‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 110 sur 177 · RicAsoLi, Lettres V., p · texte numérisé non relu

RicAsoLi, Lettres V., p

venir, dût-on appréhender au corps Garibaldi et ses volontaires. Il envoya en même temps à Ricasoli les injonctions les plus instantes de dissoudre la bande que Nicotera préparait pour l'envahissement des États pontificaux, et arrêter toute tentative de soulèvement dans les Marches et rOmbrie.

Ces précautions n'étaient pas superflues. Cavour connaissait son homme. L'esprit court et illettré de Garibaldi était clair, réfléchi, tenace. Avait-il adopté une idée, il s'y obstinait, d'autant plus qu'il en avait peu; on ne l'influençait que dans son sens. Or libérer la Sicile n'était pas le but principal pour lequel il allait risquer sa vie et sa renommée, c'était surtout le moyen de s'acheminer à la libération des provinces captives, Rome, Venise, Nice, et de rassembler en une forte unité les membres séparés de la patrie italienne. Il eut préféré que cette mission fût accomplie par les républicains, mais ceux-ci, impuissants à supplanter la royauté piémontaise, réussiraient tout au plus à la paralyser comme en 1848, tandis que ralliés à cette monarchie ils la rendraient irrésistible en ajoutant à la force de son armée celle de l'impulsion populaire, c'est pourquoi il avait adopté comme sij^ne de ralliement : Italie et \ ictor-Emmanuel! Mais même avec Victor-Emmanuel l'Italie ne se constituerait que par la possession de Rome. A la rigueur on pouvait attendre Venise et Nice, il n'y avait pas d'Italie sans Rome; c'est au Quirinal, en face du Vatican, que Victor-Emma-

nuel devait être proclamé le premier roi d'Italie. Rome était la propriété des Italiens ; il fallait y entrer sans retard, dût-on se heurter aux Français. Que pourrait l'armée du tyran contre les 500 000 volontaires que fournirait l'Italie levée en masse? une retraite spontanée serait sa seule ressource.

Pendant toute son expédition Garibaldi se cramponnera à cette idée fixe : il aimera s'entourer de républicains, non qu'il ait songé un instant à se séparer de Victor-Emmanuel, mais parce qu'ils flatteront ses projets sur Rome. Dans les détails nous le verrons varier et se laisser entraîner d'une résolution à l'autre : aussitôt qu'on voudra l'éloigner de Victor-Emmanuel ou de Rome, il se raidira et ne s'arrêtera que devant un de ces obstacles de force majeure qui brisent la volonté même la plus ferme. Avant le départ, il ôta aux mazziniens toute espérance de l'entraîner à la république : il écrit à l'un des plus ardents, Bertani, homme de résolution et d'initiative qu'il a laissé à Gênes pour veiller au ravitaillement et aux nouvelles expéditions : « Notre cri de guerre sera ItaUa e Vittofio-Emanueie. » Au Roi lui-même il adresse une lettre d'hommage : « Sire, le cri de souffrance qui de la Sicile est arrivé à mes oreilles a profondément ému mon cœur et celui de quelques centaines de mes vieux compagnons d'armes. Je n'ai pas conseillé le mouvement insurrectionnel de nos frères de Sicile, mais du moment qu'ils se sont soulevés au nom de l'Unité italienne dont Votre Ma-

j jesté est la personnification, je n'ai pas dii balancer à me mettre à leur tête contre la plus infâme tyrannie de notre époque. Notre cri de guerre sera toujours : Vive l'Unité d'Italie, vive Victor- Emmanuel son premier et valeureux soldat! Si nous succombons, j'espère que l'Italie et l'Europe libérale n^oublieront pas que notre entreprise a eu des motifs absolument patriotiques et désintéressés. Si nous réussissons, je serai glorieux d'orner de ce nouveau joyau la couronne de Votre iMajesté, pourvu qu'elle ne permette pas à ses conseillers de céder cette cité à l'étranger comme ils l'ont fait de ma terre natale. — Je n'ai pas communiqué mon projet à Votre Majesté dans la crainte que mon respect envers sa personne ne me le fît abandonner. De Votre Majesté, le plus dévoué serviteur. »

