CHAPITRE IV
Le 29 avril devaient avoir lieu les élections complémentaires en remplacement deCavaignac, Carnot et Goudchaux. On était au plein de la terreur, et toute constitution de comité était dangereuse. Je m'érigeai en dictateur électoral et j'obtins deDarimon et d'Hénon qu'ils me seconderaient. Nous pensâmes d'abord à Havin et à Jules Favre. Havin n'eût pas mieux demandé, mais son conseil de surveillances'y opposa. Jules Favre était tout disposé aussi à dire oui, mais ses amis le poussaient à dire non; il finit par s'écouter lui-même et il consentit.
A la place de Cavaignac, nous songeâmes à Marie, l'ancien membre du gouvernement provisoire, excellent homme, d'un talent élevé etque l'aménité constante de ses manières rendait généralement sympathique. « Il faudrait, dit Havin, un jeune homme de talent, n'en connaissez-vous pas un? — Certainement, j'en connais un que j'aime etque vous appréciez, et dont l'adjonction nous
serait très utile, Ernest Picard. — Choix excellent! » dirent d'une voix Hénon et Darimon. Havin fit la grimace ; il lui déplaisait qu'un de ses assistants obtînt ce qui lui était refusé à lui-même ; il ne dit ni oui ni non, il consulterait le conseil de surveillance dont Ernest Picard faisait partie. Le conseil décida que la candidature de l'un de ses membres exposerait le journal autant que celle du rédacteur en chef. Sur mon insistance Ernest Picard passa outre, et le Siècle n'osa pas nous refuser l'insertion de son nom. Mais Marie ne se décida pas : acculés, nous obtînmes de Liouville que, par obligeance, il se laisserait porter dans la circonscription de Cavaignac où le succès semblait indubitable. Son bulletin signé, Liouville se refusa à toute démarche, même à publier une profession de foi. Les électeurs, déconcertés, nommèrent le candidat officiel, le général Perrot; Jules Favre fut élu au premier tour et Picard au ballottage (10 mai 1858). Désormais nous étions Cinq.
De haute taille, la poitrine largement ouverte, la tête vaste et forte, éclairée par des yeux charmants, fins et doux, couronnée par une chevelure olympienne, le menton en saillie, cachant, au fond d'une courbe, une lèvre grimaçante, comme tordue par les invectives qui l'avaient si souvent traversée, tel apparaissait Jules Eavre à la tribune ou au barreau. Il ne connaissait pas la vanité, mais il ne se défendait pas de l'envie. Il n'était l)as bon. Etait-il mauvais? Il était sensible, c'està-dire aussi capable de bonté que de méchanceté.
Il n'y avait aucune sécurité dans son commerce ; il n'est pas d'amitié qu'il ne sacrifiât au plaisir de lancer une période bien construite; on était toujours exposé à sentir sa parole féline passer de la caresse au coup de griffe. D'une probité sans nuage comme d'un désintéressement sans limite, nul n'a déchiré plus de braves gens gratis. Un jour, entrant au tribunal pour plaider un des mauvais procès d'une de ses clientes, il poussait un soupir d'ennui. « Comment ne vous débarrassez-vous pas de cette femme? lui dit un confrère. — Je ne le puis, répondit-il, elle ne me paie pas. »
Quoique sa jeunesse eût été austère, acharnée au travail, il n'avait nulle connaissance approfondie de la politique, des finances, de l'histoire, pas même du droit, ni de n'importe quoi, si ce n'est de la rhétorique dont il connaissait les ressources comme personne ne les a connues depuis Cicéron, son modèle. Son esprit était magnifiquement faux. On racontait devant nous qu'il venait de refuser un dossier. « Vraiment, dit Picard, il faut que l'affaire soit bien bonne! » Au barreau l'adversaire le plus enviable : l'argument décisif vous manquait-il, il vous le fournissait. Le souci de la vérité ne le tourmentait pas; toute thèse lui paraissait vraie dès qu'elle prêtait à la phrase. Là il se sentait vraiment supérieur, non que cette phrase fût solide à la façon de Guizot ou de Dufaure, mais ample, flexible, d'une ondulation longue et gracieuse, d'un trait vif, relevée par l'éclat de l'image, le rapprochement
ingénieux des aperçus, adaptée à une voix juste, égaie, pure, infatigable, cadencée, ne montant ni ne descendant trop, et qui, rien qu'à l'entendre, ravissait d'une artistique délectation. A la fin, quand ses forces fléchissaient, un hoquet spasmodique coupait la mélodie, mais elle reprenait vite son cours enchanteur. Toutefois ces phrases si bien faites manquaient de spontanéité, il les composait soigneusement, et d'une mémoire merveilleusement sîire, dès qu'il les avait écrites une fois, les débitait sans y changer un mot. Il en résultait dans son action un peu de ce compassé littéraire si déplaisant aux assemblées et qu'il ne faisait accepter qu'à force d'art et de vigueur. Ses répliques n'étaient pas les explosions inattendues d'une àme en effervescence, transportée par des perceptions soudaines; toujours élégantes etcorrectes, elles ne donnaient que des redites souvent moins heureuses de l'oraison primitive. Sa véhémence n'atteignait pas au pathétique; il obtenait l'admiration, mais ne persuadait pas; parfois même il lassait ceux qui, à une éloquence pompeuse et ne disant rien simplement, préfèrent celle qui est naturelle et plus unie. Il avait cependant deux muses autres que la rhélori(iue : l'Imagination et la Haine; une imagination riche, délicate, élevée, originale, qu'un poète eût pu envier; une haine âpre, savante, rompue aux sous-entendus venimeux, aux sarcasmes offensants, auv imprécations insolentes, aux piétinements sans pitié sur les fautes et les malheurs.
