‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 12 sur 177 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Le Corps législatif fut convoqué au 28 novembre 1857 en session exceptionnelle et courte' pour procéder à la vérification des pouvoirs. Morny avait été renommé président. Cette convocation réveilla les controverses assoupies sur le serment. On me somma de me soumettre à la décision du comité et des chefs du parti. Ma résolution était arrêtée; je refusai même la discussion. Je n'avais qu'un consentement à obtenir, celui de mon père. S'il m'eût conseillé de ne pointprêter le serment, je n'aurais point passé outre. Voici les deux dernières lettres qui terminèrent notre correspondance sur ce sujet :

<( Tu me railles de ce que je crois ces gens-là capables de faire quoi que ce soit de libéral; tu les supposes condamnés au despotisme à perpétuité. Certainement ce qui s'est passé jusqu'à ce jour justifie ton opinion... il n'est pas probable

1. Voir le chapitre de mon 19 Janvier consacré à la discussion approfondie de cette question du serment.

que l'Empereur fasse son acte additionnel, ce n'est cependant pas impossible. — Cela suffit pour que j'envisage cette éventualité avant de me résoudre. S'il reste dans son despotisme, rien n'est plus aisé que ma conduite. Je l'attaquerai sans merci, mes coups seront d'autant plus redoutables que je serai plus modéré, et que je n'afficherai aucune pensée de renversement. Mais s'il se transforme, je suis obligé de l'aider, dût mon assistance consolider ce trône qui s'est élevé au milieu de nos imprécations. Voilà où conduit fatalement le serment, et comme je ne m'arrête jamais à mi-chemin, voilà jusqu'où j'irai le cas échéant, si j'entre au Corps législatif. — Tu te préoccupes trop de l'isolement dans lequel je serai; il n'est pas certain qu'llénon persiste à refuser le serment; en serait-il ainsi, fusséje seul avec Darimon, môme sans lui, sois sans crainte, je ne manquerai pas longtemps de compagnons, ^y.v y viendront tous, note bien ce que je t'écris, tous : les uns tôt, les autres tard, mais chacun à son tour ; tu auras la satisfaction de me voir suivi non seulement par le parti, mais par tous les partis, de me voir imité par ceux-là mêmes qui, en ce moment, me condamnent avec le plus de hauteur. »

Mon père me répondit : « Non, je ne veux pas que tu emploies la vigueur de ton ame à satisfaire une iiaine que je ne ressens plus. Tu as raison d'oublier le mal que j'ai reçu, de fouler aux pieds tout ce qui est ressentiment personnel, de u'ôtrc mù que par la considération de l'intérêt

public. Quant au serment, j'en comprends comme toi la force, la sainteté, c'est pour cela qu'à la première séance de l'Assemblée constituante, j'avais demandé que chaque représentant s'engageât envers la république par ce lien solennel ; on préféra s'en tenir à des acclamations anonymes, qui n'engageaient personne. Si tu prêtes serment, tu feras bien d'aller sans pusillanimité jusqu'aux dernières conséquences de ton acte, et c'est ce qui m'épouvante. Pour mon compte, je ne me déciderai jamais à prêter serment à celui dont j'ai reçu le serment. Tu n'as pas les mêmes raisons de te conduire ainsi : tu es plus libre que moi, tu commences et je finis. Suis donc ton inspiration, je n'en éprouverai aucune contrariété. Je ne puis pas te promettre avec autant d'assurance de ne pas ressentir des inquiétudes; tu n'as pas idée des misères auxquelles lu t'exposes. Je connais depuis de longues années ceux avec lesquels tu vas entrer en lutte : ils sont implacables, ils ne te pardonneront jamais, surtout si, comme tu l'espères, ils sont contraints de f imiter. Quoi qu'il en soit, les bénédictions paternelles t'accompagneront aussi ardentes que par le passé dans ta voie nouvelle. » Pour me troubler, on répandit le bruit que le lendemain de ma prestation de serment, une note au Moniteur autoriserait mon père à rentrer. Je lui demandai comment je devrais me conduire alors. Il me répondit la lettre suivante, qu'il communiqua d'avance à ses amis d'exil : « J'ai été atteint par une mesure collective :

une mesure du même genre peut seule m'ouvrir les portes de la patrie. Quelle que soit ma douleur d'être séparé de vous, je resterai dans l'exil tant qu'un seul de mes compagnons demeui'era sous le coup de la proscription. Pendant plus de quarante années, j'ai, par mes paroles et mes actions, essayé d'accroître le nombre des défenseurs du peuple, je ne puis abandonner dans la souffrance ceux qui m'ont suivi dans le combat. Refuse en mon nom, et marche sans te laisser troubler. J'approuve complètement ta conduite'. » La note au Moniteur ne parut pas.

Nous n'eûmes pas la peine de choisir nos places dans l'Assemblée. Quand nous arrivâmes, Darimonetmoi, un vieil huissier, nous montrant du doigt les gradins les plus élevés de l'extrême gauche, nous dit : « Messieurs, c'est ici. «C'était indiquer, non pas ce qu'on craignait, mais ce qu'on espérait de nous.

A l'appel de nos noms, Darimon et moi nous levâmes la main et prêtâmes le serment, llénon, aux prises avec le comité qui voulait lui imposer un refus, n'arriva qu'à la fin de la séance. Il s'en était tiré en promettant d'expliquer par une lettre ses motifs de nous imiter. A la séance suivante,

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