Le 4 mai dans la nuit, Garibaldi et ses mille opérèrent la capture d'opéra-comique, convenue d'avance, du Lombardo et du Piemo7ite et le 5 au matin mirent à la voile. L'expédition eut un premier déboire, elle ne trouva pas dans le canal de Piombino, où elles devaient la rejoindre, les deux tartanes sur lesquelles avaient été chargées une partie des armes et les munitions. Plus moyen d'avancer; on prit terre à Talamone, sur la côte toscane. Le colonel Ttirr, aide de camp, fut envoyé à Orbetello pour tricher d'obtenir des cartouches.C'était une des personnalités les plus sympathiques de la troupe que ce jeune colonel chevaleresque, à la belle figure pâle, taillée, disait-on,

dans le fer, au regard persuasif, à la taille svelte et noble, à la décision intrépide et calme. Il sut si bien caresser et convaincre le major Giorgini qu'il le décida à porter lui-même au chef cent mille cartouches et trois petits canons de six'.

Garibaldi promulgua, dans une proclamation au peuple itahen, les articles du symbole national qu'il emportait avec lui; il l'invita à s'insurger dans les Marches, l'Ombrie et la Campagne romaine au nom à' Italia e Vitlorio-Emcmuele ; puis, comme brandon d'incendie, il jela sur le rivage cinquante volontaires, sous un drôle qui, à Rome, en 1849, avait commis des infamies, Zambianchi, lequel fut arrêté et désarmé sur l'ordre de Ricasoh.

Le 1 1 mai , vers midi , les garibaldiens arrivaient devant Marsala. Deux vaisseaux anglais les accueillirent par des hourras; les vaisseaux napolitains,en croisière, étaient allés sepromener; ils ne se montrèrent qu'après le débarquement commencé, et, jugeant qu'il n'eût pas été poli de le gêner, ils retardèrent le feu jusqu'à ce qu'il fût terminé; alors ils foudroyèrent les rivages et le môle, mais se gardèrent bien de débarquer leurs équipages et d'assaillir à terre les envahisseurs.

La population accueillit ceux-ci avec grande

L^Cavour fit emprisonner le major. Tùrr obtint du roi sa

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mise en liberté.

surprise et froideur ; au lieu d'aller au-devant et de les fêter, elle s'enferma dans ses maisons : <( Qu'est-ce que ce Vittorio-Emmanuele [Chistii Vittono-Emanuele) , dit un contadino, est-ce un homme ou une femme [uno maschio o luia f emmenai) Garibaldi déçu poussa plus loin, espérant trouver plus d'enthousiasme. Contentdepeu, il considéra comme une preuve de spontanéité révolutionnaire l'arrivée de cinquante hommes couverts de peaux de chèvre et armés de vieilles carabines et de pistolets rayés. Un secours plus important lui fut apporté par un Frate Pantaleo, qui contribua beaucoup à soulever ce peuple superstitieux : dans les grandes occasions il bénissait le général agenouillé dans une église ou bien lui présentait le Christ à embrasser sur la place publique. Plus tard d'autres recrues survinrent, secours équivoque, car aux patriotes honnêtes se mêlait tout ce qu'il y avait dans l'île de vauriens et de détrousseurs eu quête de pillage, la Maffia. Les mille ainsi se doublèrent. A Salemi, leur chef prit la dictature au nom du roi de Piémont ( 1 4 mai) et nomma Crispi secrétaire d'État, appela aux armes tous les Siciliens de 19 à 30 ans, ce qui aurait dû lui fournir 90 000 hommes.

A Calalalimi eut lieu le premier contact avec l'armée napolitaine. Cette armée se composait de généraux qui n'avaient jamais vu le champ de bataille, de vieux soldats mal payés, mal instruits, sans esprit de corps, couverts d'amulettes ; c'était, à quelques exceptions près, un ramassis de poltrons commandés par des ineptes ou des

traîtres. Le roi Bomba, fort cynique, à qui on faisait compliment de leur belle allure, disait : « Et si vous les voyiez fuir! » Eh bien ! nous allons les voir fuir de Calatafimi jusqu'au Volturne. A Calatafîmi, non encore démoralisés, croyant n'avoir affaire qu'à des aventuriers sans valeur, ils montrèrent d'abord bonne contenance et s'avancèrent en faisant des décharges. Les Garibaldiens, bien postés et de sang-froid, leur ripostèrent par une fusillade adroitement ajustée, puis les assaillirent à la baïonnette. C'était donc sérieux ! Ils prirent la fuite et ne s'arrêtèrent qu'à Palerme.

