et .30 août
combre f20 août) devant les \ aisseaux français et anglais immobiles ; la flotte sarde, assurée que la flotte napolitaine regardait ailleurs, s'était éloignée. 11 y eut un petit combat à Ueggio, puis commença une débandade telle que les Napolitains seuls savent les faire, encore plus éperdue que celles de 1813 et de 1821. C'est à qui, parmi ces généraux de pacotille, mettra le plus d'empressement à jeter ses armes à terre et fuira le plus vite, sans sommations, sans menaces, sans un coup de fusil ; l'un se rend avec 18 000 hommes, l'autre avec .300()0. Garibaldi savance comme un être surnaturel : les balles, disait-on, ne perçaient pas sa chemise rouge, il les secouait, en l'ôtant le soir, les anges veillaient sur lui, il était invincible et invulnérable parce qu'il avait été vacciné avec une hostie consacrée. En l'abordant on se jetait à genoux, lui bénissait, abolissait ou réduisait les impôts, accordait tout ce qu'on lui demandait. — Guicciardini aurait répété ce qu'il dit de notre Cliarles YllI : « En peu de jours il s'empara de tout le royaume, chose stupéfiante à concevoir. »
Brénier, notre ministre, conseilla au Roi de se porter résolument sur la ligne défensive de Salerne-Avellino-Ariano où il pouvait ramasser OOOOll à 80000 hommes : peut-ètic sa présence referait-elle leur moral, dans tous les cas, il succomberait l'épée à la main. « L<)Mso(-'il s'agit DE DÉi'EMJRE UNE couno.NNE, a écrit le plus grand des Bourbons, Louis XIV, dans ses mémoires, il
FAUT J'LI.TÔTQUE DE l'aB AN DONNER PERDRE LA VIE. »
On l'en détourna. Il eût voulu au moins défendre sa capitale, mais le vide du malheur s'était fait autour de lui : le comte de Syracuse s'en allait à Turin recevoir sa récompense; le ministre de la Guerre disparaissait; son principal général avait une sciatique; Persano, sous prétexte de protéger la comtesse de Syracuse, entrait dans la rade, plaçait à l'entrée du port de guerre un navire dont les officiers détruisaient la machine ; dans le palais désert, le soir, les lampes s'éteignaient faute d'un serviteur qui les alimentât. Persano est luimême apitoyé : « Je ne puis nier que le Roi réduit à une telle extrémité, me fait pitié. » Liborio Romano, le Galantuomo , met fin à cette agonie. Il soumet au Roi une lettre annonçant au peuple qu'il le débarrasse de sa présence. « Quelle que soit ma destinée, prospère ou adverse, faisait-il dire à son souverain éperdu, je conserverai toujours pour mes peuples très aimés et mes compatriotes de forts et d'alTectueux souvenirs; soit que par les chances de la présente guerre je retourne bientôt parmi vous, soit que dans le temps quelconque où il plaira à la justice de Dieu de me replacer sur le trône de mes ancêtres, rendu plus splendide par les libres institutions dont je l'ai irrévocablement entouré, ce que j'implore de vous, c'est d'être unis, forts, heureux. » — Le Roi remercia le galantuomo de l'avoir si bien fait parler et si loyalement servi, et accompagné de la Reine, qui ne comprenait pas ces défaillances, suivi de trois généraux fidèles, devant les forts et les casernes remplis de ses
troupes, longent sa ilotte qui, sauf la Partenope commandée par Fioberto Pasca, refuse de le suivre, il s'embarque sur un vaisseau espagnol et se dirige vers Gaëte (3 septembre 1860) . Aussitôt Liborio Romano télégraphie i\ Garibaldi : « Naples attend avec la plus grande impatience votre arrivée pour saluer le rédempteur de Tltalie et déposer dans ses mains tous les pouvoirs d'État et ses propres destinées. »
