‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 124 sur 177 · VICTOR-EMMANUEL A NAPLES LE LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE · texte numérisé non relu

VICTOR-EMMANUEL A NAPLES LE LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE

Une pluie torrentielle que fouettait un vent (lécliaîné tombait à Naples le 7 novembre, jour de l'entrée de Victor-Emmanuel. Arrivé une heure avant l'heure fixée, il ne trouva personne à la iiare. Enfin parurent les dépulations, puis le carrosse royal. Il s'y jette sans attendre son escorte, place Garibaldi à sa gauche, les deux pro-dictateurs Pallavicino et Mordini en face; il croise en route les carabiniers et les autorités qui allaient l'attendre, et à travers des arcs de triomphe déchirés par le vent et la pluie, au bruit (\u canon et d'une multitude placée aux fenêtres, il se dirige vers la cathédrale. Là, pressé, foulé, porté par une populace qu'aucune police ne contenait, grâce aux coups de poing de ses aides de camp, il atteint la chapelle de Saint- .lanvier, s'y agenouille, embrasse cinq fois l'ampoule qui contient le sang du saint. Ce sang se

liquéfia-t-il? on ne Ta pas su; les Bourboniens ont dit que non.

Il procéda aussitôt à la liquidation de Garibaldi. On le trouvait fort embarrassant. Son costume révolutionnaire un peu débraillé faisait tache parmi les beaux uniformes de l'état-major; il ne portait pas de gants! Un chambellan fut obligé de lui faire signe de se découvrir dans la salle où le Roi recevait les députations. On lui faisait sentir de toutes les manières qu'il était à charge. La proclamation d'arrivée, rédigée par Farini, ainsi que tous les manifestes du Roi depuis Turin, ne prononçait pas son nom. Il comprit : il s'écarta et n'accompagna pas le Roi à la soirée de gala à San-Carlo : « Cher Persano, dit-il, on traite les hommes comme des oranges; on en exprime le suc jusqu'à la dernière goutte, puis on les jette dans un coin. » Dans une proclamation à ses compagnons, tout en ménageant le Roi fjalantuomo dont la Providence avait fait don à l'Italie, il exhala sa colère contre les lâches doctrinaires, contre les hommes au cœur de boue. Il invite les Italiens à se trouver en armes au prochain printemps au nombre d'un million ! (8 novembre.)

Il fallut bien cependant lui demander ce qu'il voulait. Sans le préciser, il insinua comme un conseil de lui conserver une année encore le titre de lieutenant général avec les pleins pouvoirs. Le Roi refusa. Il proposa alors une liste de promotions et le collier de l'Annonciade pour Pallavicino et Mordini. Le Roi accorda le collier

à Pallavicino qui s'était montré favorable à l'annexion immédiate et le refusa à Mordini qui l'avait combattue jusqu'au dernier moment; il n'accueillit pas la plupart des promotions, mais offrit à Garibaldi le titre de général d'armée, un apanage pour son fds aîné, le titre d'aide de camp pour son autre fils, une dot pour sa tille, le cadeau d'un château royal, d'un bateau à vapeur, et par-dessus le marché le collier. Ce fut alors Garibaldi qui refusa sans hésiter'.

Le 9 au matin, il éprouva la dernière amertume. Il lut au Journal officiel la nomination de son ennemi Carlo Farini à cette lieutenance générale qu'il avait désirée. Il ne se plaignit pas, et le soir même, avec une grandeur simple, digne des plus hauts exemples antiques, sans rien dire à personne, il s'embarqua sur le Was/i//i(^f.o/i accompagné de peu d'amis, emportant avec lui un sac de semences, un autre de haricots et un pelit baril de morue. « Génénil, lui dit quelqu'un, il faut à bord de l'argent pour les bonnes-mains à l'équipage. — J'en ai », r('pondit-il en frapi)ant sur sa poche, et il fît voir son pécule : c'était quatre piastres! On courut chez un ami prendre pour lui quelques milliers de lires. Le Journal offic'ud ne dit pas un mot de ce départ, que Naples ignora pendant deux jours.

