‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 151 sur 177 · NAPOLEON III A VICTOR-EMMANUEL · texte numérisé non relu

NAPOLEON III A VICTOR-EMMANUEL

— Novare, le 3 juin d859, — Monsieur mon frère,

Voici comment j'ai arrêté le mouvement de demain. Votre Majesté se portera avec toute son

armée à Turbigo où Elle passera les trois ponts qui doivent y être. Elle s'arrangera de manière à être à Turbigo à 9 heures et demie.

Le général de Mac-Mahon qui occupe déjà les hauteurs précédera Votre Majesté et se rendra à Magenta, Arrivée là, la grand'route directe de Milan et le pont de BufFalora se trouvant libres, on rétablira le pont à ButFalora et je ferai passer mes autres divisions de la garde à Magenta où Votre Majesté mettra son quartier général.

Après-demain, Votre Majesté pourra entrer à Milan, et j'enverrai un corps d'armée à Abbiategrasso pour poursuivre l'ennemi, je ne peux pas le faire avant parce que je ne peux faire passer à Buffalora que de l'infanterie sans chevaux ni artillerie tant que le pont n'est pas rétabli.

Sur ce, je prie Dieu qu'il nous donne tout le succès possible et je renouvelle à Votre Majesté l'assurance de ma sincère amitié.

De Votre Majesté le bon frère,

Napoléon.

J'enverrai une brigade de Canrobert pour garder le pont.

LES PIEMONTAIS A MAGENTA

Les souvenirs des généraux de Mac-Mahon confirment mon récit, appuyé sur celui de l'état-major français, page 200. — La Moltcrouge : « Les I*iémontais ne furent pas engagés, bien que des rela-

tions piémontaises l'aient affirmé. Tout était fini à Magenta lorsque apparut la tête de colonne de la division Fanti, qui, comme nous l'avons dit, prit ses bivouacs vers les huit heures du soir, dans l'intervalle qui séparait, avant et pendant l'attaque, les l'"*' et 2" divisions du 2" corps (t. 111, p. 104). » — Lebrun, chef d'état-major de Mac-Mahon : « Dès que l'Empereur avait su dans quelle situation se trouvait le 2*^ corps de son armée, isolé, que celui-ci était au delà du Tessin, il avait invité le roi Victor-Emmanuel, dont l'armée était sur la rive du Tessin, à diriger en toute hâte une partie de ses forces sur Magenta pour prêter leur appui au 2^ corps français. La division piémontaise du général Fanti avait marché aussitôt sur Mesero et Marcallo ; mais, si vite qu'elle eût marché, elle n'arriva sous Magenta que lorsque déjà 4e corps du général de Mac-Mahon y était entré, et que les corps autrichiens s'étaient mis en retraite. Le canon du général Fanti jeta quelques boulets sur les fuyards autrichiens; il ne put rien faire de plus. Si la résistance des corps autrichiens dans Magenta se fût prolongée une demi-heure de plus qu'elle ne dura, il est certain que la division Fanti eût été d'un puissant secours pour le corps d'armée du général de Mac-Mahon... Dans le moment oii, entre six heures et demie et sept heures, le corps du général de Mac-Mahon occupant entièrement Magenta, les troupes autrichiennes du général Glam-Gallas étaient déjà en pleine retraite, on vit arriver, à deux portées de fusil à peine de Magenta, une des divisions piémontaises qui accouraient pour prêter leur appui à l'armée française. Elle venait trop tard, jniisqu elle ne put prendre part à la bataille; mais elle ne fut pas moins utile, parce que sa présence près du

ÉCLAIRCISSEMENTS. iJ91

2'' corps d'armée française affermit la position de celui-ci, en lui donnant le moyen de résister fortement au besoin à un retour offensif des Autrichiens (p. 263). »

Mac-Mahon confirme par le silence de son rapport après la bataille les affirmations du récit de notre état-major, et celles de ses divisionnaires. Il n'y nomme même pas Fanti, et il est évident que si le général piémontais lui avait rendu un service quelconque, surtout un grand service, il l'eût d'autant moins omis qu'on se piquait alors d'admiration réciproque. Mais deux ans après, en 1861, par un sentiment de générosité chevaleresque envers un compagnon d'armes violemment attaqué , il affirma dans une lettre à Fanti (14 mars 1861) « qu'il en avait reçu un grand service ». Lequel? Il avait rendu un concours opportun en appuyant la gauche française : « Vos troupes étaient arrivées à temps pour permettre à la brigade Gault de rallier le reste de sa division avant que Magenta ne fût entièrement occupé, et votre bataillon de bersaglieri qui, avec quatre pièces de canon, avait devancé votre division, put prendre part au combat. » Mais Mac-Mahon ne contredit pas l'affirmation de La Motterouge et Lebrun, que celte part prise au combat a consisté à tirer quelques coups de canon sur des fuyards. Quant à î'ullégutioii sur l'évacuation de Marcallo par la brigade Gault, grâce à l'arrivée de Fanti, elle est formellement contredite par le récit de notre état-major qui lixe le dé{)art de Gault à six heures et demie et l'arrivée de Fanti, àUa hauteur de ce village, entre sept heures et sept heures et demie, en constatant que, sachant Marcallo en sûreté, il n'y entra pas. (Pages 191 et 196.) Quoi qu'il en soit des affirmations de Mac-Mahon,