Ce succès accrut les forces des envahisseurs^ elles montèrent à 4 000 hommes, sans compter un nombre égal de forces irrégulières rôdant dans le pays. Palerme était défendue par lo 000 soldats commandés par le jeune Lanza, intelligent et hardi, mais pauvre soldat et général nul ; huit à neuf vaisseaux de guerre croisaient devant le port. Versé dans les stratagèmes des guérillas, Garibaldi imagina une triple manœuvre, admirablement conçue et plus admirablement encore exécutée. Il feignit de se porter à l'ouest de Palerme, versMonreale ; 2 000 bourboniens viennent l'y chercher ; alors d'un mouvement rapide, la nuit, à travers les collines abruptes, sous des rafales de pluie torrentielle, il se transporte au midi sur la route de Corleone, feignant de se mettre en retraite vers le centre de l'île ; les bourboniens lancent à sa poursuite 6000 hommes, ne doutant pas de le tenir. Là,

par un dernier mouvement d'audace de véritable capitaine, il laisse devant eux quelques détachements pour les amuser, et il gagne l'est de Palerme, Misilmeri, ahurissant l'ennemi par la rapidité, et l'imprévu de ce mouvement tournant de l'ouest à l'est.

A Misilmeri il réunit sous un arbre séculaire ses lieutenants et leur dit : « Voulez-vous que nous renoncions à attaquer une ville en aussi redoutable état de défense, ou que nous nous retirions dans l'île pour nous y grossir et nous y organiser? ou bien que nous brusquions l'attaque? » « A Palerme, crièrent-ils tous : nous vous suivrons ! — Eh bien, répondit Garibaldi. que chacun fasse son devoir et demain matin nous serons à Palerme. » — Le 27 mai à l'aube, il attaque et enlève la porte Termiui, puis gagne la place centrale de Palerme dite desQuatre-Canlons; il s'y établit, s'entourant de barricades. A Palerme, comme à Marsala, le peuple d'abord se tint renfermé et caché dans ses maisons; peu à peu il se réveilla, s'anima, prit confiance, institua un comité insurrectionnel et courut aux barricades. Les Napolitains bombardent du château et de la flotté; un combat commence de rue en rue; trois mille malfailcurs, sortis des prisons et des galères, portent partout le pillage et l'extermination, ne respectant ni les églises, ni les couvents. Même, pendant la nuit, une illumination générale permet de continuer les combats et les barricades. Après trois jours de cette lutte, chaque jour plus acharnée, le prudent Lanza

demande grâce et sollicite, par l'intermédiaire d'un amiral anglais, une conférence avec Son Excellence le général Garibaldi. Son Excellence dépose sa chemise rouge, tire de sa malle son uniforme piémontais et se rend à l'appel. Un armistice de vingt-quatre heures est d'abord convenu, puis étendu à trois jours, et enfin Palerme est évacuée (6 juin).

La plèbe maîtresse de la ville la saccagea, mit ses ongles dans les biens et dans le sang', volant, tuant hommes femmes et enfants, injuriant et foulant aux pieds les cadavres. Garibaldi, de son côté, procéda à une désorganisation en règle et établit l'anarchie la plus parfaite qu'on vit jamais, augmenta les dépenses, déiruisit les revenus, laissa piller les deniers pubhcs, donna des emplois à qui en voulut : pour une place il y avait parfois jusqu'à quatre ou cinq titulaires. Entre tous ses décrets démagogiques, il plaçait des proclamations al bello e gentil sesso di Palermo, et il allait assister sur un trône dans la cathédrale, encensé par l'archevêque, à la fête de Sainte-Rosalie. La levée en masse ordonnée à Salemi n'ayant rien produit, il en ordonna une autre de 40000 hommes. Mais la terre des Vespri (comme il disait) n'entra pas davantage en ébullition, et elle demeura sourde et immobile. La nouvelle levée de 40000 ne produisit pas plus que celle de 80 000; à grand'peine on parvint à enrôler 4000 à 5000 Siciliens.

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