1. Cavour dit à Lort : « A-prè^ quelques hésitations », il ne rend pas justice à son adversaire.

508 LEMPIRE LIBÉRAL.

Garibaldi parti, l'on commença à démolir systématiquement son œuvre dictatoriale et à mettre un peu d'ordre dans son désordre. L'armée de volontaires fut dissoute. On ouvrit à ceux qui voulurent rester au service une organisation spéciale où ils s'engageraient cà servir deux ans en étant soumis à la rigueur de la discipline; les autres seraient licenciés et recevraient, les soldats la paie de trois mois, les officiers, de six ; une commission composée des officiers supérieurs des deux armées examinerait les titres et confirmerait les grades. Cavour avait déclaré qu'il se retirerait si l'on reconnaissait en bloc les promotions désordonnées faites dans l'armée et la marine. Le général Délia Rocca fut nommé gouverneur militaire de Naples à la place de Tïirr ; les garibaldiens furent expulsés des locaux de l'Etat qu'ils occupaient.

Garibaldi avait laissé à Alexandre Dumas une lettre pour le Roi : « Sire, j'engage Votre Majesté à recevoir avec la plus grande distinction Alexandre Dumas, mon ami dévoué et le sien. » Le Roi ne le reçut pas. « Peut-on être à ce point crétin? dit Dumas à notre consul général à Livourne, son ami, qu'il vit peu après, au retour d'un voyage à Paris où il avait essayé de poser la candidature de Garibaldi au faubourg Saint-Antoine. Et cependant, ajouta le

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romancier, c'est moi qui ai pris Naples ! — Vraiment et comment? — Tenez, voilà ces papiers aux armes du Roi; ce sont les rapports que m'adressait son ministre Liborio; ceci c'est la proclamation que j'ai faite pour Spinelli quand le Roi a quitté Naples. Spinelli a voulu y changer quelque chose; je l'ai menacé de le lancer dans le Vésuve. Comprenez-vous Dumas corrigé par Spinelli? Ah! Victor-Emmanuel n'a pas voulu me recevoir? Eh bien! je chasserai les Piémontais. — Etes-vous assez fort pour cela? — Oui, grâce à eux. Il est impossible d'être plus maladroits, plus stupides. Par leur raideur, leur dureté, ils ont tellement exaspéré le peuple napolitain, qu'aujourd'hui si François II rentrait à Xaplesil serait reçu avec enthousiasme. — Soit, mais les Piémontais chassés, qui mettrez-vous à leur place? — Nous, mon cher, nous. — Qui cela, vous ? — Garibaldi. — Roi de Naples ! — Pourquoi pas?» Le consul reprend: « Voyons, parlez-moi franchement : qu'est-ce que Garibaldi ? une ganache de courage ou un homme supérieur? — J'ai vu bien des choses et bien des hommes, je sais ce que c'est que l'intelligence, eh bien! je vous déclare que je n'ai rien vu de comparable à lui, c'est un homme sublime. — Mais alors comment n'a-t-il fait que des sottises en fait d'administration? — Cen'estpas safaute; il était accablé de travail, mal compris, mal secondé, il a accompli la tâche de dix hommes. Attendez le printemps! L'Europe va trembler sur sa base, les vieux trônes vont craquer; feu partout, ré-

publique partout I — Garibaldi trahira donc le Roi? — Du tout, c'est le Roi qui trahira Garibaldi'. »

Les garibaldiens éconduits, dispersés, déraisonnaient plus ou moins de la sorte, d'autant plus exaspérés qu'on prodiguait des grâces et des récompenses à ceux que Garibaldi n'avait pas favorisés, par exemple au général Xunziante. Cavour avait d'abord hésité à récompenser ce traître : « Je n'écris pas à Nunziante parce que je ne sais que lui dire; dcuis les entreprises comme celle qu'il a tentée, il faut réussir si l'on veut être absous'*-. » Il se radoucit cependant et ne s'opposa pas à ce qu'on le nommât général d'armée.

Le Roi alla à Palerme. Ce jour-là le ciel n'avait pas ouvert ses cataractes et l'enthousiasme sicilien se donna ample carrière. La foule détela les chevaux de la voiture, ce qui mit Victor- Emmanuel en fureur. Traîné ainsi à la cathédrale, il dit à ses officiers de remettre des chevaux : « .Je ne suis ni un chanteur ni une ballerine, et je ne veux pas que des hommes agissent en bêtes. » A la porte de la cathédrale il trouva l'archevêque avec un grand nombre de prêtres. L'archevêque lui dit : « Maesta, ici vous êtes le Pape et le protecteur de cette église. — Miséricorde ! s'écria Victor-Emmanuel, moi Pape ! — Oui, Sire, ici vous en avez tous les privilèges. »

Dans la proclamation de Palerme comme dans

1. Rapport du consul général Bernard des Essarts à Gramont, 14 décembre 1860.

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