Le matin du 7 septembre, Garibaldi avait, de Salerne, adressé une ju^oclamation à « la chère population >' de Naples : « il venait la délivrer au nom de Victor-Emmanuel, père de la patrie italienne, le modèle des souverains ». 11 arriva accompagné du général Cosenz et de cinq officiers de son état-major. Liborio Romano l'attendait à la gare, il lui souhaite la bienvenue et en reçoit un nouveau brevet de galanluomo : « Monsieur Romano, vous avez bien mérité de la patrie, votre patriotisme a sauvé le pays » ; et il le fait monter en voiture à ses côtés. On entre ainsi dans la ville. Les lazzaroni déliraient à la vue de l'homme rouge de leurs rêves, les camorristes songeaient aux bons coups assurés, les forçats en rupture de ban agitaient des poignards, de belles dames patriotes haranguaient, les cavouriens applaudissaient, les mazziniens liurlaient, les liudauds s'amusaient, le troupeau imbécile faisait comme tout le monde. On vit rarement de telles ovations et de si foi'midables transports. Lui souriait, calme, songeait à Rome reconquise, à l'Italie refaite, et se plongeait mo-
destement dans le plus colossal rêve d'orgueil qu'ait entrevu une imagination d'homme. Avant de se reposer, il «se rend à la cathédrale, et, pieusement agenouillé, il entend un Te Deum^ et embrasse l'ampoule sacrée du sang de saint Janvier. A Naples c'est l'investiture obligée. Il ne commet pas la faute de loger au Palais-Royal : c'était bon pour le lioi. Lui est plus que le Roi, il est le Messie rédempteur. A défaut d'une crèche il descend dans une deuieure privée, mais il entre quelques instants dans le palais pour haranguer le peuple du haut du balcon, et là il trouve une iuspiration oratoire de génie, que n'a eue aucun maître de l'éloquence. Dans les derniers temps des Rourbons, les Napolitains se distrayaient en s'abordant à lever uq pouce en l'air en criant : Una l [Italïa tina). Garibaldi le savait, et du balcon royal il se borna à crier : « Peuple sublime, qu'ai-je de mieux à te dire que Unal » et il lève son pouce en l'air. Ce furent des délires d'enthousiasme. De ce jour commençait la maladie épidémique morale qu'on appela la Garibaldite. Le peuple, occupé à briser et effacer partout les lis, eut cependant un retour qui ressemblait à un remords. A l'aspect des troupes qui sortaient des forts pour rejoindre leur roi abandonné, trahi, vaincu, il s'arrêta et garda un silence presque respectueux.
Le dictateur inaugura son règne par deux actes qui contentèrent Gavour : il mit sous les ordres de Persano tous les bâtiments de guerre et de commerce appartenant aux Deux-Siciles, ainsi que
les arsenaux et le matériel maritime. 11 admit dans son ministère, à côté du plus modéré de ses lieutenants, Cosenz, des hommes hostiles à Mazzini et dévoués au Piémont, Pisanelli, etc. ; Liborio Romano conserva le ministère de l'Intérieur. On eut souhaité le concours du chef de l'ex-ministère libéral, Spinelli : le pauvre homme, imbu des anciens préjugés, répondit que ce n'était pas à un ministre de François II de livrer l'Etat à Victor-Emmanuel. On ne le trouva pas à la hauteur de la situation. On estima au contraire que Liborio Romano avait atteint la perfection du galanluomo par son civisme : aux premières élections, il fut nommé dans neuf collèges; il eût conservé à perpétuité son mandat s'il n'avait préféré se retirer pour écrire ses mémoires.