le mérite qu'elles attribuent à Fanti est modeste. Or il est certains Italiens qui ne sauraient admettre que la France leur ait rendu un service quelconque. Diplomatiquement, Napoléon n'est qu'un pantin dont Cavour tirait les ficelles ; militairement, il s'est un peu battu à Magenta, mais sans eux il était perdu. La gauche de Mac-Mahon était battue, ses convoyeurs épouvantés en fuite ; mais Fanti, nouveau Desaix, accourt; sans attendre les voltigeurs algériens, sur l'ordre du Roi, il se précipite vers Marcallo. Arrivé au nord de ce village, il expédie un capitaine d'état-major à Mac-Mahon qui, le sachant là, ordonne l'attaque sur tout le front; les bersaglieri, aux applaudissements des troupes françaises, attaquent le retranchement qui défendait le chemin de fer à côté des voltigeurs de Camou, et s'emparent avec eux de Magenta après un combat furieux. Voilà ce que vous pouvez lire tout au long, aux pages 78 et 79 du tome IV de l'historiographe de Sa Majesté le roi Humbert, Nisco. Et comme tout doit être extraordinaire dans cette prouesse extraordinaire, Fanti opère ces prodiges sans perdre un seul homme : dans aucune des statistiques françaises ou autrichiennes il n'est question des pertes piémontaises à Magenta. Quand la falsification historique arrive à un tel degré de grotesque, on la constate et on ne la discute pas. Le Journal des opérations militaires de l'armée sarde, tout en exagérant l'action de Fanti, ne reproduit pas ces extravagances : « La deuxième division Fanti se dirigea sur Magenta. La présence de l'ennemi en force sur son flanc gauche, l'encombrement des routes ralentirent forcément sa marche . Cependant, une avant-garde formée du 9^ bataillon (bersaglieri j et de 4 pièces de la iS'^ batterie, près-

ÉCLAIRCISSEMEiNTS. 593

sant la course, débouchèrent sur Magenta à temps pour prendre part à la dernière phase de cette sanglante lutte. »

M. Carlo Tivaroni, Vltalia degli Italiani (t. II, p. 54), en s'appuyant sur le témoignage du général Genova de Revel reconnaît, en loyal historien, que la victoire de Magenta a été une victoire française.

II est naturel que des historiens patriotes exagèrent leurs succès : c'est une excitation à les renouveler. Je suis indulgent pour un peu d'emphase nationale, mais vraiment les historiens italiens abusent de la permission. Le général Délia Rocca lui-même, dans son intéressante Autobiografia, ne se défend pas assez de ce penchant.

Les Italiens ont beaucoup répété que Cavour ne croyait pas un mot de ce qu'il avait dit sur la nonitalianité de Nice; qu'il ne s'était jamais consolé de l'avoir cédé et qu'il ne désespérait pas que la question d'Orient lui fournirait l'occasion de reprendre au moins la « circondario di Nizza ». Je ne crois pas que Cavour ait été aussi fourbe que ses admirateurs le disent ; mais je suis sûr qu'il avait de l'esprit, ot comme ces propos sont surtout sots, j(; les conteste absolument. Il savait bien que, quoi qu'il arrivât en Orient ou ailleurs, à moins d'une guerre victorieuse contre la France, que certes, il ne prévoyait pas, jamais il ne reprendrait un seul des villages acquis par une cession sanctionnée par

le vote populaire le plus libre. S'il a en effet tenu les propos qu'on lui prête, il se moquait de ceux à qui il les tenait.

Il n'est pas vrai, que le traité du 24 mai signé, il se soit approché de l'un des plénipotentiaires français et lui ait dit : « Maintenant nous voilà complices ! » Benedetti ne m'aurait-il pas affirmé que ce propos n'a pas été tenu, que je le contesterais encore, car je ne puis admettre d'un homme tel que Cavour l'absence du sens commun. En effet, on aurait compris ce mot après la signature du traité du 10 décembre 1858 ; le 24 mars il n'aurait plus eu aucun sens, puisque le caractère de ce traité était précisément de terminer la complicité établie depuis Plombières et de rendre à chacun sa liberté d'action.

Benedetti ma également assuré qu'il n'avait jamais été obligé, pour vaincre la résistance de Cavour de tirer de sa poche une lettre contenant les instructions privées de l'Empereur, en disant : <c Eh bien, oui! j'ai ordre de retirer nos troupes, mais non en France ; nous occuperons Bologne et Florence. » Cette fable a été, il est vrai, racontée par le ministre anglais à Turin, dans une lettre privée à Russell. Cela prouve avec quelle précaution il faut admettre les histoires des diplomates, et à quelles erreurs entraine la confiance aveugle en leurs assertions.

Une autre erreur souvent répétée est que Nice a été le prix du consentement donné à l'annexion de la Savoie, comme la Savoie a payé l'acquisition de la Lombardie. L'exposé que j'ai fait démontre qu'aucune connexité n'a existé entre la cession de Nice et l'autorisation ou le refus de l'autonomie toscane. Rattazzi l'a très justement remarqué dans

ÉCLAIRCISSEMENTS. o9o

son discours contre le traité : « In quella nota il governo francese mentre chiedeva Nizza e Savoia si opponeva pure all'unione délia Toscana. » — Quant à croire que Rattazzi eût pût disputer Nice avec succès, c'est une illusion enfantine. Jamais l'Empereur n'a séparé Nice de la Savoie, par l'excellente raison que l'une était autant que l'autre nécessaire à notre défense nationale après l'agrandissement du Piémont.

Page 1