‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 9 sur 177 · Eritpiir libéral, t. II, p. 2s:j · texte numérisé non relu

Eritpiir libéral, t. II, p. 2s:j

et liberté, disais-je naïvement; je n'avais pas encore appris que la forme inévitable de la démocratie est le collectivisme, d'abord mitigé et contenu, puis débordant et absolu.

Donc, en me proclamant démocrate, je m'attachai d'une étreinte passionnée à cette liberté que déjà Dante disait si cara ; en elle je plaçai mon culte, ma foi, mon espérance; pour elle, donna e madonna/]Q voulus vaincre, et je jugeai détestable tout pouvoir, quelle que fui son étiquette, republique, royauté, empire, qui ne saurait pas ou ne pourrait pas s'accommoder d'elle. Les notes de mes carnets quotidiens sont des hymnes en son honneur et des imprécations contre le jacobinisme, qui en est la négation systématique. Mes lettres à mon père reviennent sans cesse sur la même idée : « Où est la certitude? lui écrivais-je'. Est-elle dans le consentement universel, comme le pense Lamennais? Je suis convaincu qu'elle est dans la raison individuelle. Le consentement universel n'est pas un critérium, c'est une preuve, une vérification, un moyen de s'assurer qu'on n'est ni fou ni illogique, car il est nécessaire qu'une chose vraie finisse tôt ou tard par apparaître telle à tous; toutefois ce n'est point parce que tous la déclarent vraie qu'elle le sera De ce point de départ, j'ai conclu dans ma vie personnelle une grande indépendance, et en politique une affirmation inflexible du droit de l'individu, un éloi-

d. 24 septembre. 1854

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gnement doctrinal pour toute Cité du soleil, une foi absolue en la liberté. Je fais la part des contingents, je comprends ce qu'exigeront certains périls, mais je condamnerai toute dictature qui durera plus d'un temps très court. »

La méthode de la liberté est la méthode constitutionnelle qui implique l'acceptation loyale du gouvernement légal. Cependant je ne me résignais pas à prononcer ce mot d'opposition constitutionnelle sous un gouvernement proscripteur de mon père et de mes amis et aux mains d'ennemis déclarés de mes opinions.

Ernest Picard s'associait à mes répugnances contre l'Empire plus qu'à mes ardeurs libérales, bien qu'il les partageât aussi. Nous étions également en complet accord sur une autre (|uestion moins haute, mais plus pratique : le serment de respect à la constitution et de fidélité à l'Empereur imposé aux députés. Les anciens et les purs du parti républicain, estimant avec vérité qu'un tel acte entraînait l'absolution du coup d'État, avaient décidé de le refuser. Nous ne les approuvions pas. Le serment imposé, avions-nous d'abord soutenu, n'engage pas. Nous n'^avions pas persisté dans ce sophisme, nous étions venus à une autre formule, donnant satisfaction à nos scrupules de conscience comme à nos ressentiments, et nous avions dit : « L'action légale à laquelle le serment conduit et oblige est à double fin : eUe est le moyen le plus certain de conquérii" la liberté, elle est aussi la machine de guerre la plus efficace contre

les gouvernements qui la refusent ou la combattent. Ni la restauration ni la monarchie de Juillet n'ont été culbutées par les conspirateurs, les régicides et les radicaux : elles sont tombées sous les coups de Royer-CoUard, Benjamin Constant, Tliiers. Tocqueville. Entrons donc dans la légalité en tranquiUité de conscience, nous n'en serons que plus redoutables contre l'ennemi dont nous voulons secouer le joug. »

Cet accord entre deux jeunes avocats isolés, sans renommée, ne paraissait pas de nature à exercer une action quelconque sur le cours des événements, quand deux changements qui, tout à coup, firent entrer nos spéculations académiques dans l'ordre des réahtés, survinrent dans notre situation.

Un avoué fort intelligent, Bénazé, membre du conseil de surveillance du journal le Siècle, y fit entrer Ernest Picard. Parla il se trouva au foyer où s'élaboraient la politique de l'opposition et les élections de Paris. Il y soutint la nécessité du serment contre l'abstention et acquit une influence sérieuse sur le directeur du journal, Havin, véritable dictateur, qui songeait à entrer à la Chambre.