De gros points noirs se montraient néanmoins dans l'éclat de ce ciel cavourien. Rerlani, révolutionnaire à outrance, en hostilité ouverte avec le ministre piémontais, s'installait comme secrétaire général de la dictature, ne quittant pas d'un instant le dictateur : il marqua son empire en persuadant de ne pas adhérer à la proposition de Deprelis, d'opérer l'annexion de la Sicile. Garibaldi lui-même annonça à voix haute que son séjour à Naples ne serait qu'une halte : il allait poursuivre sur Rome. Quand cette ville serait entre ses mains, il offrirait la couronne d'Italie à Victor-Emmanuel, à qui incomberait ensuite la tâche de délivrer Venise. <( Y pensez-vous? lui dirent le ministre anglais Elliot et l'amiral Persano auxquels il confiait ce beau projet, mais la
France est à Rome! — Rome, fit-il avec véhémence, est une ville italienne, et ni l'Empereur, ni tout autre n'a le droit de m'en interdire l'approche. — Sans doute, mais l'entreprise est difficile, et le moment n'est pas propice. — Il l'est! riposta-t-il d'un ton qui signifiait : N'insistez plus; je n'ai pas peur de la France. »
Cavour ne laissa pas le loisir au pourfendeur de la France d'aller recevoir à Rome une leçon de modestie : il sauva le héros sans peur et sans cervelle d'un fiasco grotesque et l'Italie d'un écrasement dont ne l'eût pas préservée la rhétorique de John Russell. Il revint à son système qui aurait pu, s'il avait eu affaire à un souverain moin& invinciblement ami, échouer aussi misérablement que l'équipée garibaldienne et déchaîner des calamités non moindres. A la révolution il opposa la révolution, il mata Garibaldi en se montrant aussi entreprenant que lui ; selon le vœu de Ricasoli il fit de Victor-Emmanuel le Garibaldi royal. Jusque-là il s'était opposé à toute insurrection dans les Marches et l'Ombrie ; maintenant il donne à Ricasoli et à ses agents l'ordre d'exciter ceux qu'on avait retenus; il envoie dans la région le colonel Masi en fourrier et en agent provocateur; il prescrit à Fanti de préparer ses troupes et à Persano de conduire ses vaisseaux vers Ancône. Trop sensé pour dire : Je n'ai pas peur de la France, il sent que sans la tolérance, sinon le consentement de l'Empereur, il ne pourra rien; il se l'assure avant de se lancer.
GARIBALDI A NAPLES. iT.i
L'Empereur n'avait pas dissimulé son mécontentement à son ami Arese : « Je suis navré de la conduite de votre gouvernement vis-à-vis de Naples, car on est toujours très sensible aux fautes de ses amis. Uéellement aucun honnêle homme ne peut approuver une politique qui a tous les cararlères de la faiblesse, cesl-à-dire de la ruse et de la duplicité^. » Il était parti pour un voyage en Algérie, en passant par la Savoie et Marseille, et s'était arrêté à Tlionon, Cavour télégraphia à Arese, alors à Évian, de s'y rendre. « Avouez à l'Empereur que le gouvernement a toléré et même appuyé Garibaldi, mais il a énergiquement réprimé les expéditions mazziniennes. Tl est impossible de se laisser distancer par la démagogie à Naples. Une alliance est presque formée entre le Pape, l'Autriche et les Bourbons : en réalité ce n'est pas à Turin qu'on en veut, mais à Paris. » Quelques jours après vinrent Cialdini et Farini, chargés de le complimenter, qui renouvelèrent ces explications; ils insistèrent surtout sur l'irruption imminente de Garibaldi sur les Etats romains, d'où il se précipiterait dans la Vénétie. Le seul moyen de la conjurer était, dès que l'approche de (jaril)aldi aurait provoqué des troubles dans les Marches et TOmbrie,
\. De Saint-Clou(J, le .30 août 1800.
d'y entrer pour rétablir l'ordre sans toucher à l'autorité du Pape; de livrer, s'il le fallait, une bataille à la révolution sur le territoire napolitain, et de déférer immédiatement à un congrès le soin de fixer les destinées de l'Italie.
