‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 131 sur 177 · L'ISTHME DE SUEZ · texte numérisé non relu

L'ISTHME DE SUEZ

L'Empereur s'était flatté que la similitude de sa politique et de celle du cabinet anglais aurait rétabli, sinon la confiance affectueuse, du moins des rapports moins grincheux. Aucun moment n'y semblait plus propice à un rapprochement que celui où les armées et les diplomates des deux nations combattaient et négociaient ensemble dans l'extrême Orient.

L'expédition de Chine a été exaltée outre mesure. Sans doute, elle fait honneur à la prévoyance des ministres qui la préparèrent, à l'audace des généraux qui la conduisirent et à l'intelligence des diplomates qui la dénouèrent; mais elle met surtout en évidence la lâcheté ou plutôt le néant de l'armée chinoise. L'armée napolitaine était, en comparaison, une réunion de demi-dieux. « Vous ne prendriez pas, dit un die-

ton chinois, du bon fer pour forger un clou, de même vous ne prendriez pas un homme valant quelque chose pour en faire un soldat. » Aussi l'armée était-elle le rehut de la nation : officiers et soldats sans instruction, la plupart mariés, mal payés, étaient obligés de travailler la terre pour se nourrir eux et leur famille; l'infanterie était armée de fusils à mèche et d'arcs et de scies au bout d'un long manche, de piques et de tridents; les canons de l'artillerie étaient en bois cerclé ; des coulevrines en fer avaient pour affûts les épaules de deux soldats; l'artillerie légère consistait en fusils de rempart, montés sur des trépieds et lançant des balles de la grosseur d'une noix; la cavalerie était montée sur des chevaux hauts comme des ânes. Tout ce monde allait à la parade avec une pipe et un éventail. Il ne fallait, ni héroïsme, ni génie militaire à 20566 Français et Anglais pour mettre en déroute ces bandes de Guignol. Il avait été plus difficile de réduire quelques tribus Kabyles. A Ïchang-Kiaouny comme à Palikao, il suffit de s'aligner devant eux pour ({u'ils décampassent. Dans toute la campagne, nous eûmes \'2 morts! L'épisode le plus saillant de ce coup de main fut le pillage et l'incendie du palais d'été, le pillage, (euvre commune des alliés; l'incendie, vengeance de lord Elgin, le plénipotentiaire auglais, pour les cruautés exercées sur des otages pris |)ar traîtrise.

Nos négociateurs furent reçus aux portes de la ville de Pékin par quinze mandarins en grande tenue et à cheval, qui les conduisirent au tribunal

des rites où les attendait le Prince, à travers les flots d'un peuple plus curieux que malveillant. Une convention fut signée qui exprimait le regret de l'empereur de Chine de la conduite des autorités militaires à l'embouchure de la rivière de Tien-Tsin, accordait à la France une indemnité de 60 millions, et ouvrait la ville et le port de Tien-Tsin au commerce étranger. Il fut ensuite procédé à la ratification du traité du 27 juin 1858. Ce traité reconnaissait aux agents diplomatiques la faculté de se rendre dans la capitale de l'empire lorsque des affaires importantes les y appelleront, ouvrait de nouveaux ports au commerce étrangère! établissait les droits d'existence et de prosélytisme de la religion chrétienne*.

L'Empereur fît le général Montauban sénateur et comte de Palikao : c'était plus que suffisant. Il prétendait à être fait maréchal de France. Il eût été exorbitant d'accorder une aussi haute distinction pour avoir conduit deux brigades contre des Chinois; les maréchaux existants en auraient été blessés; les illustres divisionnaires de Crimée et d'Italie, les La Motterouge, Picard, Vinoy, Mellinet, Camou, etc., avaient bien mieux mérité, et il ne se trouvait pas plus qu'eux dans les conditions réglementaires. En effet, la loi ne permettait de conférer la dignité de maréchal qu'à ceux « qui ont commandé en chef devant l'ennemi une armée ou corps d'armée composé de plusieurs divisions, ou les armes de l'artillerie et

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