Cette importance d'Ernest Picard n'apporta d'abord qu'un intérêt nouveau à nos conversations sans qu'il en rejaillît quoi que ce fut sur moi, plongé dans mon néant et qui n'étais personne... Mais voilà que tout à coup j'émerge à mon tour et deviens quelqu'un.

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Je venais de terminer ma rude journée de leçons et je rêvais tristement devant ma fenêtre ouverte sur des jardins, quand entre, le visage radieux, Picard-Mitoullet, que je n'avais pas revu. « Enfin, je puis te prouver que je ne t'ai pas oublié, j'ai une affaire qui va te permettre de te produire. Il s'agit de la revendication d'un million poursuivie par une mère et une fille; le procès, perdu en première instance, vient à la première chambre de la cour le 2i juillet; Paillet (l'avocat le plus en renom d'alors) défend la mère; celui à qui étaient confiés les intérêts de la fille se trouve malade; je t'ai proposé à sa place : Que craignez-vous? ai-je dit, il plaidera le premier, et s'il laisse tomber l'affaire, Paillet la relèvera. On t'a accepté, l'adversaire est redoutable, c'est Sénard; te sens-tu de force à braver l'épreuve? tu n'as que huit jours pour te préparer. » — Je l'embrassai et lui dis : a Envoie le dossier. »

Quand je m'assis, huit jours après, derrière la barre, j'étais tellement étourdi que je ne me rendais pas compte de la façon dont j'avais plaidé, bien ou pitoyablement. Aussi jugez de mon émotion quand Paillet, si froid d'ordinaire et qui m'avait à peine regarde, dit : « Messieurs, il faut avant tout que je rende tiommage à la plaidoirie que vous venez d'entendre; elle a

épuisé le siijel ; je n'ai qu'à la reprendre, etc. » Il répéta à tout venant ce propos, à la bibliothèque et dans la salle des Pas-Perdus. Après ce début quelques clients, puis d'autres, vinrent dans mon cabinet. Enfin deux affaires retentissantes les attirèrent tout à fait, l'une celle de Nisard, l'autre celle de la marquise de Guerry.

Nisard, l'auteur d'une histoire renommée de la littérature française, une des illustrations de l'Académie, assistait en 1853 en Sorbonne, comme juge, aux thèses de Victor Duruy sur Tibère et Auguste. Le président Victor Leclerc avait véhémentement reproché au candidat son indulgence, Nisard le loua d'avoir noté les contradictions de Tacite et fait sortir de cette étude un Tibère un peu moins noir. Il dit que de telles questions ne sont pas de colles qu'on tranche par les protestations d'une morale déclamatoire. «■ Il n'y a pas deux morales, interrompit Victor Leclerc, piqué d'une allusion visible à ce qu'il avait dit et à son ton légèrement emphatique. — Il n'y en a qu'une, en effet, répliqua Nisard, mais elle perd de son autorité quand elle déclame. » La presse dénatura cette réponse et le professeur fut accusé de prétendre qu'il y a deux morales, l'une au service des puissants qui leur permet de tout faire, l'autre à l'usage du vulgaire qui les tient à l'étroit dans les règles de la conscience. Certains étudiants, mis en goût par un premier succès obtenu contre Sainte-Heuve qu'ils avaient obhgé d'abandonner son cours de poésie latine au Collège de France (mars 1855), organisèrent une

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nouvelle expédition contre le cours d'éloquence française professé en Sorbonne par le professeur des deux morales (janvier ISoG). Le gouvernement craignit que cela ne devînt coutume; il lança dans la salle du cours une escouade de sergents de ville qui saisirent les tapageurs au collet elles enlevèrent, (jnoiqu'il soit admis que ces rigueurs ne réussissent pas, non seulement le professeur put mener sa leçon à bout ce jourlà, mais il continua son cours paisiblement pendant trois ans encore, jusqu'à ce qu'il fût nommé sénateur. Pour faire un exemple et en finir, on avait déféré les jeune? délinquants à la police correctionnelle.

L'un d'eux, Jean Holand, le fils de Pauline Roland qui a inspiré à Victor Hugo de beaux vers, me demanda de le défendre; d'autres obtinrent la parole de Bethmont et de Dufaure. Justifier l'acte lui-même n'était pas aisé, et il n'y avait qu'à réclamer l'indulgence, mais à force de recherches je découvris une nullité dans la procédure; mon argumentation parut telle à mes illustres confrères qu'ils me firent l'honneur de me confier la réplique générale. Nos clients furent sévèrement condamnés de six à trois mois de prison, mais la Cour de cassation cassa la sentence et par les raisons que j'avais développées devant les premiers juges. Villemain et Cousin me remercièrent au nom de l'inivorsité.