Aucune de ces affirmations qui ne fût fausse : Garibaldi ne menaçait pas les Marches et l'Ombrie; il était rien moins que sûr de triompher des dernières résistances de la monarchie napolitaine; Masi n'avait pas plus réussi que Persano à provoquer des soulèvements, une petite émeute à Pergola, bourgade de 2 400 âmes, avait pris fin d'elle-même; la Hgue entre Rome, Naples et Vienne était une fable grossière : Lamoricière avait, en efièt, été sollicité par les Napolitains, sur le conseil de Persigny, de traverser les Apennins à marches forcées et daller se joindre à l'armée napolitaine; il avait répondu à l'envoyé du Roi « qu'il se f... du roi de Naples, qu'il a accepté de servir le Pape et non les Rourbons, que le Pape ne doit souder sa couronne à celle d'aucune dynastie ».
En supposant vrais ces faits faux, Napoléon ni aurait pu répondre : « S'il y a une insurrection dans les Marches et l'Ombrie, le Pape a des forces suffisantes pour la réprimer une seconde fois comme il l'a fait une première ; quant à Garibaldi, qu'il s'avance sur Rome, nous le recevrons comme il convient, avec tous les honneurs de la guerre. » Il eût appuyé ces paroles en opérant un chassé-croisé entre les troupes de Lamoricière et les siennes : celles de Lamoricière
seraient rentrées à Rome, où elles auraient été une protection' ; les siennes se seraient avancées dans les Marches et i'Ombrie, où elles auraient apporté un veto.
Mais après? Ce terrible «. après » surgit de nouveau dans son esprit. Certainement la présence de ses troupes sur la frontière eût empêché, même sans choc, TiiTuption piémontaise et protégé les Marches et I'Ombrie. Mais après? Naples n'eut pas été sauvée ; la route de terre fermée, les Piémontais, avec le secours probable de l'Angleterre, auraient pris la route de la mer; l'annexion des Deux-Siciles n'aurait pas été évitée ; nous nous serions trouvés serrés entre l'Italie du nord et celle du sud réunies, obligés à une occupation sans terme appréciable, en butte aux imprécations haineuses de l'Italie, aux protestations de l'Angleterre, aux soupçons des autres puissances, à la réprobation de tous les libéraux de l'Europe. Était-ce une position tenable? L'Empereur ne le pensa pas. Il déplora que la tolérance ou l'impuissance du gouvernement sarde eût laissé les choses arriver à ce point; mais sur l'assurance formelle qu il ne s'agissait que de rétablir l'ordre sans attenter aux droits du Pape^ il ne s'opposa pas à l'entrée des troupes piémontaises dans I'Ombrie et dans les Marches.
1. Cavour à Gualtorio (17 Juillet I8(i0) : « Il est plus que jamais nécessaire d'empêcher un mouvement dans les États du Pape. Soyez certain que Lamoricith-e est en état de les réprimer; ses forces sont mieux organisées qu'on ne croit. Il se fera tuer plutôt que de céder. »
Les Piémontais grossirent cette tolérance résignée et la présentèrent comme une approbation chaleureuse : Napoléon III aurait lui-même corrigé leur plan et dit à Farini et Cialdini : « Faites, mais vite. » Ils l'écrivirent de tous côtés, et à force de le répéter finirent par le croire eux-mêmes. L'Empereur, dès qu'il eut été instruit de cette supercherie, la désavoua publiquement, mais l'effet était produit'.
