De la justice dans la Récoluliun el dans l'Eylùc
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perdis mon procès. Mais en appel, malgré une des plus superbes plaidoiries de Berryer et une vigoureuse intervention de Dufaure, je le gagnai par un arrêt de Delangle qui, confirmé par la Cour de cassation, a fait jurisprudence.
Ainsi quand Picard et Darimon vinrent sur l'escalier de mon docteur m'otî'rir une candidature à laquelle je ne songeais pas, je n'étais pas un fruit sec, ayant besoin de chercher dans la politique le succès qu'il n'avait pas trouvé au barreau, et c'est précisément pour cela qu'Ernest Picard s'était enhardi à me proposer à Havin. Il le fit avec une telle effusion d'amitié qu'Havin m'adopta chaleureusement et me traita en candidat préféré.
La satisfaction du premier mouvement d'amourpropre dissipée, j'éprouvai un véritable désespoir de mon acceptation précipitée. J'avais conquis la certitude d'une vie paisible, honorable, lucrative, qui m'aurait procuré d'incessantes satisfactions, et j'allais me rejeter sur la mer perfide dont j'avais déjà éprouvé les tempêtes et lés naufrages.
Je m'efforçai de reprendre l'engagement imprudemment contracté et je priai Neirtzer et Havin de me rendre ma parole. <( C'est impossible, me répondirent-ils, vous êtes lié; votre retraite à la veille du scrutin nous mettrait dans
un cruel embarras et ressemblerait à une défection. » Je m'adressai à leur insu à Garnier-Pagès, et lui proposai de nous retirer l'un et l'autre, puis de tenter, tous deux réunis, une fusion entre les deux listes. J'écrivis au général Cavaignac pour le prier d'appuyer ma démarche ; il me répondit immédiatement' : « La scission ne résulte à aucun égard de votre candidature substituée à celle de M. Garnier-Pagès. Le dissentiment tient à autre chose... Votre retraite, mon cher Monsieur, n'est, que je sache, désirée par personne, car même ceux qui se sont prononcés pour un autre choix ont parlé de vous dans des termes qui ne peuvent laisser croire que vous puissiez être pour eux une cause de froideur. »
La réponse de Garnier-Pagès ne m'arriva que le surlendemain. C'était un refus acerbe : (( Groyez-moi, c'est mal débuter dans la vie politique, je vous plains de perdre l'avenir brillant qui sourit à votre talent. » Ce trait décoché, il partit pour Londres demander à Ledru-Rollin une lettre contre la liste d'Havin. Il l'obtint, la lit en j)assant apostiller par les exilés de Jîelgique, et revint, ne doutant plus de son triomphe. Un combat avec Garnier-Pagès n'avait rien qui me déplut, je n'éprouvais qu'antipathie contre celle médiocrité bruyante et vide qui ne vivait que du souvenir grossi d'un frère distingué. « Ou'y a-t-il de vrai, demandais-je un jour à
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Lamartine, sur ce qu'il raconte de son rôle en 1848? — C'est très simple, me répondit le dompteur du drapeau rouge, il a pris ma tête et l'a mise sur ses épaules. » Je ripostai plus vivement qu'elle ne méritait à l'impertinence de Garnier-Pagès, et seul des candidats, j'expliquai à mes électeurs la signification de ma candidature :
« Tout établissement politique doit s'appuyer sur la démocratie. Personne ne le conteste. Mais il est deux sortes de démocraties. Il en est une large, sympathique, qui s'élance vers l'avenir. Cette démocratie sait qu'on grandit par l'assimilalion et non par l'exclusion; qu'en présence d'une situation nouvelle, il faut se trcmsformer et non se répéter. — Elle croit que le temps des phrases est passé et que celui de la science commence. — L'amélioration morale et matérielle du sort de ceux qui souffrent, des travailleurs, le développement du commerce, de l'industrie, du crédit : voilà son but, — la liberté : voilà son moyen. Elle convertit si elle peut; elle ne frappe jamais, elle n'excommunie pas. — Cette démocratie est celle de la jeunesse. Depuis 1848, je suis un de ses représentants. Nommez-moi si vous voulez en faciliter l'essor. Électeurs, ce qui se passe aujourd'hui est pour la liberté comme une aube. A vous de faire que celte aube aille sans cesse en grandissant et devienne le jour. »
Les mots se transformer et non se répéter^ l'opposition de la science aux phrases firent
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scandale ; le vieux parti qui les sentit dirigés contre lui me honnit. Les électeurs ne furent pas de son avis : le 22 juin Garnier-Pagès n'obtenait que 2 749 voix, j'en réunissais 6741 et notre concurrent commun, très honorable négociant du quartier, 9 333; Darimon avait 6826 voix contre 3647 à Bastide et 10 609 au candidat officiel; Cavaignac aussi était en ballottage faute de 200 ou 300 voix, Carnot et Goudchaux étaient élus. Garnier-Pagès et Bastide se retirèrent. Seul en vue alors, je fus criblé par les journaux officiels, et comme un de mes titres était l'exil de mon père, on contesta qu'il fut exilé : poursuivi et condamné, on lui avait fait grâce immédiate, prétendait-on; s'il avait quitté la France, c'était de son plein gré. Autant de mots, autant de mensonges. Je rétablis la vérité, et cette fois encore les électeurs me donuèrent raison. Je fus élu avec 1000 voix de majorité; Darimon et Cavaignac de même.