L'alVaire de (jtuerry eut un retentissement plus considérable. Elle révéla quelques figures d«^ femmes dignes de celles dont Philippe de CJiam-

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pagne a peint les traits et Cousin et Sainte-Beuve Fàme,

]yjme Aymer de la Chevalerie avait fondé en 1800, avec un saint prêtre, l'abbé Coudrin, une con2:ré2;ation d'hommes et de femmes consacrée à l'adoration perpétuelle des saints- cœurs de Jésus et de Marie, dite de Picpus. Composée de personnes passionnément attachées aux institutions de l'ancien régime, ayant horreur des principes, des actes, des hommes de la Révolution, elle était organisée selon les idées qui avaient cessé de dominer dans le siècle : l'autorité suprême, à laquelle tout revenait et d'où tout procédait, se trouvait concentrée dans les mains d'une supérieure à vie élue par quelques religieuses. Le caractère autoritaire, aristocratique, légitimiste de la congrégation y attira la marquise de Guerry, petite-fille du duc d'Avaray, dont le père avait été tué à Quiberon et le mari dans les bandes royalistes de iSlo. Elle y apporta sa fortune considérable : elle déposait ce qu'elle recevait dans une boîte en fer où la supérieure puisait à pleines mains.

Cette supérieure, M Aymer de la Chevalerie, inspirait à ses fdles une véritable idolâtrie; ne l'avaient-elles pas vue de quelques jours, elles se cachaient derrière les portes pour l'apercevoir au passage. M""^ de Viart, qui lui succéda, la surpassa encore. Elle n'avait pas cette douceur victorieuse, cette familiarité, ces ineffables séductions; elle craignait d'être aimée humainement, et ses beauv traits conservaient presque toujours

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une expression de majesté qui en inspirant le respect ne favorisait pas l'abandon, mais elle excellait dans le gouvernement des autres et d'elle-même; elle avait dompté et assoupli une âme naturellement intrépide et altière; aux délicatesses de manières et aux grâces d'une grande dame, elle joignait un langage éloquent jusque dans ses négligences. Un flot continu de tendresse, de foi et de charité circule dans ses lettres et leur donne un charme pénétrant; par moments, on y sent le retentissement des fameuses paroles : « Puisque les évêques ont des courages de filles, il faut que les filles aient des courages d'évêques » ; puis aussitôt le ton s'attendrit et devient doux, ému comme une prière.

Ces nobles femmes jouissaient donc de la paix du Seigneur dans cette congrégation où elles retrouvaient, avec les espérances éternelles, le culte des souvenirs du passé, lorsque au vénérable abbé Coudrin succéda un prélat ambitieux, vain, agité, intrigant, despotique et dur, M""" Bonamie, archevêque de Chalcédoine. Ce brouillon eut l'idée de substituer, dans la constitution de l'ordre, les principes de la Hévolution à ceux de l'ancien régime : la supérieure n'exercerait plus qu'une autorité limitée et son élection serait faite au suffrage universel à deux degrés. Par horreur de ces nouveautés les saintes femmes avaient fui un monde qui les professait et on voulait en faire la loi de leur vie religieuse ! 11 est bien des Etats dans lesquels on a fait une révolution pour beaucoup moins. Elles se dressèrent

comme des lionnes blessées. Jamais! jamais! Plutôt que d'accepter de telles innovations, s'écria M'^^'' de Yiart, j'irai mourir aux pieds du Saint- Père ma bulle dans les bras.

Il s'ensuivit entre ces religieuses et le prélat actif, habile à se créer des appuis, une lutte acharnée qui partagea notre épiscopat: MM. de Chartres et de ïroyes se prononçant pour M"'- de Viart, MM. de Paris et de Besançon pour M^"^ Bonamie. La lutte vint à Rome, partagea les cardinaux, occupa de nombreuses années les congrégations romaines et le Saint-Père. M'"- de Yiart s'y montrait, selon l'expression de l'évêque de Chartres, une véritable héroïne chrétienne. Malade, le coeur déchiré, ayant à porter le poids des douleurs et celui des années, elle allait toujours, répondant aux circulaires de M^' Bonamie, plaidant sa cause devant le Pape, tenant tête aux évêques, remplissant les devoirs de sa charge, maintenant la discipline et la régularité, parcourant les anciennes maisons, en fondant de nouvelles, ne s'arrètant que pour chercher le confesseur qu'on lui refusait dans l'Institut, ou pour ordonner un bouillon gras à une sœur que trop d'austérités fatiguaient.