Cavour ne se morfond pas à attendre une insurrection qui ne se décide pas. Il expédie le 8 septembre, à bride-pourpoint, au cardinal Antonelli, un ultimatum : si le Saint-Siège ne licencie pas les soldats étrangers, l'armée sarde entrera dans les Marches et TOmbrie et occupera
i. Circulaire de Thouvenel aux agents diplomatiques, 18 octobre 1860. — J'ai interrogé un des hoinmes le plus au courant des dessous du temps, Castelli, sur les mots prêtés à l'Empereur, il me répondit : « Farini ne m'a rien dit de pareil; il m'a raconté que l'Empereur les avait écoutés sans rien dire, mais d'un air qui signifiait : Je ne m'opposerai pas. )> Ce témoignage de Castelli est confirmé par Nicomede Bianchi (t. VIII, p. 339) : « Cavour voulut d'abord connaître les intentions de Napoléon, mais l'Empereur se tint silencieux quand les messagers de Victor-Emmanuel abordèrent ce sujet. » — M. Carlo Tivaroni (t. II, p. 30o), un des historiens récents dans lequel je trouve la plus grande indépendance et équité, reconnaît que ce sont des slorielle. « Il est plus probable, ajoute-t-il, selon la nature fermée de l'Empereur, qu'ayant écouté les envoyés, il n'ait rien promis, mais ne s'est pas opposé résolument. « — Chiala (PoUtica sécréta di Napoléon 111, p. 132) : « Le comte savait combien il avait été difficile à Farini et à Cialdini de persuader à l'Empereur de ne pas s'opposer à l'intervention. »
GARIBALDI A XAPLES. 4"
ces provinces. A cette « monstrueuse nouvelle », Thouvenel bondit : « Je n'ai jamais, je crois, éprouvé de ma vie une pareille indignation. Une si complète violation de tous les droits, colorée ûe sophismes si impudents, dépasse ce que je pouvais imaginer. » 11 télégraphie à Marseille, d'où l'Empereur allait s'embarquer pour l'Algérie.
Si l'Empereur avait <( chaleureusement approuvé, conseillé », il n'aurait pas eu l'impudence d'adresser une protestation à ceux qu'il avait lui-même approuvés, conseillés, encouragés,'et s'ill'avait eue, on lui aurait répondu : « De quoi vous plaignez-vous? Nous exécutons ce qui a été convenu entre nous. » Or dès la nouvelle qu'il reçoit à Marseille de la sommation imprévue de Cavour, il proteste par un télégramme au Roi : « Votre Majesté sait combien je suis dévoué à la cause de l'indépendance italienne, mais je ne saurais approuver les moyens qu'on emploie aujourd'hui pour y parvenir, car ces moyens vont contre le but qu'on se propose. S'il €st vrai que sans raison légitime les troupes de Votre Majesté entrent dans les États du Pape, /> "terai force de m y opposer. Je donne aujourd'hui môme l'ordre d'augmenter la garnison de Home. M. Farini m'avait expliqué bien différemment la politique de Votre Majesté. Je la prie néanmoins de croire à tous mes sentiments d'amitié. » Thouvenel, sur son ordre, télégraphia à Talleyrand : « Déclarez officiellement à M. de (^avour que si l'assurance ne nous est pas donnée que
la note adressée au cardinal Antonelli n'aura pas de suite, et que larmée sarde n'attaquera pas les troupes pontificales, nos relations diplomatiques seront aussitôt rompues avec le cabinet de Turin et que la France se mettra en antagonisme avec une politique que, dans l'intérêt de sa dignité, du repos de l'Europe et de l'avenir de l'Italie, il ne lui suffirait plus de désavouer. » (9 septembre.) L'événement n'est pas accompli : l'Empereur se flatte que cette double manifestation de son mécontentement le conjurera. 11 ne se rendait pas compte que Victor-Emmanuel et Cavour, étaient décidés à jouer le tout pour le tout, parce qu'ils spéculaient sur l'impossibilité morale où se trouvait leur protecteur de passer de la menace à l'acte et de défaire ce qu'il venait d'édifier. Ils ne s'arrêtèrent pas. Le Roi répondit qu'il était impossible de refuser son assistance aux populations insurgées dont les députés sont à Turin, et que si le Pape ne consentait pas à licencier les soldats étrangers, les troupes sardes entreraient dans les Marches et l'Ombrie (10 septembre). Cavour répondit à Talleyrand : « Si nous ne sommes pas à la Caltolica avant Garibaldi, nous sommes perdus et ignominieusement jetés dans la boue par lui, la révolution envahit l'Italie. Si notre mouvement donne lieu à une intervention autrichienne dans les Etats de l'Eglise, tant mieux, nous pourrons, je crois, les battre, en dehors du quadrilatère où je sais qu'ils sont inattaquables. Placé au pied du mur, et entre deux périls, je préfère tomber en com-
GARIBALDl A NAPLES. 479
battant. L'idée italienne ne périra pas. Je n'ai pas besoin de vous dire, d'ailleurs, que si vous envoyez des troupes dans les Marches et dans rOmbrie, les nôtres se retireront. » (11 septembre.)
