‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 109 sur 177 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Quelqu'un qui se serait trouvé sur la plage de Gênes, vers Quarto, dans le mois d'avril 18(i0, aurait rencontré un homme dans la force de l'âge, de taille moyenne, trapu, la poitrine et les épaules larges, vêtu à la plébéienne, quoique avec une certaine recherche, d'un vêtement rouge et gris, le visage un peu hrdé, terminé par une barbe onduleuse, éclairé par de petits yeux ombragés de sourcils épais, d'une expression douce, profonde et caressante; de longs cheveux châtains dorés s'échappaient du béret à la calabraise qui cachait son front ample et carré. Il se promenait d'un pas lent, grave, selon le rythme particulier aux marins; parfois il s'arrêtait et jetait un regard perplexe sur les lointains de la mer, puis il reprenait sa marche devenue plus pesante par le poids accru de ses réflexions. Cet homme était Garibaldi.

On venait de lui dire que linsuirection sicilienne, vaincue à Palerme, mais toujours vivace

dans les autres parties de l'île, l'appelait. Irait-il? Il se le demandait anxieusement. Il n'était pas un idéologue de conspiration comme Mazzini, il n'admettait pas les expéditions sans espoir, et le rôle de martyr inutile ne le tentait pas. Très pratique, très malin sous ses airs d'apôtre, il voulait bien se dévouer, mais au possible. Il n'aimait pas non plus provoquer des mouvements insurrectionnels dont il ne partagerait pas les chances et les périls. Il irait en Sicile s'il y avait un soulèvement national sérieux, sinon il s'abstiendrait. Pendant plusieurs jours il passa de l'affirmative à la négative, suivant les nouvelles qu'on lui communiquait. Enfin un Sicilien, alors mazzinien, Crispi, fabriqua une dépêche fausse donnant les plus engageantes nouvelles ^ des succès des insurgés. Le général hésitait encore, quand un marin d'humeur violente et résolue, iXino Bixio, s'écria : « Eh bien ! nous partirons seuls, et je commanderai l'expédition ! » Garibaldi, frappant du poing sur une table : « Vous partirez? dites 1201IS partirons. )> Et il ordonna les préparatifs. Il se contentait de mille volontaires, il les réunit sans peine ; il en vint de toutes les nationalités, Italiens du Xord, Hongrois, Suisses, Français, parmi lesquels de Flotte, Maxime Du Camp; quelques-uns militaires, la plupart étudiants, médecins, avocats, ingénieurs, commerçants, bourgeois, point hommes du peuple. Il fut plus difficile de se procurer des armes

i. TïiRR, Ce Grnes à Marsala.

et de l'argent. On puisa dans les fonds de la souscription ouverte pour l'achat d'un million de fusils ; il y eut quelques dons; La Farina, autre Sicilien, président de la Société nationale, offrit 1000 fusils et 8000 lires. On arriva ainsi à un total de 140000 lires.

Cavour, instruit de ces préparatifs, avait sérieusement essayé de les arrêter : il n'avait pas confiance dans le succès de Tentreprise ; il la considérait comme inopportune : elle retiendrait sûrement à Rome les Français à la veille d'en sortir. Il espéra convaincre le général, mais l'influence de Bertani, ami de Mazzini, celle deCrispi l'avaient emporté, et (iaribaldi s'était irrévocablement décidé au départ. Cavour s'y opposerail-il d'autorité? Massimo d'Azeglio, « le Padre Massimo ", comme disait Cavour, voulait qu'on empôcliàt; il avait donné lui-même l'exemple, en plaçant à Milan des carabiniers à la porte du dépôt où se trouvaient 15 0i)0 fusils de la souscription pour empêcher que rien n'en sortît : tant qu'on avait un ministre à Naples, il ne lui semblait pas loyal d'aider à une révolution contre François H. Uicasoli, le puritain, conseillait au contraire de seconder l'insurrection, « ouvertement si on le peut, du moins sans trop se compromettre : les Italiens ont le devoir d'aider leurs compatriotes à se débarrasser de leurs mauvais gouvernements. La Hévolulion doit cesser d'être l'œuvre de l'initiative individuelle, le roi doit la prendre en main, devenir le Garibaldi de l'Italie; ce n'est pas le temps des scrupules.

on redeviendra honnête quand on n'aura plus intérêt à ne l'être pas ; alors on se purifiera dans l'eau pure des souillures ]de l'eau bourbeuse; tout moyen qui conduira au but devra être tenu pour bon ' , »

Victor-Eramanuel penchait pour cet avis et était disposé à seconder ouvertement l'expédition. Gavour eut quelque peine à lui faire comprendre la témérité de cette politique; mais il n'obtint pas qu'on empêchât le départ des mille. (( Je ne le puis ni ne le dois, dit le Roi, surtout au lendemain de la cession de Nice, qui m'affaiblit dans l'opinion populaire. » Il fut donc décidé qu'on n'empêcherait pas. Gavour, à son tour, se refusa d'aller au delà de cette tolérance : il était obligé de tenir compte des ombrages de la diplomatie, et il jugeait prudent de ne pas prendre sa part de responsabilité de l'entreprise, tant qu'elle ne serait pas assurée du succès.- Il envoya pour instruction à ses agents, et spécialement aux amiraux Mathieu et Persano, de tout permettre en se donnant l'apparence de tout empêcher, mais de ne rien seconder; ils ne devraient intervenir effectivement que si, sous couleur d'aller en Sicile, Garibaldi descendait en Sardaigne ou sur le littoral toscan, pour se diriger de là sur Rome. Une rupture avec la Franco entraînerait la ruine de toutes les espérances d'avenir de l'Italie, et peut-être la perte de ce qu'on avait déjà obtenu; il fallait la pré-

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