagnac, étaient venus à Saint-Cloud. Ils avaient raconté (ce qui était vrai) que la renonciation du père Antoine était la fable de Paris; ils avaient effrayé l'Empereur des périls et du ridicule auxquels il s'exposait en se payant d'une satisfaction dérisoire, lui avaient montré le mécontentement de l'armée, la désaffection du peuple, les ricanements hostiles de l'opposilion, notre abaissement définitif en Europe, et ils l'avaient menacé du discours furibond de Gambetta dont il était question dans les couloirs. L'Empereur, sous l'influence de leurs paroles, s'enfonçant dans sa défaillance, avait écrit à Gramont a d'accentuer davantage la dépêche qu'il avait dû envoyer à Benedetti ». La poussée intérieure de Saint- Gloud avait amené le télégramme de sept heures, la poussée extérieure des visiteurs du soir dicta la lettre à Gramont.
Quelque haut qu'on ait placé son âme au-
dessus des susceptibilitésvulgaires, ilestimpossible de ne pas ressentir certains procédés. Être demeuré d'accord avec l'Empereur, à trois heures, qu'aucune détermination ne serait prise avant le lendemain au Conseil, et apprendre après onze heures du soir, par hasard, qu'une détermination grave a été adoptée, mise à exécution, sans qu'on ait été ni consulté, ni prévenu ; où l'on arrivait pour une conversation dénouée se trouver en présence d'un fait accompli d'une importance majeure, il y avait de quoi justifier une explosion de rudes paroles. Cependant, je dominai mon sentiment. Cette lettre de l'Empereur, la première traçant une ligne de conduite au ministère qui ne me fut pas adressée, me faisait apparaître la demande de garantie, non comme l'incitation d'un collègue oublieux des devoirs de la solidarité ministérielle, mais comme uu acte du pouvoir personnel auquel Gramont s'était prêté par habitude de métier. Ce ne fut pas à lui, ce fut à l'Empereur, que je me réservai d'adresser ma plainte. A l'heure actuelle, que faire? Je n'avais pas le pouvoir d'exiger de Gramont qu'il reprît son télégramme de sept heures envoyé en vertu d'un premier ordre, pas davantage celui de lui interdire d'exécuter le second ordre qu'il venait de recevoir. Tout au plus aurais-je pu le prier de se rendre avec moi auprès de l'Empereur afin de l'amener à rétracter ses injonctions. Si nous eussions été en plein jour je n'y aurais pas manqué. Mais à minuit je n'y pouvais songer. Aurais-je
réussi à aborder l'Empereur, l'aurais-je amené à révoquer ses instructions et de n'y point persister, ces démarclies eussent employé une partie de la nuit et un contre-ordre ne serait parvenu à Benedetti qu'après qu'il aurait exécuté l'ordre. Le fait était irrévocablement accompli; je n'avais l'option qu'entre deux partis : ou protester par une démission ou m'ingénier à annuler les conséquences de ce fait que je ne pouvais plus empêcher.
Quoique très blessé, je crus que je devais d'abord atténuer l'effet d'une démarche que je ne pouvais plus empêcher. Je dis à Gramont d'un ton navré : « On va vous accuser d'avoir prémédité la guerre et de n'avoir vu dans l'incident Hohenzollern qu'un prétexte de la provoquer. N'accentuez pas votre première dépêche comme vous le prescrit l'Empereur, atténuez-la. Benedetti aura déjà accompli sa mission lorsque cette atténuation lui parviendra, mais devant la Chambre vous y trouverez un argument pour établir vos intentions pacifiques. » Alors, je m'assis à son bureau, et j'écrivis le paragraphe suivant : « Afin que nous soyons sûrs que le fils ne désavouera pas le père et qu'il n'arrivera pas en Espagne, comme son frère l'a fait en Boumanie, il est indispensable que le Boi veuille bien nous dire qu'il ne permettra pas au prince de remnir sur la renonciation communiquée par le prince Antoine. Dites bien au roi que nous n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, et que
nous ne demandons qu'à sortir honorablement d'une difficulté que nous n'avons pas créée nousmêmes. )) La différence entre ce texte et le premier était considérable. C'était une transformation plus qu'une atténuation : indépendamment de l'assurance pacifique qui ne se trouvait pas dans le premier, il contenait un amoindrissement de la demande de garanties ; la dépêche de sept heures réclamait une garantie générale en vue de toutes les éventualités de r avenir, mon texte limitait cette garantie au présent et n'avait en vue que le cas oùLéopold ne ratifierait pas la renonciation actuelle faite par son père. Le champ de la discussion se restreignait ainsi singuHèrement. Ces lignes écrites, je me levai, et comme je n'avais pas encore vu clairement la conduite que devait me conseiller l'acte grave qui venait de m'être révélé, je partis troublé et soucieux. Gramont trouva mon conseil bon, mais il ne le suivit qu'à demi. Il juxtaposa mon texte, qui restreignait la garantie au fait présent, à son texte précédent, qui la réclamait pour l'avenir, et il mit ainsi une contradiction dans la nouvelle dépêche qu'après mon départ il adressa à Benedetti^ Du reste, ainsi que je l'avais prévu,
1. Voici le texte intégral : « L'Empereur me charge de vous faire remarquer que nous ne saurions considérer la renonciation que nous a communiquée l'ambassadeur d'Espagne et qui ne nous est pas adressée directement, comme une réponse suffisante aux justes demandes adressées par nous au roi de Prusse, encore moins saurions-nous y voir une garantie pour l'avenir. Afin que nous soyons sûrs que le fils ne désavouera pas son père ou qu'il n'arrivera pas en
elle avait été expédiée à 11 h. 45 et n'arriva à Benedetti que le lendemain à dix heures et demie, lorsqu'il avait déjà vu le Roi.