Il savait bien qu'on n'enverrait pas de troupes. Aussi il ne se gène pas. Sur la protestation indignée du cardinal Antonelli contre l'impudence d'une sommation contraire à toutes les règles de l'bonneur et du droit, surtout de la part d'un roi catholique, les Piémontais,sans déclaration deguerre,entrentdans l'État pontifical. Depuis l'invasion de la Silésie par Frédéric, on n'avait pas vu un acte de brigandage aussi éhonté.
Les doctrinaires de la raison d'État admirent : « Cavour s'élevait au plus haut degré de la moralité humaine, dit Treitschke, en employant l'immoralité la plus astucieuse à la constitution de l'Italie; se réchaufï'er les mains aux ruines fumantes de sa patrie en se donnant le facile éloge de n'avoir jamais menti, c'est une vertu de moine et non d'homme. » Dans les cabinets, si ce n'est à Londres, il y eut surprise, indignation (iortschacow, esprit libre, n'éprouvait qu'une indignation diplomatique, mais celle de l'honnête Tsar était profonde. 11 écrivit de sa main, en marge de la dépêche : « C'est infâme. >5 — Que va faire l'Empereur ainsi bravé? se demandaiton de toutes parts. — <( Qu'en dit M. de Gramont? télégraphie Lamoricière. Si les Piémontais passent, ce n'est pas pour établir Murât à Naples ». Les agents français d'Ancône et de
Pesaro interrogent leur clief ; Antonelli et le Pape réclament l'exécution de l'engagement si souvent renouvelé de défendre les Etats du Saint-Siège.
Gramont pensait qu'il fallait s'opposer par les armes, attaquer et repousser les Piémontais et, de très bonne foi, il supposait que ce serait aussi l'avis de] Thouvenel et de l'Empereur. Emporté par cette conviction il communiqua un peu vite au cardinal Antonelli le texte du télégramme de Thouvenel à Talleyrand : « Je serai forcé de m'y opposer, de me placer en antagoniste. » Il commit l'imprudence d'envoyer ce texte au consul d'Ancône, en y ajoutant : « Des ordres sont déjà donnés pour embarquer des troupes à Toulon, et ces renforts vont arriver incessamment, le gouvernement de F Empereur ne tolérera pas la coupable agression du gouvernement sarde. » M^'" de Mérode, avec une bonne foi égale à celle de Gramont, se crut autorisé à répondre à Lamoricière : «. L'Empereur a écrit de Marseille au roi de Piémont que s'il attaquait les Etats du Pape, il s'y opposerait /;»«/' la force. » Ces mots, par la force, étaient un commentaire de M^ de de Mérode; ils n'étaient pas dans le texte, mais ils paraissaient bien y être impliqués.
L'Empereur ne songea pas un instant à l'opposition armée qu'attendaient Gramont et le Pape. Thouvenel explique ses motifs. <( Il s'était persuadé que ses menaces suffiraient, mais vous savez que rien ne se fait avec lui que graduellement, et je lui aurais demandé, surtout à distance, plus qu'un acte de nature à marquer son
mécontentement que je n'aurais rien obtenu. L'Empereur flétrit aussi vivement que nousmêmes la politique de la Sardaigne, et s'indigne des moyens employés pour faire supposer qu'il ait jamais prononcé un mot qui pût autoriser M. de Cavour à se croire encouragé ou soutenu dans sa détestable aventure. Sa Majesté toutefois ne juge pas qu'il soit possible de procéder à une expédition militaire dans l'Ombrie et les Marches. Dans les circonstances actuelles de l'Italie, il faudrait une armée pour imposer nos volontés; la question romaine se lierait à toutes les autres, et nous serions exposés à toutes sortes de complications '. » C'était le décisif « et après? » qui cette fois encore déterminait l'Empereur.
