CHAPITRE PREMIER
L'Empereur avaitconçu, combiné, conduit tout seul jusqu'à la guerre, l'affaire italienne, instruisant le public par des articles du Journal officiel et consultant à peine ses ministres. Au moment de passer les Alpes, il fallut cependant s'expliquer avec les députés, car sans leur consentement on ne pouvait ni remuer un homme ni disposer d'un écu. Ces députés n'étaient plus ceux qui avaient été nommés depuis 1852. Ils sortaient d'élections faites en juin 1857.
Depuis le traité de Paris jusqu'aux élections, aucun fait saillant n'avait troublé la tranquille
(lomiQation de TEmpire.Les travaux de transformation de la capitale amenaient de désagréables changements dans ses habitudes; les loyers subissaient dans certains quartiers une élévation sensible- des masses considérables d'ouvriers aoo-lomérés produisaient plus de cherté dans les obîets communs de l'alimentation, mais, d autre part cette multiplication du travail augmentait les profits et les salaires, donnait une impulsion extraordinaire à l'industrie da bâtiment, à laquelle tant d'autres industries doivent leur prospérité: les atîaires sérieuses étaient en progrès continu, et celles de la spéculation en une effervescence menaçante; même le gouvernement avait dû annoncer qu'aucune émission de valeurs nouvelles ne serait autorisée pendan le cours de l'année 1836, mesure vaine dont l'unique résultat fut de mettre en faveur la spéculation sur les valeurs étrangères Les fêtes se succédaient cà Paris, à Compiègne : les princes étrangers venaient à l'envi rendre visite au souverain respecté, l'arbitre de l'Europe. On vit arriver le prince de Prusse lU décembre I800), le futur roi, grand bel homme, blond, d une affabihté digne et charmante, qui séduisit 11 avait avec lui un officier nommé Moltke, qui parlait peu, ne se donnait aucune peine pour se rendre agréable, mais qui, l'œil toujours au guet,regardait, scrutait, et tout à coup, par une remarque piquante, montrait que rien ne Im avait échappé Puis le grand-duc Constantin, puis encore le roi de Bavière, Maximihen II, etc., etc.
LES ELECTIONS DE IHol. 3
La presse avait continué par force à être sage. Chaque fois qu'elle tentait de s'affranchir on la ramenait à l'alignement par un coup de férule sur les doigts. Et il ne fallait pas qu'elle se permît beaucoup pour être réprimandée. — Le Phare de la Loire ayant imprimé dans son compte rendu d'ouverture de la session : « L'Empereur a prononcé un discours qui, d'après ï Agence Hamvi, a provoqué à plusieurs reprises les cris de Vive l'Empereur ! Vive l'Impératrice! Vive le Prince Impérial! le journal fut averti : « considérant que cette forme dubitative est inconvenante, en présence de l'enthousiasme si éclatant que les paroles de l'Empereur ont inspiré aux grands corps de l'État et à tous les bons citoyens... » Le Journal de Loudéac fut averti « parce que sa polémique au sujet des engrais industriels est de nature à infirmer les résultats des mesures de vérification prises par l'administration et qu'elle ne peut porter que l'indécision dans l'esprit des acheteurs ». — Un roman môme de George Sand, Daniela, valut un avertissement à la Presse, parce ([ii'il cordena'il des passages offensants pour le Pape. l*ersigny donna plus de cent avertissements en un an, et suspendit pour deux mois Y Assemblée nationale, journal de la fusion. Billault, au moment des élections, en était à 57 : il avait suspendu deux mois la Revue de Paris et la Presse et supprimé la Gazette du Languedoc.
Alors s'installa à la première page des journaux, pour y prendre une importance démesurée,
la chronique plus ou moins scandaleuse; ainsi prit son essor le Figaro, dirigé par un homme d'infiniment de souplesse et d'esprit, Villemessant.
Cependant, quoiqu'il en eût, Napoléon III ne fut jamais qu'un despote inexpérimenté. Un despote pour de bon, tel que le duc Côme de Florence, n'eut pas toléré qu'un proscrit qui venait de le couvrir d'outrages éditât quoi que ce fût en France; à défaut de l'homme il eût frappé le livre, et Victor Hugo n'aurait pu publier ses Contemplations.
Le poète avait dit :
Ce vol de souvenirs fuyant à l'horizon, Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison, Je vous le confie, air, souffle, nuée, espace ! Que ce fauve Océan qui me parle à voix basse Lui soil clément, l'épargne et le laisse passer, Et que le vent ait soin de n'en rien disperser.
En prose, le fauve Océan et le vent c'était la police impériale : elle laissa passer.
De même on supporta sans y mettre aucune entrave les choix hostiles de l'Académie et on laissa prononcer, sous la coupole de l'Institut, des discours reproduits le lendemain partout, qui, simples articles de journaux, eussent provoqué au moins un avertissement. Dans quel journal, par exemple, aurait-on laissé dire comme conclusion à un éloge enthousiaste de Louis-Philippe: (( Ce que Cicéron a dit de Crassus, Tacite d'Agricola, nous pouvons le dire de lui (marquis
LES ÉLECTIONS DE 18o7. 5
de Saint- Aulaire). Il ne lui a pas été donné de mourir à temps, les malheurs prêts à fondre sur sa patrie ne lui ont pas été épargnés ; moins heureux que les deux illustres Romains, il a vu le sanctuaire des lois assiégé, envahi à main armée; il a vu la guerre civile dévaster nos cités, il a vu les premiers del'État poursuivis, proscrits, fugitifs'. »
Falloux" fut nommé en remplacement de Mole, non parce qu'il avait été l'ami du Président, mais parce qu'il était devenu l'ennemi de l'Empereur. « Comme je suis résolu à voter pour lui, disait Guizot, je ne veux pas lire ses livres. » « Ce diable d'homme, me disait Dupin en parlant de Villemain, un des plus vifs partisans de la candidature, se jetterait par la fenêtre pour fuir les jésuites, et il rentre parla porte un jésuite à la main. »
Il est vrai qu'après les succès de Crimée, bien plus encore qu'au lendemain du Deux Décembre, cette Fronde mélancolique des salons et de l'Académie était telum imbelle si/ifi ictu. La majorité de la nation, fière de la gloire acquise, satisfaite d'une administration qui, en dehors des excès politiques, se montrait vigilante, attentive, bienfaisante, protectrice, s'estimait suffisamment libre. « Les hommes, quand ils sont bien gouvernés, a dit le Florentin, ne veulent pas d'autre liberté ^ •> En effet, au début de
1. Discours du duc de Broglie à sa réceptiuii à rAcadémie o avril 18o6.