‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 152 sur 177 · CAVOUR JUGE PAR RATTAZZI · texte numérisé non relu

CAVOUR JUGE PAR RATTAZZI

J'étais curieux de savoir l'opinion d'un esprit aussi lin que Rattazzi sur un homme d'Etat dont il avait été tour à tour le collègue et l'adversaire. Je le lui demandai, et voici ce qu'il eut l'amitié de me répondre. « Vous me demandez aussi, cher ami, quelques indications sur lanature vraie de Gavour. . . Je vous avoue que vous me demandez une chose sur laquelle j'hésite, car je ne voudrais pas d'un côté ôtre injuste et, de l'autre, je n'aimerais non plus tomher dans certaines exagérations de ses adulateurs. Il avait incontestahlement de grandes qualités : perception très prompte, une facilité extraordinaire de saisir toutes questions, mémoire très grande. Il n'avait pas fait des éludes profondes, excepté en économie politique : il n'avait pas une vaste érudition, mais à cela il suppléait avec son intelligence rapide. Comme homme d'Elat on ne peut pas dire qu'il eut jamais con(:u et qu'il fût capahlc de conc(;voir un grand projet; il vivait au jour le jour, mais il possédait une rare finesse et

une habileté singulière, qualités qui lui servaient d'autant plus qu'il n'avait aucun scrupule sur le choix des moyens pour arriver à son but et pour se servir des hommes, dont, au reste, en général, il n'avait aucune estime. Il était libéral par conviction, en ce sens qu'il comprenait la nécessité de marcher avec la liberté. C'est vrai ce qu'on vous a dit sur les opinions qu'il manifestait pour l'unité d'Italie à l'époque du Congrès de Paris. Je vous transcris littéralement les mots qu'il m'écrivit dans une de ses lettres à cet égard. « Ho avuto una lunga « conferenza con Manin : è sempre un utopista ; « non ha dimesso l'idea di unaguerra schiettamente « popolare, crede al l'efficacia délia stampa in tempi « procellosi; vuole l'unita d'Italia ed altre corbelle- « rie; ma nuUa meno venendo al caso pratico se ne « potrebbe tirar partito. » — Cependant, pour être juste, il ne faut pas faire àCavour un reproche d'avoir exprimé une semblable opinion à cette époque-là : peu de monde songeait à l'unité comme à une chose qui fût possible en quelques années. Et c'est juste aussi d'ajouter que, plus tard, lorsque le midi de l'Italie fut annexé, il considérait l'unité avec Rome indispensable ». (14 décembre 1870.)

l'entrevue de chambéry

Le (( faites, mais faites vite » était à peu près généralement considéré comme une anecdote apocryphe lorsque VAutobiografia du général Délia Rocca est venue lui rendre quelque crédit ; tome II,

page 36 : « Les paroles que FEnipereur dit à nos deux envoyés furent répétées par lui dans une lettre autographe à Victor-Emmanuel que j'ai eu l'occasion de voir: « Allez, mais surtout faites vite. »

Evidemment ce témoignage, n'en pût-on démontrer l'inexactitude, ne saurait prévaloir contre tant d'autres témoignages contraires, contre le silence significatif des lettres cependant si exagérées de Cavour sur cet incident, et surtout contre la dénégation immédiate, publique de l'Empereur. En outre, le simple bon sens en prouve la fausseté : si, en effet, l'Empereur eût approuvé dans ces termes formels, lorsque, quelques jours après, il se plaignit et retira son ambassadeur, on lui aurait répondu : « Mais nous exécutons ce que vous nous avez vous-même engagés à faire vite; de quoi vous plaignez vous ? »

J'avais arrêté là ma rectification lorsque, ayant été amené à relire le Diario du général Solaroli, j'y trouvai le passage suivant, qui ne m'avait pas frappé à une première lecture : « 5 novembre i8(i0 : A quatre heures du matin j'entrai chez Sa Majesté, je la trouvai de bonne humeur. Elle me dit : Vous ne savez rien? J'ai reçu une dépèche de rKm|)ereiir qui me dit que le Pape l'avait prié d'occuper Terracine, qu'il l'avait refusé, (\y\H fallait en finir : chc bisofjnava finir la; qu'écrivant au roi de Naples, il lui avait dit qu'on l'avait mal compiis, qu'il n'avait rien voulu d'autre que protéger son départ de Gaëte, (|iril lui conseillait de l'opérer au plus lût ; ci (jue riùnpereur, s'adrc^ssant à lui Victoi-I'^nimanuel, aurait ajouté : « E roi fale presto et compite r opéra : Et vous faites rite et achevez l'œuvre'. »

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