Il ne fallait pas cependant paraître complice alors que très sincèrement l'on regrettait et blâmait. Thouvenel télégraphia à Talleyrand : « L'Empereur a décidé que vous quitterez immédiatement Turin, afin de témoigner ainsi de sa volonté de décliner toute solidarité avec des actes que des conseils dictés par l'intérêt de l'Italie n'ont pu malheureusement prévenir. » (13 septembre.) La désapprobation était formelle, mais elle aboutissait à un laissez faire. Les Piémontais n'avaient pas le droit de répondre aux consuls français : Nous sommes d'accord avec l'Empereur. Mais ils étaient autorisés à ne tenir aucun compte de leurs objurgations et à s'en moquer. Cialdini télégrapiiie à Cavour : .( Le consul de
i. A Gramont, 23 septembre 1860.
France à Ancône m'envoie copie d'une dépêche du duc de Graniont, par laquelle il prétend m'avertir que l'Empereur s'opposera, même avec la force, à notre invasion et par conséquent m'engage à m'arrêter tout de suite. Je continue ma marche (13 septembre). » Cavour écrit à Farini : « L'Empereur fait tonner ses journaux contre nous, mais ses canons sont chargés à poudre, et le prince Napoléon nous applaudit et nous excite à tlrare de lungo (2 novembre 1860). »
La lutte ne pouvait être ni longue ni douteuse entre 35 000 Piémontais au moins , pourvusd'une excellente artillerie, conduits par des généraux aussi capables que Fanti, Cialdini, Délia Rocca, et une poignée de volontaires, hommes de cœur et de foi, prêts à donner leur vie, mais mal instruits, mal équipés, n^ayant d'autre force que le nom de leur chef. Les envahisseurs marquèrent leur premier pas par une exécution odieuse. A leur entrée à Pérouse un coup de feu parti d'une fenêtre abat le tambourmajor des grenadiers; ils se précipitent, ils trouvent dans la chambre d'un curé un fusil encore chaud; le prêtre refuse, à leurs sommations, de nommer celui qui, en s'enfuyant, a laissé cette arme ; on le traduit devant un conseil de guerre et on l'envoie au supplice ; il y marcha avec sérénité, en lisant son bréviaire. Que n'auraient pas dit les politiciens de Turin si une telle cruauté avait été commise par les pontificaux? Délia Rocca en restait tout troublé, Victor-Em-
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manuel le rassura : a Je vous donne, moi, l'absolution du prêtre fusillé. »
Fanti régla ses mouvements avec intelligence, et Délia Rocca et Cialdini les exécutèrent en hommes de métier consommés. Lamoricière, pris comme dans une trappe, fut battu à CastelfîdardO' (19 septembre;, repoussé dans Ancône, et obligé de capituler (29 septembre;. Redevenu libre et rentré en France, il exprima plus de ressentiment contre ceux (à l'exception du Pape) qu'il avait défendus que contre ceux qui l'avaient vaincu. « On ne fera rien de bon à Rome, disaitil à Rerryer et à Falloux, tant qu'on n'aura pas pendu quatre monsignori aux quatre coins de la, ville '.»
L'interprétation excessive donnée innocemment par Gramont à la dépêche de Tliouvenel n'avait exercé aucune influence sur le plan de campagne de Lamoricière (celui-ci l'a reconnu dans son rapport) ; elle avait ouvert au Vatican des horizons d'espérance, dont l'obscurcissement inspira d'amères récriminations ; les affirmations mensongères des Piémontais rapportées par les vaincus de Castelfldardoles envenimèrent : « Une atmosphère de répulsion et de mépris enveloppa le malheureux ambassadeur'; il eut été tenté de