iHA.MO.NT
GARIBALDI A XAPLES. 483
quo vadis? Au lieu où s'élève la petite église, saint Pierre s'enfuyant de Rome, au moment de la persécution, vit tout à coup Jésus portant sa croix. « Domine quo radis? » s'écrie-t-il tout surpris. « Seigneur où vas-tu? — Yenio Romain iterum crucififji: Je viens à Rome, pour être de nouveau crucifié », répond Jésus, puis il disparaît, laissant sur le roc l'empreinte de ses pieds. Saint Pierre comprit et revint sur ses pas. Pie IX, qui se promenait souvent sur la voie Appienne, craignit d'enlendre à son tour : Yenio Bomam iterum crucifigi, et il renonça à quitter Rome et se contenta de fulminer de nouveau contre les attentats inouïs du gouvernement piémontais (28 septembre).
Tous les prêtres de ses États ne s'émurent pas de ses foudres. Victor-Emmanuel rejoignit à Ancône ses troupes victorieuses, en compagnie de la Rosina. La belle jeune femme s'asseyait à table au milieu des officiers, habillée dune manière théâtrale d'une riche robe de chambre longue et large outre mesure, un diadème de brillants au front, un collier de perles au cou, les doigts surchargés de pierres précieuses. D'Ancône le Roi vint à Loreto. A son arrivée il reçut une députation des prêtres de la Santa- Casa qui vinrent le prier de visiter leur sanctuaire. Il y va, et au sortir de l'église il offre à l'évêque un don de 50 000 francs et un calice d'or pour la Madone. « 11 va refuser », pensait l'aide de camp Solaroli. — Pas le moins du monde, l'évêque ne montra que joie du cadeau et vint,
tout reconnaissant, s'asseoir à table, à la gauche du Roi. Fulmina freddal
Si les colères de Pie IX n'inquiétaient pas Victor-Emmanuel, elles affligeaient l'Empereur, qui essaya de les calmer par de franches explications : « Au milieu des embarras causés par des conjonctures graves, lui écrivait-il, ma conduite a toujours été nette dans les actes, pure dans les intentions. A la paix de Villafranca,^ j'ai souhaité que le Pape fut à la tête de la Confédération italienne afin d'accroître sa puissance et son influence morale. Lorsque la révolution s'est développée contre mes désirs, j'ai proposé aux puissances catholiques de garantir au Saint- Père le reste de ses États. Quoique Rome fût devenue le centre de réunion de tous les ennemis de mon gouvernement, je n'en ai pas moins maintenu mes troupes à Rome. La sûreté de Votre Sainteté a été plus menacée : j'ai augmenté la force du corps d'occupation. — De quelle manière cependant ma conduite a-t-elle été appréciée? On m'a signalé comme l'adversaire du Saint-Siège; on a ameuté contre moi les esprits les plus exaltés du clergé de France; on est allé jusqu'à solliciter larchevêque de Paris de donner sa démission de grand aumônier; on a voulu faire des évèques et de leurs subordonnés une administration étrangère recrutant des hommes et de l'argent en dépit des lois du pays. Enfin Rome s'est faite un foyer de conspiration contre mon gouvernement, et cependant j'ai autorisé l'homme qui avait le plus
ouvertement agi en qualité de partisan de la république à devenir le chef de l'armée du Saint- Père. Tant de démonstrations hostiles n'ont rien changé à ma ligne de conduite, j'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour maintenir l'autorité du Pape sans compromettre les intérêts de la France, On trouve néanmoins que je n'en ai pasfait assez. Je le conçois, mais je réponds : Malgré ma juste vénération pour le chef de l'Église, jamais mes troupes, à moins que l'honneur de la^ France ne soit engagé, ne deviendront un instrument d' oppression contre les peuples étrangers, et puis, après avoir fait la guerre avec le Piémont pour la délivrance de l'Italie, il m'était absolument impossible^ le lendemain, de tourner mes armes contre lui, quelque blâme sévère qui pût, d'ailleurs, s'attacher à ses résolutions '. »
Garibaldi,tout en affectant de se réjouir de l'entrée dans les Marclies et l'Ombrie, en était exaspéré, il insulta publiquement Cavour dans une \Q\ivtim^évée,di\x Journal officiel : « Vous m'assurez que Cavour a dit que nous sommes d'accord et bons amis. Je puis vous affirmer que, tout disposé que je sois, comme je l'ai toujours été, à déposer sur l'autel de la patrie mes ressentiments personnels, je ne pourrai jamais me réconcilier
\. Lettre de iNapol(';on III à Pie IX, H janvier 1801.
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avec ceux qui ont humilié la dignité nationale et vendu une province italienne. » Et il écrivit à Victor-Emmanuel pour demander le renvoi de son ministre. Il se refusa àl'annexion immédiate ; il ne l'opérerait qu'à guerra finïta : « A Palerme on voulait l'annexion pour m'empôcher de passer le détroit, on la veut à INaples pour que je ne passe pas le Volturne, mais tant qu'il y a en Italie des chaînes à briser, je suivrai ma voie ou j'y laisserai mes os. Ceux qui parlent d'annexion sont des misérables et des lâches. » 11 remplace Depretis qui n'est pas de cet avis par Mordini, ami de Mazzini ; il expulse brutalement Spaventa et Cordova, chauds fauteurs de l'annexion, et se hvre à Crispi, esprit vulgaire, brouillon prêt à tout faire, qui alors était démagogue. Mazzini lui-même accouru à Naples l'excite par de petits billets journaliers.