Au ministère, je trouvai Robert Mitchell. Il me demanda comment il devait présenter, dans le Constitutionnel àviXenàç^xndim matin, larenon dation du prince Antoine. N'ayant pas encore réfléchi au parti que j'allais prendre, je ne lui parlai pas de la demande de garanties et ne lui exprimai que ma pensée propre, ce qui était une manière de commencer la lutte avec Saint- Cloud : (( Déclarez que nous sommes satisfaits et que tout est fini. » iMitchell, qui soutenait de la verve de son merveilleux esprit et du courage d'un brave cœur, la cause de la paix presque seul au milieu des ardeurs guerrières de la plupart des journalistes parisiens, accueillit mes assurances comme une victoire personnelle, et, me félicitant chaudement, partit tout enchanté rédiger sa note pacifique.
Espagne comme son frère l'a fait en Roumanie, il est indispensable que le Roi veuille bien nous dire qu'il ne permettra pas au prince de revenir sur la renonciation communiquée par le prince Antoine. — M. de Bismarck arrivant à Ems, veuillez y rester jusqu'à ce que vous soyez appelé à Paris. Dites bien enfin au comte de Bismarck et au Roi que nous n'avons aucune arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, et que nous ne demandons qu'à sortir honorablement d'une difficulté que nous n'avons pas créée nous-mêmes. »
Resté seul, je débattis pendant une longue nuit d'insomnie la conduite que je devais suivre, et je revins sur tous les incidents de la journée. Mon premier mouvement fut d'envoyer ma démission : « Vous étiez trop surchargé d'affaires, m'a écrit un de mes collègues qui connaissait la Droite de près depuis longtemps, Parieu, pour observer tout ce qui se tramait autour de vous. ^> Sans avoir eu, en effet, le temps d'observer leur trame, je l'avais devinée. Je me sentais trahi, mal servi, de tous les côtés ; il fallait faire une épuration de l'ancien personnel et je n'avais pas la dureté de cœur de l'opérer; j'avais seulement substitué au vieil empire autoritaire décrépit un jeune empire libéral, assis sur sept milHons et demi de suffrages. Je me sentis profondément blessé de cette renaissance du pouvoir personnel. J'étais las et désireux de reprendre haleine; l'idée d'être obligé de donner le signal d'une guerre me bouleversait ; l'occasion était excellente de m'en aller ; j'eus une violente tentation de la saisir.
En creusant mes pensées, cette retraite me parut un acte d'égoïsme condamnable. C'eût été, comme les Saxons, au milieu de la bataille, passer à Tennemi, donner raison à Bismarck, augmenter l'arrogance de ses refus, convier l'Europe à se prononcer contre nous, enfin détruire l'unique espérance de paix qui nous restait encore. Je n'avais aucun doute sur ce qui allait advenir. Le roi de Prusse approuverait la renonciation, mais il repousserait toute pro-
messe de garanties. A la suite de ma démission, un ministère de guerre, tout préparé dans la coulisse, me remplacerait et répondrait au refus du Roi par de hautaines insistances dont la guerre serait inévitablement sortie. En demeurant aux affaires, j'avais au contraire l'espérance de faire annuler la demande de garanties et d'obtenir du Conseil et de l'Empereur lui-même qu'ils accepteraient le refus du Roi sans prolonger la crise par d'inutiles insistances. Quand Daru envoya son mémorandum sans consulter le Conseil, je ne m'étais pas retiré et j'avais réussi à anéantir ce mémorandum. C'était encore la meilleure conduite à suivre. J'étais certain delà majorité dans le Conseil ; la Chambre me soutiendrait-elle et ne succomberais-je pas sous une coalition de Droite et de Gauche? Je ne le croyais pas, tant que l'Empereur serait avec moi. Dans tous les cas, je tomberais noblement, n'ayant pas sacrifié l'intérêt de mon pays à une susceptibilité personnelle, quelque légitime qu'elle fût. Je n'envoyai donc pas ma démission. Par là, il est vrai, je me rendais solidaire officiellement d'un acte que je déplorais. En apparence je m'y associais, mais comme le paratonnerre s'associe à la foudre pour la conjurer.