Tant que cette femme forte vécut, les ruses et les remuements de M^'' Bonamie furent vains ; quoi qu'il fît, il fut condamné par Grégoire XVI et par Pie IX. Nlhil innocandum, dit le j décret du 9 mars 1848. Et M'"" de Viart, le jour que la bonne nouvelle lui arriva, réunit ses sœurs leur disant : « Mes mignonnes, soyons tristes ; il

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est assez puni; ne lui faisons pas de la peine •>.

M""^ de Yiart disparue, M"'- de Guerry continua la lutte; elle l'égalait au moins en vertu et en intrépidité, elle n'avait pas la même supériorité d'esprit ; plus humble que riuimilité, toujours agenouillée dans l'ombre de quelqu'un, elle savait vouloir, résister plus qu'agir, et aucune des excellentes religieuses qui l'assistaient ne suppléait à celle qui pendant tant d'années avait été la colonne de la congrégation.

Resté sans adversaires sérieux, M^"^ Bonamie reprit ses avantages, et à force d'obsession et d'intrigues obtint de la congrégation romaine, qu'elle approuvât ce que jusque-là elle condamnait. M""' de Guerry fut mandée à Rome; on l'instruisit de ce revirement inattendu. Foudroyée, nonpliée, d'un accent qui surprit en une religieuse aussi soumise, elle déclara au Pape lui-même que si on changeait la Constitution à laquelle elle était engagée par ses vœux, sous laquelle elle avait vécu pendant tant d'années avec l'assentiment du Saint-Siège, elle sortirait de Picpus et n'y laisserait pas la fortune de ses pères. On passa outre ; un décret du 9 août 1853 opéra une partie des innovations. M""' de Guerry ne se démentit pas; revenue à Paris, elle annonce à l'Archevêque qu'instruite par ses conseillers qu'il n'y avait aucune rébellion à refuser l'obéissance à des changements fondamentaux équivalant à l'introduction d'une règle nouvelle, elle abandonnait Picpus. — Le monde ne la connaissîiit plus, elle en avait oublié la langue ; elle

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se retira dans une maison de la rue de Douai où, avec quelques compagnes qui la suivirent, elle continua à vivre comme au couvent, semblable à cette Piccarda que Dante met au paradis bien qu'elle ait rompu ses vœux, parce que, dit-elle, « on a pu m'arracher les voiles qui entouraient mon front, mais non ceux dont mon cœur est enveloppé » .

M^'" Bonamie prit son parti d'une séparation qui le débarrassait de têtes indomptables et qui n'était pas sans exemple : les Cordeliers avaient fait ainsi à l'égard des Frères mineurs, et les Feuillants à l'égard de Cîteaux. A Rome on parut disposé à légitimer le fait accompli, tant que M'"'' de Guerry ne retira de la congrégation qu'elle-même et quelques compagnes; mais dès qu'elle parla de reprendre sa fortune, ce quj avait été jugé naturel fut qualifié de crime, d'bérésie. Après l'avoir amusée quelque temps par des propositions illusoires, on nia absolument ses droits: « Qu'elle produise ses titres! »

M'"'^ de Guerry n'avait plus qu'à opter entre une spoliation acceptée ou un procès. Elle chargea Picard-Mitoutlet du procès. De toutes parts on la circonvient, on la menace; elle ne se laisse pas intimider ; enfin la congrégation des évêques et réguliers rend un décret (14 avril 1856) condamnant cette séparation, avertissant les sœurs de revenir à l'unité, ne permettant que par indulgence aux dissidentes de demeurer ensemble, avec défense de se recruter par des novices et de créer d'autres maisons.