Dans sa maturité comme dans sa jeunesse, sa vie était consacrée à un labeur incessant. Une famille l'eût complétée en ajoutant du bonheur au succès. Il le comprit, mais mal ; il se constitua une fausse famille et installa dans la position de femme légitime une femme mariée dont il avait plaidé le procès en séparation ; il en eut des enfants. Cette situation lui créa de pénibles embarras et l'entraîna à des irrégularités d'état civil dont l'Empereur, qui les connaissait, ne voulut pas se servir contre lui, mais que d'autres moins magnanimes ont dénoncées.
11 avait débuté par l'indépendance. Jeune avocat, venu de Lyon en 1834 pour le procès d'Avril, il ne voulut pas avoir fait le voyage en vain, et il plaida, malgré la décision de s'abstenir prise par la majorité des défenseurs et des accusés. Dans les assemblées de 1848, véritable comète, errante, il porta le feu de tous les côtés; sans transition il se faisait le démolisseur de celui qu'il venait d'édifier; tantôt il s'offrait au prince Louis, tantôt il se vengeait par l'insulte de n'avoir pas été accueilli. A cause de l'onction constamment doucereuse dont il enveloppait ses perfidies successives, on l'appelait la jatte de lait empoisonné. Falloux le caractérisa plus durement aux applaudissements de la majorité : « L'injure, l'honorable .Iules F^avre l'ignore peut-être, subit la loi même des corps physiques et n'acquiert de gravité qu'en proportion de la hauteur d'où elle tombe... 11 a, à cette tribune, trop souvent changé de dossier pour que certains reproches puissent
obtenir dans sa bouche toute la portée qu'il leur destine. » En 1858 il ne se souciait plus de braver les combats et les amertumes de l'indépendance ; discipliné, il avait repris la file du parti, avec d'autant moins de peine que nul, par Tàge ni la renommée, ne se trouvait alors en situation de lui disputer de devenir un des chefs, sinon le chef unique.
Il nous arrivait resplendissant de ses triomphes et pouvant nous susciter bien des difficultés; il ne nous en créa aucune. Il considérait un discours au Corps législatif comme une plaidoirie de plus; la plaidoirie achevée, il fermait le dossier et en ouvrait un autre. De notre coté, nous nous attachâmes à l'entourer d'égards, de déférence, d'admiration, moyennant quoi, avec une bonne grâce constante, il laissa Picard et moi diriger sans encombre la politique commune.
Quel discuteur hors ligne que Picard! Depuis Dupin l'aîné il n'a pas existé un improvisateur aussi alerte, aussi dispos et qui sût donner au sens commun un tour aussi piquant. Il trouvait tout à coup des traits qui eussent enchanté Beaumarchais; malicieux, non méchant, son projectile habituellement éclatait en l'air, en bouquet d'étincelles, et ne meurtrissait pas. ïouchait-il, c'était àtleur de peau, on ne lui en voulait pas, et on riait. Chaque fois qu'il selevait. son bclo.Mlbleu pi'ofond et allumé, sa tète forte, ample, balançant d'un mouvement abandonné et léger son opulente chevelure blonde, la majorité, quoiqu'elle s'attendît à devenir sa cible, entrait en jjelle humeur.
En réalité c'est nous deux qui fûmes les Cinq. Vivant continuellement ensemble, les résolutions se prenaient entre nous dans des causeries ; nous n'en vînmes jamais à une discussion. Hénon, absorbé par sa botanique, doux, bon, se cabrait parfois sous l'aiguillon des purs, ne nous trouvait pas assez révolutionnaires, mais se rendait vite et opinait du bonnet. Darimon se plaignait que nous fis sions bande à part et que nous ne le consultions pas. Il avait raison : nous appréciions son savoir économique, sa dextérité de plume et nous avions le sincère désir de vivre avec lui en bonne intelligence. Mais inquiets de ses rapports fréquents avec le Palais-Royal et de ses accointances avec certains membres de la majorité, nous redoutions ses indiscrétions. Bon diable au demeurant, quoiqu'un peu dénigrant, après avoir murmuré il suivait, sauf à nous lancer quelque coup de patte dans ses carnets, et à s'attribuer in partibvs devant lui-même l'importance que nous ne lui accordions pas.