Le lendemain Havin accourait tout éperdu chez moi. « Le gouvernement maintient que votre père n'est pas exilé : il demandera la nullité de votre élection pour manœuvra., frauduleuse, et entamera des poursuites contre vous. » On me croyait à discrétion, car s'il existait quelque preuve des mesures de proscription, elle n'était pas dans les mains des victimes, mais le hasard m'avait fourni ce qu'on pensait que je ne pouvais avoir. A Nice, où il s'était réfugié, mon père avait excité les alarmes de la police française ; elle avait demandé son
expulsion, l'avait obtenue. L'ambassade française à Turin lui avait remis un passeport pour se rendre en Toscane (8 septembre 1856) en y ajoutant la mention suivante : « Le présent passeport est valable pour se rendre des États- Sardes dans le Grand-Duché de Toscane, mais ne peut servir pour rentrer en France, l'entrée du territoire de r Empire Français étant interdite au sieur D""' OlUvier. » Je portai le document à Havin, et il est inutile d'ajouter que le gouvernement s'en tint là.
En province les succès du parti républicain seréduisirent à l'élection d'Hénon à Lyon. Dans le- Nord avaient été nommés deux députés indépendants mais non hostiles à l'Empire, Brame et Plichon ; Montalembert n'obtint que 4 000 voix^ sur 29 000 votants.
Les élections avaient produit une certaine effervescence et réveillé le goût des propos politiques. Le gouvernement n'entendait pas que ce devint une habitude : il notifia que désormais, puisqu'une majorité forte de plus de cinq millions de suffrages avait constaté les sentiments dl^ pays, il ne permettrait plus des discussions qui n'auraient pour but que d'agiter inutilement.
La mort de Déranger, survenue tout juste (16 juillet 1857) à ce moment même, paraissait de nature à provoquer une de ces émotions dont
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on ne voulait pas. Ouoique les refrains du chansonnier, détrônés par ceux de Pierre Dupont, n'eussent point la même vogue qu'au tempsjadis^ sa personne n'avait rien perdu de son immense popularité. Le peuple le considérait comme son Monsieur Vincent Depaul et l'aimait pour sa bonté, sa pitié, son désintéressement; dans les faubourgs chacun avait quelque trait touchant à rappeler; on se racontait qu'il avait reçu son curé, mais en voisin et en ami, et celui-ci l'ayant béni, il aurait répondu : <( Et moi aussi je vous bénis, mon père, priez pour moi, je vais prier pour vous. ))
Nulle part le culte des morts n'est aussi universel et aussi profond qu'à Paris ; les révolutionnaires, qui le savent, ont souvent profité de l'immunité qui couvre les cortèges de la douleur pour organiser leurs manifestations séditieuses. Celle qu'ils avaient projetée lorsque, selon sa volonté formelle, on conduisit Lamennais à la fosse commune, avait été déjouée par de rigoureuses mesures de police. On procéda autrement à la mort de Déranger : tout Paris devait suivre ce convoi ; le gouvernement en prit la tète. Le jour même de la mort, l'Impératrice, attendue à une représentation de la l'orte-Saint-.Marliii, fit annoncer par le régisseur que Sa iNIajesté ne viendrait pas et que sa loge resterait vide. Le lendemain une note déclara que « les frais des funérailles du poète national seraient payés par la liste civile impériale ». Ces hommages n'étaient pas un simple calcul politique ou policiei", ils
acquittaient une grosse dette de reconnaissance. ?s"était-il pas un des principaux créateurs de la légende, le poète qui avait fait chanter par tant de bouches émues :
Il vous a parlé, grand'mère!
Grand'mère, il vous a parlé !
La mort de Cavaignac ' ne provoqua pas les mêmes préoccupations. Il avait succombé subitement à une maladie de cœur, dans la Sarthe. Sa veuve, voulant lui assurer la pompe d'un enterrement parisien, l'enveloppa mort dans un caban et l'emporta à Paris dans un train spécial. Le peuple se souvenait des journées de Juin et ne vint pas aux funérailles; la seule gène qu'on imposa aux nombreux amis qui l'accompagnèrent fut l'interdiction de tout discours.
Les complots inquiétaient la police plus que les enterrements. Elle en décou\rit un contre la vie de l'Empereur, tramé par Tibaldi, à l'instigation de Mazzini. Parmi les condamnations prononcées il y en eut une à la déportation contre Ledru-RoUin. Malgré les énergiques démentis qu'il fit entendre de Londres, on le considéra sur les indices les plus frivoles comme complice. Injustice de parti, car Ledru-RoUin était incapable de s'associer à une aussi détestable action.
Les livres échappant à la répression administrative réservée aux journaux quotidiens, ce fut