A la lecture de ce décret les angoisses de M"^'^ de Guerry furent de celles qui ne se racontent pas. — Elle se rappela cette mère Françoise qu'elle invoquait dans ses prières, les décisions contraires de Grégoire XVI et de Pie IX lui-même, les encouragements qu'elle avait reçus de tant d'évèqiieset de cardinaux; elle ne rentra pas àPicpus;elle se rendit chez M. de Vatismenil, alors l'oracle des religieux, et lui demanda de lui indiquer un défenseur. M. de\ atismenil, qui avait dirigé le procès que j'avais gagné avec Paillet, me désigna. La partie delà congrégation restée lldèle à M"'^' Bonamie obtint le concours de Berryer.

Le jour des débats, une aftluence considérable se pressait dans la première chambre du tribunal présidée par Benoît-Champy. Les juges, appartenant, sauf le président, à l'opinion cléricale, avaient été sollicités, endoctrinés, excités, gagnés : « Si M""^ de Guerry a confié sa cause à un républicain c'est qu'elle cherche le scandale; nous ne le permettrons pas. » La pauvre temme ne cherchait pas le scandale, mais elle m'avait prié instamment de défendre son honneur de religieuse autant que ses intérêts matériels, et de démontrer qu'elle n'était ni une rebelle ni une hérétique : je commençai donc par un exposé complet des causes inconnues ou défigurées qui avaient amené la séparation. Mes révélations accablantes exaspéraient les juges qui avaient promis de les empêcher. Ils le manifestèrent d'abord par des gestes d'impatience, par des chuchotements, puis ils firent signe au président

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de m'interrompre. « Croyez-vous ces détails utiles ? me demanda M. Benoît-Champy. — Je les crois indispensables, Monsieur le Président; il n'y a de possible que l'une de ces deux choses : ou que je me taise ou que je continue ce que j'ai commencé. — On vous oppose des fins de nonrecevoir. Voulez-vous que je donne la parole à votre adversaire? » J'y consentis, quoique cela fût insolite. Berryer, qui n'avait pas encore étudié l'atTaire, répondit qu'il navait rien à dire pour le moment. Il fallut me rendre la parole. Je repris ma plaidoirie au mot même où je l'avais laissée, et continuai l'exposé des trames de M?'" Bonamie. Quelques juges de plus en plus excités affectaient bruyamment de ne point m'écouter ou de hausser les épaules en chuchotant. Le public attentif s'étonnait, mes forces s'épuisaient; l'indignation me saisit, je m'arrête subitement, et, m'avancant entre les deux barres, je dis avec une impétuosité telle qu'on ne songea pas à m'interrompre : « Ce qui se passe me surprend; du temps des grands magistrats, des d'Aguesseau, des Séguier, la justice ne trouvait aucune question trop haute pour elle, et quand une femme, après s'être cachée trente ans dans un cloître, en sortait au jour de détresse pour invoquer l'appui de la loi comme étant le seul qui ne trompe pas, c'était un beau jour pour ces grands magistrats: ils accueillaient la suppliante avec respect, avec bienveillance et non par des marques d'inattention calculée. » A ces mots le tribunal se lève comme

un seul homme pour délibérer. J'attendis quelques instants ce que ferait Berryer : il lui appartenait de me défendre; il ne remua pas. Préoccupé de l'intérêt de ma cliente, je demandai la parole et je dis : « J'ai eu un mouvement de vivacité; mais que le tribunal soit convaincu que je n'ai pas entendu manquer au respect que je lui dois. ■» — Les juges, tirés d'embarras, reprirent leur délibération. En s'asseyant le président me dit avec courtoisie : « Le tribunal accueille d'autant plus volontiers votre déclaration qu'il est heureux de vous donner, ainsi qu'au barreau, un témoignage de sa bienveillance. » — Je remerciai et repris ma discussion. Au bout d'une demi-heure la séance fut suspendue; le tribunal revint avec un jugement qui interdisait la reproduction des débats : ne pouvant m'empêcher de tout dire, on étendait la main entre ma voix et l'oreille du grand public. Ce parti pris de partialité ne donna que plus d'ardeur à ma démonstration, et quand je terminai, après plusieurs heures, les applaudissements éclatèrent. Je publiai mes plaidoiries sous forme de mémoires à consulter. Cela me valut de nombreuses félicitations. Proudhon notamment m'écrivit : « C'est on ne peut mieux étudié, on ne peut plus sage, on ne peut mieux raisonné. Je prépare un grand ouvrage dans lequel il sera question de l'alfaire de Guerry et de son jeune avocat'. » Il va de soi que je

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