Son administration était au niveau de sa politique. Il entassait décrets sur décrets n'ayant pas le sens commun, achevait la désorganisation commencée par le ministère Spinelli, distribuait les concessions de chemins de fer, les emplois, l'argent, livrait les bâtiments de l'Etat à sa canaille qui s'y installait dans un coin et donnait le surplus en location, allouait à Alexandre Dumas, nommé gouverneur du Musée et président des Beaux-Arts, trente mille francs pour écrire l'histoire des Bourbons de >«aples ; ordonnait la création d'un institut pour l'éducation des enfants du peuple de sept à dix-huit ans, assignait une pension de trente ducats par mois
à la mère de l'assassin xVgesilao Milaiio, et deux mille ducats de dot à chacune de ses sœurs ; il mettait au pillage les finances qu'il avait trouvées en équilibre excellent'.
Cependant il finit par s'aviser qu'il y avait encore quelques troupes napolitaines composées, celles-là, d'honnêtes gens restés fidèles à l'infortune, cinquante mille hommes à peu près, établis sur la rive droite du Yolturne, entre Capoue et Gaëte. Ils lui rappelèrent leur présence en battant ses soldats à plate couture à Caiasso. Peu s'en fallut que le 1'^' octobre ils ne passassent sur son corps pour revenir à Naples. Il rétablit à grand'peine la bataille perdue par un emploi judicieux et rapide de sa réserve, par son calme héroïque et par son imperturbable audace, grâce à ses lieutenants Bixio, Medici, et ses volontaires français, anglais, suisses et surtout hongrois, qui, sous ïurretEber,se montrèrent ce jour-là égaux aux premiers soldats du monde. La défaite évitée ne se dessina en victoire que le lendemain 2 octobre, par l'arrivée d'un bataillon de bersagliers. Les bourl)oniens, croyant que l'armée piémontaise tout entière leur tombait sur le dos, se débandèrent, jetant armes et bagages.
Ces affaires du Volturne démontraient que si l'armée napolitaine était détestable, celle de Gariijaldi, dans sîi majorité du moins, ne valait pas mieux : mélange incohérent, indiscipliné,
1 . A son (Ji'parL les dépenses excédaient les receltes de 44410000 lires, et lu rente, qu'il avait trouvée k dll,ne valait plus que 81 francs.
bruyant, sectaire; pour chaque brigade, elle avait deux ou trois colonels, quatre ou cinq majors, capitaines, lieutenants ; personne au bivouac ; les nobles cœurs se demandaient ce qu'ils étaient venus faire dans ce chaos militaire et moral et n'y demeuraient que par point d'honneur. Une telle armée ne fût jamais parvenue à achever l'armée napolitaine, quelque méprisable qu'elle fût, et encore moins à lui enlever les places de Capoue et de Gaëte. Garibaldi se trouvait de nouveau en danger de s'effondrer; laissé à lui-même sur cette terre où les sentiments montent et descendent si vite à chaque saute de vent, il n'eût pas tardé à finir en Masaniello. Cavour l'avait déjà sauvé deux fois : il estima que c'était assez, qu'on ne le ramènerait pas au bon sens, qu'on en avait tiré tout ce qu'il pouvait donner et qu'il n'y avait plus qu'à s'en débarrasser*.
La situation à Naples s'empirant chaque jour, devenait en effet intolérable. La lutte pour ou contre l'annexion par un plébiscite continuait, mais en changeant de caractère. Les mazziniens n'en contestaient plus la nécessité : ils demandaient seulement qu'elle fût préparée par une assemblée constituante qui en déterminerait les conditions. Pallavicino, le prodictateur demandé par Garibaldi, bon homme, ancien ami de Manin, conseillait le plébiscite; il était soutenu par Conforti et par le gouverneur militaire de Naples,
1. Diario du iiénéral Solarolt, 27 octobre 1860. Berzesio, l. VII, p. 4o6
Tiirr, toujours courageux et sensé '. iMais Crispi, Bertani, Mazzini faisaient rage contre. Dans ces querelles le désarroi et la confusion augmentaient ; on en était à cette minute où, à l'exception de ceux qui maintiennent le désordre parce qu'ils en profitent, tout le monde veut en finir, n'importe comment. Cavour saisit cette minute; il réunit à Turin le Parlement et le mit en demeure de se prononcer entre Garibaldi et lui, entre la politique qui voulait continuer la révolution jusqu'à la libération de Venise et de Rome et celle qui voulait constituer le régime de l'ordre, quoiqu'on n'eût pas encore réuni toute la nation. ^< Si nous attaquions l'Autriche, l'Europe entière se soulèverait contre nous, et quant à Rome, qui voudrait tourner contre les Français les forces que nous n'aurions pas s'ils n'étaient venus à Solferino? » Puis d'une main alerte, en couvrant de fleurs le guerrier généreux, il le dépouilla des belles draperies dont il habillait ses hâbleries populaires et ne lui laissa que la marotte et les oripeaux. Il lui prit même Rome, capitale : « Notre étoile, je vous le déclare, est de faire que la cité éternelle, sur laquelle viugt-cinq siècles ont accumulé tous les genres de gloire, devienne la capitale du royaume italien, mais il ne serait ni opportun, ni honnête d'aller à Rome tant qu'elle sera occupr-e par les troupes françaises. » Le Parlement autorisa à l'unanimité, sauf six voix, l'annexion par décret